Yi-King/Hommage à Richard Wilhelm

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HOMMAGE À RICHARD WILHELM

Discours prononcé par Carl Gustav Jung lors de la cérémonie à la mémoire de Richard Wilhelm célébrée le 10 mai 1930 à Munich.


Mesdames et Messieurs,

Parler de Richard Wilhelm et de son œuvre n'est pas pour moi une tâche aisée, car nos routes, parties de directions très éloignées l'une de l'autre, se sont croisées à la façon des comètes.

Vous avez sans doute connu Wilhelm avant moi et l'oeuvre de sa vie possède une envergure dont je n'ai pas fait le tour. Et puis, je n'ai jamais vu cette Chine qui, après l'avoir formé, l'a accompli de façon définitive, et la langue de ce pays, la vivante expression spirituelle de l'Orient chinois, ne m'est pas familière.

Je demeure assurément un étranger devant ce puissant domaine de science et d'expérience où Wilhelm a oeuvré en maître de sa discipline. Le sinologue qu'il était et le médecin que je suis ne seraient sans doute jamais entrés en contact si nous étions restés des spécialistes. Pourtant nous nous sommes rencontrés dans le domaine de l'homme qui commence au-delà des poteaux-frontière académiques. C'est là que s'est trouvé notre point de contact, c'est là que jaillit l'étincelle d'où sortit la lumière qui allait devenir l'un des événements les plus lourds de sens de ma vie. C'est à cause de cette expérience qu'il m'est permis de parler de Wilhelm et de son oeuvre, avec une pensée pleine de respect et de gratitude pour cet esprit qui a bâti un pont entre l'Est et l'Ouest et légué à l'Occident l'héritage précieux d'une civilisation millénaire peut-être vouée à la ruine.

Wilhelm possédait la maîtrise réservée à celui qui domine sa spécialité, et c'est ainsi que sa science est devenue pour lui une affaire intéressant l'humanité : que dis-je ? elle ne l'est pas devenue, elle l'était dès le commencement, depuis toujours. Quel autre souci en effet aurait pu l'arracher à l'horizon étroit de l'Européen et même du missionnaire au point que, connaissant mal encore l'âme chinoise, il y ait pressenti l'existence de trésors cachés pour nous et que, pour l'amour de cette perle précieuse, il ait sacrifié ses préjugés européens ? Seule une humanité embrassant toutes choses jointe à un coeur magnanime et épris de totalité a pu lui permettre de s'ouvrir sans conditions à un esprit si profondément étranger au nôtre, et de mettre les facultés et les dons multiples de son âme au service de cette influence. Par-delà tout ressentiment chrétien, par-delà toute présomption européenne, le don de soi plein de compréhension qu'il a réalisé témoigne à lui seul d'une rare grandeur spirituelle, car tous les esprits médiocres se perdent soit dans un déracinement aveugle d'eux-mêmes, soit dans une propension à la critique aussi incompréhensive que vaine. Ne goûtant qu'aux aspects superficiels et extérieurs de la culture étrangère, ils ne mangent jamais son pain et ne boivent jamais son vin, et c'est pourquoi on ne voit jamais se produire la communio spiritus, cette transfusion, cette interpénétration intimes qui exercent une action créatrice et préparent une nouvelle naissance.

Le spécialiste est en général un esprit purement masculin, un intellect pour qui la fécondation est un phénomène étranger et contre nature ; c'est pourquoi il constitue un instrument particulièrement impropre à accueillir et à mettre au monde un esprit étranger. Mais le grand esprit porte la marque du féminin ; il lui est donné un sein qui conçoit et enfante, un sein capable de modeler ce qui est étranger en une forme familière. Wilhelm possédait au suprême degré le rare charisme de la maternité spirituelle. Il lui dut sa pénétration intuitive jamais atteinte, qui lui permit d'entrer dans l'esprit de l'Orient et le rendit capable de produire ses incomparables traductions.

Son oeuvre capitale me parait être la traduction et le commentaire du Yi-King (1). Avant de faire la connaissance de la traduction de Wilhelm, j'avais pratiqué, pendant des années, la version insuffisante de Legge (2) et je fus par suite à même d'apprécier pleinement l'extraordinaire différence. Wilhelm est parvenu à restaurer, sous une forme nouvelle et vitale, ce vieil ouvrage dans lequel non seulement un grand nombre de sinologues, mais aussi les Chinois modernes eux-mêmes ne discernent rien de plus qu'une collection de formules magiques absurdes. Cet ouvrage incarne l'esprit de la civilisation chinoise, comme aucun autre ne le fait sans doute, car les meilleurs esprits de la Chine y ont collaboré et apporté leur contribution depuis des millénaires. Malgré son antiquité fabuleuse, il n'a jamais vieilli, mais il continue de vivre et d'opérer, tout au moins pour ceux qui en comprennent le sens. Et, si nous faisons nous aussi partie de ces privilégiés, nous le devons à l'oeuvre créatrice de Wilhelm. Il a mis cet ouvrage à notre portée, non seulement en le traduisant avec soin, mais aussi en nous apportant son expérience personnelle tant comme élève d'un maître chinois de l'ancienne école, qu'en raison de son initiation à la psychologie du yoga chinois où l'utilisation pratique du Yi-King était une expérience toujours renouvelée.

Mais, avec tous ces dons précieux, Wilhelm nous a également légué le poids d'une tâche dont, pour l'instant, nous pouvons peut-être pressentir l'ampleur sans encore toutefois la discerner pleinement.

Quiconque a éprouvé comme moi le bonheur rare d'expérimenter le pouvoir divinatoire du Yi-King en communion spirituelle avec Wilhelm ne peut manquer de voir à la longue que nous touchons là un point d'Archimède à partir duquel notre attitude d'esprit occidentale peut être sortie de ses gonds. Ce n'est certes pas un mince service de nous avoir tracé, comme l'a fait Wilhelm, un portrait si complet et si haut en couleur d'une civilisation lointaine ; mais c'est là toutefois peu de chose en comparaison du fait qu'il nous a en outre transmis un germe vivant de l'esprit chinois, capable de modifier de façon essentielle notre image du monde. Nous ne sommes plus réduits à demeurer des spectateurs admiratifs ou critiques, mais nous sommes devenus participants de l'esprit oriental avec la possibilité qui nous a été donnée d'éprouver l'efficacité vivante du Yi-King.

La fonction sur laquelle se fonde la pratique du Yi-King — si je puis m'exprimer ainsi — est en effet, selon toute apparence, en totale contradiction avec la vision du monde scientifique, elle est proprement tabou, et par conséquent soustraite et incompréhensible à notre jugement scientifique.

Voici quelques années, le président de la British Anthropological Society de l'époque me demanda comment je pouvais expliquer que le peuple chinois n'ait élaboré aucune science. Je répliquai que cela devait être une illusion d'optique, puisque la Chine possédait une « Science » dont le « standard work » était le Yi-King, mais que le principe de cette science, comme tant d'autres choses en Chine, était totalement différent de notre principe scientifique à nous.

La science du Yi-King repose en effet, non sur le principe de causalité, mais sur un principe non dénommé jusqu'ici — parce qu'il ne se présente pas chez nous — auquel j'ai donné, à titre provisoire, le nom de principe de synchronicité. Une fréquentation de la psychologie des phénomènes inconscients m'a forcé, depuis un grand nombre d'années déjà, à me mettre à la recherche d'un autre principe d'explication, puisque le principe de causalité me paraissait insuffisant pour éclairer certains phénomènes remarquables de la psychologie inconsciente. Je découvris en effet l'existence de phénomènes psychologiques parallèles entre lesquels il n'est absolument pas possible d'établir de relation causale, mais qui doivent être placés dans un autre ordre de connexions. Une telle connexion me parut consister essentiellement dans la simultanéité relative, d'où le nom de « synchronicité ». On dirait en effet que le temps n'est rien moins qu'une abstraction, mais bien plutôt un continuum concret renfermant des qualités ou des conditions fondamentales qui peuvent se manifester dans une relative simultanéité en différents endroits selon un parallélisme dénué d'explications causales : c'est le cas par exemple de l'apparition simultanée de pensées, de symboles ou d'états psychiques identiques. On trouverait un autre exemple dans l'existence, mise en relief par Wilhelm, d'une simultanéité entre les périodes de style chinoises et européennes qui ne peuvent être mises en rapport de causalité les unes avec les autres. On aurait un exemple de synchronicité de première grandeur dans l'astrologie si elle disposait de résultats pleinement vérifiés. Toutefois il existe au moins un certain nombre de faits entièrement contrôlés et éprouvés à l'aide d'abondantes statistiques qui font du problème astrologique une question digne d'arrêter l'attention de philosophes. (La psychologie ne fait pas de difficulté à tenir l'astrologie pour assurée, car cette discipline représente la somme de toutes les connaissances psychologiques de l'antiquité.)

La possibilité réelle de reconstruire de façon adéquate le caractère à partir de la nativité démontre la validité relative de l'astrologie. Toutefois la nativité ne repose nullement sur la position astronomique véritable des constellations, mais sur un système de temps arbitraire et purement conceptuel, puisque, par suite de la précession des équinoxes, le point vernal a, sur le plan astronomique, cessé depuis longtemps d'être situé au degré zéro du Bélier. Dans la mesure par conséquent où il existe des diagnostics astrologiques effectivement justes, ceux-ci ne reposent pas sur l'influence des constellations, mais sur nos hypothétiques qualités du temps ; en d'autres termes, ce qui est enfanté ou créé à ce moment du temps a la qualité de ce moment.

C'est également la formule fondamentale sur laquelle repose la pratique du Yi-King. On sait que la connaissance de l'hexagramme illustrant le moment s'obtient par la manipulation purement réglée par le hasard de baguettes d'achillée ou de pièces de monnaie. Les baguettes runiques tombent comme le moment le comporte. La seule question est la suivante : le vieux roi Wen et le duc de Tchéou sont-ils parvenus ou non, 1.000 ans environ avant J.-C., à interpréter correctement l'image fortuite livrée par la chute des baguettes runiques ? Seule l'expérience peut en décider.

Lors de sa première conférence sur le Yi-King au Club psychologique de Zurich, Wilhelm fit, à ma demande, une démonstration de la pratique du Livre et formula alors un pronostic qui, moins de deux ans après, se vérifia à la lettre et avec toute l'évidence souhaitable. Ce fait pourrait être confirmé par de nombreuses expériences parallèles. Toutefois mon propos n'était pas ici d'établir objectivement la validité des affirmations du Yi-King, mais je les ai admises dans le sens où le faisait mon ami disparu. Par suite je me suis simplement occupé du fait surprenant que la « qualité occulte » du moment exprimée par l'hexagramme du Yi-King est devenue lisible. Il s'agit d'une relation d'événements non seulement analogue, mais étroitement apparentée à l'astrologie. La nativité correspond aux bâtonnets que l'on jette, la constellation de naissance à l'hexagramme, et l'interprétation astrologique tirée de la constellation répond au texte annexé à l'hexagramme.

Le type de pensée édifié sur le principe de synchronicité qui culmine dans le Yi-King est l'expression la plus pure de la pensée chinoise en général. Chez nous ce type de pensée a disparu de l'histoire de la philosophie depuis Héraclite jusqu'à ce que nous en ayons recueilli un lointain écho chez Leibniz. Mais il ne s'était pas éteint dans l'intervalle : il continuait à vivre dans la clarté crépusculaire de la spéculation astrologique et il subsiste encore aujourd'hui à ce niveau.

Au point où nous en sommes parvenus, le Yi-King touche au besoin d'évolution qui se manifeste en nous. L'occultisme a connu de nos jours une renaissance véritablement sans égale. Je ne pense pas ici à nos universités et à ses représentants. Je suis médecin et j'ai affaire à des gens ordinaires. C'est pourquoi je sais que les universités ont cessé d'oeuvrer comme porteuses de lumière. On est las de la spécialisation scientifique et de l'intellectualisme rationaliste. On veut entendre parler d'une vérité qui ne rétrécit pas mais élargit, qui n'obscurcit pas mais éclaire, qui ne glisse pas sur l'être comme de l'eau, mais le saisit et le pénètre jusqu'aux moelles. Cette recherche risque de conduire un public anonyme mais nombreux sur de fausses pistes.

Chaque fois que je pense à l'oeuvre de Wilhelm et à sa signification, j'évoque Anquetil du Perron, ce Français qui introduisit en Europe la première traduction des Upanishads au moment précis où, pour la première fois depuis près de 1.800 ans, l'inouï se produisait, où, à Notre-Dame, une déesse Raison détrônait le Dieu chrétien. Aujourd'hui, alors qu'il se produit en Russie des choses plus incroyables que celles dont Paris était le théâtre, où, au sein de l'Europe, le symbole chrétien est parvenu à un tel point de faiblesse que les bouddhistes eux-mêmes jugent le moment venu d'y envoyer des missions, c'est Wilhelm qui nous apporte une nouvelle lumière de l'Orient. Telle est la tâche culturelle qu'il a remplie. Il a reconnu tout ce que l'Orient pouvait nous donner pour guérir notre détresse spirituelle. Nous n'aidons pas un pauvre en lui glissant dans la main une aumône plus ou moins généreuse, bien que ce soit là son désir. Nous lui venons bien mieux en aide en lui montrant la manière dont il peut se libérer pour de bon de sa misère par le travail. Les mendiants spirituels de notre époque ont malheureusement trop tendance à s'approprier l'aumône de l'Orient et à imiter aveuglément sa manière. C'est le danger contre lequel on ne saurait trop mettre en garde et que Wilhelm, lui aussi, sentait avec acuité. On n'aide pas l'Europe spirituelle en lui procurant une simple sensation ou un frisson nouveau. Ce que nous offre l'Orient doit seulement être une aide en vue d'un travail qui demeurera notre lot. A quoi peut nous servir la sagesse des Upanishads ou les idées du yoga chinois si nous délaissons nos propres bases en y voyant la survivance d'erreurs et si, tels des aventuriers sans feu ni lieu, nous nous installons sur des rivages étrangers ? Les idées de l'Orient, et avant tout la sagesse du Yi-King, n'ont pas de sens si nous nous fermons à nos propres problèmes, si nous menons une existence artificielle apprêtée, dirigée par des préjugés, si nous recouvrons la nature humaine véritable au moyen de ses dangereux aspects souterrains et obscurs. La lumière de cette sagesse brille seulement dans l'obscurité, non dans la lumière électrique des projecteurs du théâtre européen de la conscience et de la volonté. La sagesse du Yi-King est sortie d'un arrière-plan dont nous pouvons soupçonner l'horreur en lisant la description des massacres chinois, du pouvoir sinistre des sociétés secrètes chinoises ou de la pauvreté sans nom, de la saleté sans espoir et des vices des masses de la Chine.

Nous avons besoin d'une véritable vie à trois dimensions si nous voulons faire une expérience vivante de la sagesse chinoise. C'est sans doute la raison pour laquelle nous avons d'abord besoin des vérités émises sur notre propre compte par la sagesse européenne. Notre chemin commence dans la réalité européenne et non dans des exercices de yoga qui peuvent nous induire en erreur sur notre réalité effective. Nous devons poursuivre le travail de traduction de Wilhelm dans un sens plus large, nous devons nous montrer de dignes élèves du maître.

De même qu'il a donné un sens européen au patrimoine oriental, il nous fait traduire ce sens en vie. Comme on le sait, Wilhelm traduit l'idée centrale de Tao par SENS. Traduire ce sens en vie, c'est-à-dire réaliser le Tao, telle serait la tâche du disciple.

Mais ce n'est pas avec des mots et de bons enseignements qu'on réalise le Tao. Savons-nous comment le Tao naît en nous et autour de nous ? Est-ce par imitation ? est-ce par la raison ? ou encore par des acrobaties de la volonté ?

Regardons vers l'Orient : il s'y accomplit une fatalité écrasante. Des canons européens ont fait sauter les portes de l'Asie, la science et la technique européennes, le terre-à-terre et la convoitise européens inondent la Chine. Nous avons vaincu la Chine politiquement. Que s'est-il passé lorsque Rome a subjugué politiquement le Proche-Orient ? L'esprit de l'Orient est entré dans Rome. Mithra est devenu le dieu militaire romain, et, du coin le plus invraisemblable d'Asie Mineure, il est sorti une nouvelle Rome spirituelle. Serait-il impensable qu'il se produise aujourd'hui quelque chose de semblable et que nous soyons aussi aveugles que les Romains cultivés qui regardaient avec étonnement les superstitions des Chrestoi? Il est à remarquer que l'Angleterre et la Hollande, les deux plus anciennes puissances coloniales de l'Orient, sont aussi les deux pays les plus infestés par la théosophie hindoue. Je sais que notre inconscient est rempli de symbolisme oriental. L'esprit de l'Orient est véritablement ante portas. C'est pourquoi il me semble que la réalisation du Sens, la recherche du Tao est d'ores et déjà devenue chez nous un phénomène collectif dans une mesure bien plus vaste qu'on ne le croit en général. Je considère par exemple comme un signe des temps de la plus haute importance le fait que Wilhelm et l'indologue Hauer (3) aient été invités à parler du yoga au Congrès des psychothérapeutes allemands de cette année. Que l'on songe à ce que signifie le fait que le médecin praticien, qui a affaire de la façon la plus immédiate aux hommes souffrants, et par suite réceptifs, prenne contact avec un système oriental de guérison ! C'est ainsi que l'esprit de l'Orient pénètre à travers tous les pores et atteint les parties les plus vulnérables de l'Europe. Il pourrait être une dangereuse infection, mais il peut être aussi un remède. La confusion babylonienne des langues de l'esprit occidental a engendré un tel désarroi que chacun recherche une vérité plus simple ou tout au moins des idées générales parlant non seulement à la tête mais au coeur, donnant de la clarté à l'esprit contemplatif et la paix à la pression incessante de la sensibilité. Comme l'ancienne Rome, nous importons aujourd'hui toutes sortes de superstitions exotiques dans l'espoir d'y découvrir le bon remède à notre maladie.

L'instinct humain sait que toute grande sagesse est simple et c'est pourquoi ce qu'il y a d'infirme dans l'instinct soupçonne la présence de la grande vérité dans toutes sortes de simplifications à bon marché et de platitudes ; à moins qu'à la suite de déceptions qu'il a éprouvées, il ne tombe dans l'erreur opposée et croie que la grande vérité doit être aussi obscure et aussi compliquée que possible. Nous avons aujourd'hui dans les masses anonymes un mouvement gnostique qui correspond exactement, sur le plan psychologique, à celui d'il y a 1.800 ans.. Alors comme aujourd'hui des voyageurs solitaires, tel le grand Apollonius, tissaient les fils spirituels reliant l'Europe à l'Asie, peut-être même à l'Inde lointaine. Considéré dans une telle perspective historique, Wilhelm évoque à mes yeux l'un de ces grands intermédiaires gnostiques qui mirent en contact le patrimoine culturel du Proche-Orient avec l'esprit grec et firent ainsi surgir un monde nouveau des ruines de l'empire romain. Alors comme aujourd'hui dominaient le pullulement, la platitude, la prétention, le mauvais goût et l'inquiétude intérieure. Alors comme aujourd'hui le continent de l'esprit était inondé, si bien que seuls des pics isolés émergeaient comme autant d'îles de l'infini des vagues. Alors comme aujourd'hui toutes les fausses routes étaient ouvertes et le froment des faux prophètes était florissant.

Au milieu de la bruyante discordance de tôle et de bois qu'offre la mentalité européenne, c'est un véritable bienfait que de recevoir le langage simple de Wilhelm, le messager de la Chine.

Remarquons-le bien : ce langage a pratiqué l'école de la spontanéité toute végétale de l'esprit chinois qui est capable d'exprimer les réalités profondes de la façon la plus dénuée de prétention ; il dévoile quelque chose de la simplicité, de la grande vérité et de la signification profonde, et porte jusqu'à nous le parfum discret de la fleur d'or. Doucement pénétrant, il a fait descendre dans le sol de l'Europe un tendre germe qui nous donne de pressentir une nouveauté de vie et de sens après toutes les crispations de l'arbitraire et de l'enflure.

Wilhelm témoignait en face de la culture étrangère de l'Orient une modestie inhabituelle chez l'Européen. Il ne lui opposait rien, ni préjugé, ni supériorité de savoir, mais lui ouvrait son coeur et son intelligence. Il se laissait saisir et former par elle, si bien qu'à son retour en Europe, il nous apporta d'elle une image fidèle, non seulement dans son esprit, mais aussi dans son être. Cette profonde transformation n'est sûrement pas allée sans grand sacrifice : nos présupposés historiques sont si totalement différents de ceux de l'Orient ! L'acuité de la conscience européenne et sa façon tranchante de résoudre les problèmes dut s'adoucir grâce à la nature plus universelle, plus égale de l'Orient, et le rationalisme occidental avec sa différenciation unilatérale céda devant la largeur et la simplicité de l'Est. Il est certain que cette modification ne signifia pas seulement pour Wilhelm un déplacement du point de vue intellectuel, mais aussi une réorganisation profonde de sa personnalité. Il n'aurait jamais pu réaliser dans cette perfection la pure image de l'Orient dépouillée de toute intentionnalité et de tout arbitraire qu'il nous a donnée, s'il n'était parvenu à faire passer en lui à l'arrière-plan l'homme européen. S'il avait laissé l'Orient et l'Occident se heurter en lui avec une raideur implacable, il n'aurait sans doute pas pu remplir sa mission qui était de transmettre une pure image de la Chine. Le sacrifice de l'Européen réalisé par lui était inévitable et indispensable pour l'accomplissement de la tâche qui lui avait été assignée par le destin.

Wilhelm s'est acquitté de sa mission au sens le plus élevé. Non seulement il nous a rendu accessible l'ancien trésor spirituel de la Chine mais, comme je l'ai souligné plus haut, il a apporté avec lui les racines spirituelles de l'esprit chinois qui vivaient à travers les millénaires, et il les a plantées dans le sol de l'Europe. C'est dans l'accomplissement de cette tâche que sa mission a atteint son sommet et, par malheur, est parvenue en même temps à sa fin. Suivant la loi de l'énantiodromie, de la course en retour que les Chinois ont si clairement comprise, de la fin d'une phase sort le commencement de la phase opposée. Ainsi le Yang à son point culminant se transforme en Yin, et ce qui était positif devient négatif. Ce n'est que dans les dernières années de sa vie que j'ai approché Wilhelm et j'ai pu observer comment, avec l'accomplissement de l'oeuvre de sa vie, l'Europe et l'Européen ne cessaient de se rapprocher en lui, et même de l'oppresser. Et en même temps se développa en lui le sentiment qu'il se trouvait devant une grande transformation, devant une révolution dont il ne pouvait percevoir clairement la nature. Il savait seulement qu'il était en face d'une crise décisive. La maladie physique survint parallèlement à cette évolution spirituelle. Ses rêves étaient remplis de souvenirs chinois, mais c'étaient toujours des images tristes et sinistres qui montaient devant lui, prouvant clairement que les contenus chinois devenaient négatifs.

Rien ne peut être sacrifié pour toujours. Tout revient plus tard sous une forme modifiée. Et là où un grand sacrifice a eu lieu, lorsque la chose sacrifiée revient, il faut qu'un corps plus sain et plus résistant encore soit là pour pouvoir supporter le choc d'une grande révolution. C'est pourquoi une crise spirituelle de cette dimension signifie souvent la mort, lorsqu'elle se produit dans un corps affaibli par la maladie. Car désormais le couteau sacrificiel se trouve dans la main de celui qui avait naguère été sacrifié et une mort est exigée de celui qui était naguère le sacrificateur.

Comme vous le voyez, je n'ai pu m'empêcher de manifester mes idées personnelles, car comment m'eût-il été possible sans cela de parler de Wilhelm, si je n'avais pas dit l'expérience que j'ai faite de lui ? Si l'oeuvre de Wilhelm est pour moi d'une telle importance, c'est qu'elle m'a expliqué et confirmé ce que je recherchais, m'efforçais d'atteindre, pensais et faisais pour rencontrer le mal de l'âme européenne. Ce fut pour moi une expérience puissante d'entendre, grâce à lui, en langage clair ce qui perçait obscurément vers moi à partir de la confession de l'inconscient européen. En réalité, je me sens si enrichi par lui qu'il me semble que j'ai plus reçu de lui que de nul autre, et c'est pourquoi aussi je ne trouve aucune présomption à être celui qui dépose sur l'autel de son souvenir la gratitude et le respect de nous tous.

Carl Gustav Jung


Notes

1) R. Wilhelm, Yi King, le Livre des Transformations, trad. fr., op. Cit.

2) The Yi King, translated by James Legge. Dans « The Sacred Books of the East », vol. 16, 2ème édition, 1899.

3) W. Hauer, né en 1881. tout d'abord missionnaire et ensuite professeur de sanscrit à l'université de Tübingen.

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