Undercover/09/11/Le mythe du « juif errant » (complément)

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Le mythe du « juif errant » (complément)
par Sabine Baring-Gould
(traduit de l’anglais par Gilles Bakala-Pindoux pour Undercover)
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Le texte qui suit a pour but d’offrir à ceux qui ont lu – et peut-être compris – le “Rencontre imaginaire avec Ahasverus l’immortel « juif errant »” paru dans Undercover N°8 de juillet 2003, les références historiques et littéraires sur le mythe du Juif errant. Le point de vue exposé ici est orienté sous l’angle de la foi chrétienne, mais, c’est un écrit bien documenté sur la légende du “Juif Errant”. Rappelons qu’Ahasverus, dit le « juif errant », serait le chef secret du Judaïsme dont il utilise le réseau pour établir son ordre mondial, ce qui donna naissance à l’idée d’un complot juif international. Ahasverus est un “immortel” qui est l’inversion de l’immortalisation offerte par le Christ. Les thèses antisémites ne nous intéressent pas. Elles devraient être révisées par leurs partisans s’ils peuvent faire l’effort de comprendre que les Juifs, en tant que groupe, sont pris en otage par Ahasverus, au nom d’une divinité tribale préhistorique - Yehouvah - érigée en créateur de l’univers.


(en complément à “Rencontre imaginaire avec Ahasverus l’immortel « juif errant »”)

Qui d'entre nous, ayant entrevu les illustrations merveilleuses de Gustave Doré sur cette légende fantastique, peut oublier l'impression alors ressentie ? Je ne me réfère pas à cette première illustration, dans laquelle le cordonnier juif interdit au Sauveur porteur de croix de se reposer un moment à sa porte et entend avec dédain le jugement qui le condamne à errer sans repos jusqu'au Second Avènement de ce même Rédempteur. Je me réfère à la seconde illustration, qui représente le Juif, lorsque les années ont passé, ployant sous le fardeau de la malédiction, épuisé par un labeur que rien ne soulage, las d'un cheminement sans fin, par une nuit sombre et une pluie tenace, sur un chemin détrempé et jonché de branches ruisselantes. Le voilà soudain face à un crucifix baigné des éclats lumineux d'une journée révolue. Sous le ciel assombri par la pluie, le voilà, gémissant d'un soulagement sinistre. Et, pour un bref moment, les pensées du misérable cordonnier nous sont alors révélées. Il se souvient à présent de la tragédie du premier Vendredi saint, et sa tête s'alourdit comme il se remémore le rôle qui fut le sien dans cette terrible catastrophe.

N'est-elle pas encore plus remarquable cette autre illustration dans laquelle le vagabond chemine à travers les Alpes, atteignant un abîme hideux. Subjugué par le spectacle, à travers les branches de pin contorsionnées, de la Via Dolorosa hantant les lieux à jamais, le voilà qui se jette dans le gouffre noir, à la recherche du repos, lorsque de ces ténèbres surgit un ange armé d'une épée de mille flammes et lui interdisant l'accès à ce qui alors serait un paradis, le repos de la Mort ?

Ou encore, cette dernière scène, qui dépeint le sol tremblant au son de la trompette, le feu bouillonnant à la surface et les morts se rassemblant chair contre chair, os contre os, muscle contre muscle – alors le pauvre homme, las, s'assied et se déchausse ! D'étranges visions l'entourent qu'il ne voit point. D'étranges sons assaillent ses oreilles; il n'entend qu'une note, celle de la trompette, qui l'invite à mettre fin à son errance et à reposer ses pieds épuisés.

Je peux m'attarder sur ces nobles gravures sur bois et apprendre davantage chaque fois que je les observe. Elles sont des peintures de poèmes riches d'une profondeur de pensée insoupçonnée. Et à présent, place à l'histoire du plus captivant mythe de tous les mythes médiévaux.

D'un mythe, qui peut dire en toute certitude qu'il n'est pas véridique ? « En vérité, Je vous le dis, certains ici présents ne connaîtront la mort que lorsqu'ils verront le Fils de l'homme entrer dans Son Royaume. » sont les paroles de notre Seigneur, qui, je ne peux le croire, signifient la destruction de Jérusalem, comme le prétendent les commentateurs fuyant la difficulté. Que certains survivent pour être témoins de la destruction de Jérusalem n'est guère surprenant et mérite à peine le « En vérité » vigoureux que le Christ ne prononce qu'à propos des faits particulièrement solennels ou mystérieux. En outre, les paroles de Saint Luc se réfèrent manifestement à la venue du Jugement : « Celui qui a honte de Moi et de Mes paroles, de lui aura honte le Fils de l'homme, lorsqu'Il retrouvera toute sa gloire, et celle de Son Père, et celle des anges saints. Mais je vous dis la vérité, certains ici présents ne connaîtront la mort que lorsqu'ils verront le royaume de Dieu. » Un être sans préjugés, je le pense, ne doutera pas qu'en vertu des paroles de notre Seigneur, certains vivants ne mourront pas avant qu'Il ne vienne de nouveau. Je ne souhaite pas insister sur la signification littérale de ces propos, mais j'avance qu'il est probable que les paroles de notre Seigneur se soient vérifiées au pied de la lettre. Que ces faits ne trouvent aucun écho dans les Evangiles ne signifie pas qu'ils n'aient pas eu lieu car il nous est dit formellement que « Nombreux furent les actes que Jésus accomplit véritablement en la présence de Ses disciples, mais qui ne sont écrits dans ces annales » et que « Jésus accomplit également bien d'autres faits dont les livres, s'il convînt qu'ils fussent écrits, ne pourraient trouver place dans le monde. »

Souvenons-nous également des témoins mystérieux appelés à se manifester au crépuscule de l'humanité et à témoigner de la véracité des Evangiles devant l'antichrist. L'un d'eux a toujours été apparenté à Saint Jean l'Evangéliste, à propos duquel le Christ déclara à Pierre : « Si telle est ma volonté qu'il s'attarde jusqu'à mon arrivée, quelle en est pour toi la signification ? »

Les preuves historiques sur lesquelles repose ce récit sont néanmoins trop maigres pour que l'on puisse admettre d'y voir plus qu'un mythe. Les noms et les circonstances apparentés au Juif errant et son sort varient sur tous les aspects, la seule et unique coïncidence étant qu'un tel individu existe à jamais, errant sur la surface de la terre à la recherche du repos qu'il ne trouve pas.

La mention la plus ancienne du Juif errant, et dont les traces subsistent encore, nous vient du livre des chroniques de l'abbaye de Saint Albans, copié et achevé par Matthew Paris. Il note qu'en l'an 1228, « un certain Archevêque d'Arménie le Grand se rendit en pèlerinage en Angleterre pour y voir la relique des saints et visiter les lieux sacrés du royaume, après avoir visité d'autres contrées. Il produisit des lettres de recommandation de Sa Sainteté le Pape à l'attention des religieux et prélats des églises, lesquels avaient ordre de le recevoir et de l'héberger avec tous les honneurs. A son arrivée, il se rendit à Saint Albans, où l'abbé et les moines le reçurent avec respect. Epuisés par leur voyage, lui et ses disciples s'y reposèrent quelques jours. Au cours de conversations avec les résidents du couvent secondés de leurs interprètes, il s'informa de la religion et des pratiques religieuses du royaume et raconta d'étranges choses à propos des contrées de l'Est. On lui demanda alors s'il avait vu ou entendu parler d'un certain Joseph, un homme dont beaucoup parlaient, qui assista au calvaire de notre Seigneur et Lui parla et qui, selon la foi chrétienne, serait encore en vie. A cette question, un chevalier qui l'escortait et lui servait d'interprète répondit en français : « Mon seigneur connaît parfaitement cet homme et conversa à maintes reprises avec lui, et peu avant que nous ne partions pour l'Ouest, ledit Joseph mangea à la table de mon Seigneur l'Archevêque d'Arménie. »

On lui demanda alors ce qu'il se passa entre le Christ et ledit Joseph, sur quoi il répondit :

« Lors de Sa passion, le Christ fut saisi par les Juifs qui l'amenèrent au palais de justice, devant le gouverneur Pilate, afin qu'Il soit jugé par lui sur leur accusation. Pilate, ne trouvant aucune faute qui puisse Le condamner à mort, leur déclara : « Prenez-Le et jugez-Le selon vos lois. » A la clameur montante des Juifs, néanmoins, il libéra Barabbas, à leur requête, et leur livra Jésus afin qu'Il soit crucifié. Lorsque les Juifs emportèrent Jésus et atteignirent la porte, Cartaphilus, un gardien du palais au servive de Pilate, de sa main le frappa au dos et lui lança, moqueur : « Plus vite, Jésus, plus vite. Pourquoi t'attardes-tu ? » Et Jésus, se retournant vers lui, le visage sévère, lui répondit : « Je vais, et tu attendras mon retour. » Et, ainsi que notre Seigneur l'a annoncé, ce Cartaphilus attend encore Son retour. Lors des tourments de notre Seigneur, il avait trente ans, et lorsqu'il atteint l'âge de cent ans, il retrouve l'âge qu'il avait alors. Après la mort du Christ, lorsque la foi catholique se répandit, ce Cartaphilus fut baptisé par Ananias (qui baptisa également l'apôtre Paul) et prit le nom de Joseph. Il demeure dans quelque région d'Arménie et dans diverses contrées de l'Est, passant son temps parmi les évêques et autres prélats de l'Eglise. Il est un homme de conversation pieuse et religieuse. Il relate les évènements des temps anciens et parle de faits qui se produisirent lors du calvaire et de la résurrection de notre Seigneur et des témoins de la résurrection, ceux qui vécurent avec le Christ, se rendirent dans la ville sainte et apparurent aux hommes. Il raconte également les préceptes des Apôtres, leur séparation et leurs prédications. Et toutes ces choses, il les relate sans amusement ni légèreté, lui qui connaît si bien le chagrin et vit dans la peur de Dieu, à jamais dans l'attente impatiente et dans la terreur du retour de Jésus Christ, de crainte qu'au Jugement Dernier il ne le trouve en colère et subisse la juste vengeance qu'il appela au seuil de la mort du Christ. Nombreux viennent à lui de diverses provinces, chérissant sa compagnie et sa conversation. A ceux parmi eux qui sont hommes d'autorité, il révèle tous ses doutes sur les questions qui lui sont posées. Il refuse tout don qui lui est offert, se contentant d'un peu de nourriture et de quelques vêtements. »

Aux alentours de cette date, Philip Mouskes, par la suite Evêque de Tournay, écrivit ses chroniques (1242), qui rendent pareillement compte du Juif, fidèles aux dires du même prélat arménien :

« Adonques vint un arceveskes De çà mer, plains de bonnes tèques Par samblant, et fut d'Armenie,  » et cet homme, ayant visité le tombeau de « St. Tumas de Kantobire » puis ayant rendu honneur à « Monsigour St. Jake », se rendit à Cologne afin d'y voir la tête des trois rois. La version relatée aux Pays-Bas ressemble de prêt à celle relatée à St. Albans, la seule différence étant que le Juif, à la vue de la foule entraînant le Christ à sa mort, s'exclame, -- « Atendés moi; g'i vois, S'iert mis le faus profete en crois. » Puis « Le vrais Dieux se regarda, Et li a dit qu'e n'i tarda, Icist ne t'atenderont pas, Mais saces, tu m'atenderas. »

Il n'est plus fait mention du Juif errant avant le seizième siècle, où l'on reparle de lui, de façon fortuite, comme étant l'assistant d'un tisserand, Kokot, au palais royal de Bohême (1505), dans la quête d'un trésor caché par l'arrière grand-père de Kokot, soixante ans auparavant, époque à laquelle le Juif était présent. Il avait alors les traits d'un homme de soixante dix ans.

Etrangement, on entend ensuite parler de lui à l'Est, où il est confondu avec le prophète Elijah. Au début du siècle, il apparaît à Fadhilah, dans de singulières circonstances.

Après la capture de la ville de Elvan par les Arabes, Fadhilah, à la tête de trois cent cavaliers, établit son campement, tard dans la soirée, entre deux montagnes. Fadhilah, ayant commencé sa prière du soir d'une voix forte, entendit les mots « Allah akbar » (Dieu est grand) plusieurs fois et clairement, après chaque parole de sa prière. Fadhilah, ne croyant pas en un écho, stupéfait, s'écria : « O toi ! Que tu viennes d'une hiérarchie d'anges ou que tu sois un esprit d'un autre ordre, cela est parfait. Que la force de Dieu soit avec toi. Mais si tu es un homme, alors montre-toi à mes yeux, que je puisse me réjouir de ta présence et ta compagnie. » Ces quelques paroles à peine prononcées, un homme âgé et chauve se tint devant lui, tenant un bâton à la main et ressemblant à un derviche. L'ayant salué avec courtoisie, Fadhilah demanda son nom au vieil homme. A cela, l'étranger répondit : « Bassi Hadhret Issa, je suis ici sur l'ordre du Seigneur Jésus, qui m'a laissé en ce monde afin que j'y vive jusqu'à Sa seconde venue sur terre. J'attends ce Seigneur, qui est la Fontaine de la Joie, et, obéissant à son commandement, je demeure là dans la montagne. » A ces paroles, Fadhilah demanda quand le Seigneur allait apparaître. Le vieil homme répondit qu'il réapparaîtrait à la fin du monde, lors du Jugement Dernier. Fadhilah, dont la curiosité avait été attisée, lui demanda alors quels seraient les signes de l'approche de la fin de toute chose, sur quoi Zerib Bar Elia lui fit le portrait d'une civilisation en déliquescence sociale et morale, l'évènement culminant de l'histoire de ce monde.

En 1547 il fut aperçu en Europe, si l'on en croit la narration suivante :

« Paul von Eitzen, docteur des Saintes Ecritures et archevêque de Schleswig, relata il y a quelques années que lorsqu'il était jeune, ayant étudié à Wittemberg, il rentra chez ses parents à Hambourg en hiver 1547. Le dimanche suivant, à l'église, il remarqua pendant le sermon un homme grand dont les cheveux tombaient sur les épaules, debout pieds nus, s'appuyant à la chaire et écoutant le discours avec grande attention. Chaque fois qu'était prononcé le nom de Jésus, il s'inclinait ostensiblement et avec humilité, en soupirant et en se battant la poulpe. Au plus froid de l'hiver, il ne portait pour seuls vêtements qu'une paire de chausses en lambeaux et un manteau dont la ceinture lui atteignait les pieds. Il avait les traits d'un homme de cinquante ans. Et nombreux, dont certains de position et de titre élevés, virent cet homme en Angleterre, en France, en Italie, en Hongrie, en Perse, en Espagne, en Pologne, en Russie, en Laponie, en Suède, au Danemark, en Ecosse et ailleurs.
Tous s'interrogeaient sur l'homme. Après le sermon, ledit Docteur s'enquit diligemment de l'endroit où il demeurait. L'ayant approché, il lui demanda ses origines et depuis quand il séjournait dans la région. L'homme répondit modestement qu'il était Juif de naissance, natif de Jérusalem, qu'il avait pour nom Ahaservas et exerçait le métier de cordonnier. Il avait été témoin de la crucifixion du Christ et avait depuis vécu à jamais, voyageant d'une province et d'une ville à l'autre, et à chacune de ses allégations il fournissait des preuves. Il relata également les circonstances du transport du Christ de Pilate à Hérode et la crucifixion finale, fournissant des détails ignorés des évangélistes et des historiens. Il rendit compte de changements de gouvernants dans de nombreux états, en particulier à l'Est, à travers plusieurs siècles. En outre, il détailla avec force précisions les œuvres et la mort des Apôtres saints du Christ. Stupéfait par de tels récits, le docteur Paul von Eitzen voulut obtenir des informations plus précises. L'homme poursuivit alors, affirmant qu'il avait vécu à Jérusalem au moment de la crucifixion du Christ, qu'il avait traité en charlatan et en hérétique. Il L'avait vu de ses propres yeux et avait oeuvré de son mieux, avec d'autres, pour Le traduire en justice et S'en débarrasser, Lui qu'il considérait comme un imposteur. Lorsque Pilate prononça sa sentence, la foule allait emmener le Christ par un chemin qui bordait sa maison. Il rentra alors chez lui à toute vitesse et invita les siens à voir le Christ passer pour juger de Sa personne. Se tenant au seuil de sa porte, son jeune enfant dans les bras, il attendait le passage du Seigneur Jésus Christ. Alors que le Christ passa, ployant sous la lourde croix, Il tenta de reprendre Son souffle et s'arrêta un moment. Mais le cordonnier, de zèle et de rage et espérant gagner la considération des autres Juifs, attira l'attention du Christ et Lui enjoignit de se hâter sur Son chemin. Jésus le regarda et lui dit : « Je me reposerai, et toi tu erreras jusqu'au jour dernier. » A ces paroles, l'homme reposa son enfant à terre et, ne pouvant demeurer où il était, suivit le Christ pour assister à Sa crucifixion cruelle, Sa souffrance et Sa mort. Alors, il comprit soudain qu'il ne pourrait retourner à Jérusalem ni revoir sa femme et son enfant : il lui faudrait cheminer de contrée en contrée, tel un pèlerin mélancolique. Des années plus tard, il retourna à Jérusalem pour n'y trouver que ruines et désolation. Il ne restait plus un édifice debout et il ne put reconnaître les environs. Il croit que c'est là la volonté de Dieu qu'il mène ainsi cette vie misérable, à jamais échappant au trépas, pour le jour dernier se présenter aux Juifs, tel un présage vivant, afin que l'impie et l'incrédule se souviennent de la mort du Christ et se repentent. Et il se réjouirait de tout cœur que Dieu lui accorde de quitter cette vallée de larmes. Après cette conversation, le docteur Paul von Eitzen, ainsi que le recteur de l'école de Hambourg, fin historien et grand voyageur, le questionnèrent sur des faits survenus à l'Est depuis la mort du Christ. Et les précisions que l'étranger put fournir sur d'antiques affaires étaient telles que nul ne pouvait douter de la véracité de son récit ni que ce que l'homme ne peut accomplir, Dieu peut l'accomplir. Depuis que le Juif ne connaît plus la mort, il demeure silencieux et réservé et ne répond qu'aux questions directes. Convié chez autrui, il mange peu et boit avec modération, puis se hâte, souhaitant son séjour toujours bref. Lorsque à Hambourg, Dantzig et ailleurs, il lui fut offert de l'argent, il n'accepta pas plus de deux pièces (moins d'un penny), qu'il distribua immédiatement aux indigents, montrant ainsi que l'argent lui importait peu, Dieu pourvoyant à ses besoins car il regrettait amèrement les péchés dont il s'était rendu coupable par ignorance.
Durant son séjour à Hambourg et Dantzig, on ne le vit jamais rire. Il parlait la langue de toutes les contrées dont il foulait le sol et lorsqu'il parlait saxon, il le parlait tel un Saxon. Beaucoup, quittant leurs diverses provinces, se rendirent à Hambourg et Dantzig afin de voir et d'entendre l'homme et furent convaincus que la providence de Dieu s'exerçait en lui d'une façon remarquable. Il écoutait la parole de Dieu avec joie ou l'entendait prononcée avec une gravité et un remords marqués et révérait avec soupir le nom de Dieu ou de Jésus Christ. Il ne pouvait souffrir les jurons mais lorsqu'en sa présence l'on jurait sur la mort ou la souffrance de Dieu il s'indignait et proclamait avec véhémence : « Misérable malheureux ! Abuser de la sorte du nom de ton Seigneur et Dieu, de Ses tourments amers et de Sa passion ! Si, comme moi, tu avais vu les blessures ignobles et les affres indicibles qu'Il souffrit et endura pour toi et pour moi, tu choisirais de souffrir mille tourments plutôt que de nommer Son nom sacré en vain ! »

Tel est le récit que me fit le docteur Paul von Eitzen, qu'il appuya de preuves abondantes et concrètes et que certains, de ma propre connaissance, créditèrent, ayant vu le même personnage de leur propres yeux à Hambourg :

« En l'an 1575, le Secrétaire Christopher Krause et Maître Jacob von Holstein, légats à la cour d'Espagne puis mandatés aux Pays-Bas afin de payer les soldats y servant sa Majesté, relatèrent à leur retour à Schleswig, sous serment solennel, qu'ils avaient rencontré à Madrid le même personnage mystérieux, personnage dont le mode de vie, les habitudes et l'accoutrement étaient ceux de l'étranger de Hambourg. Ils affirmèrent lui avoir parlé et que nombreux, de toutes conditions, conversèrent avec lui, ce dernier s'exprimant dans un espagnol parfait. En décembre de l'an 1599, une personne de foi écrivit de Brunswick à Strasbourg pour signaler que le même individu avait été aperçu à Vienne en Autriche. Il s'était mis en route pour la Pologne et Dantzig et envisageait de poursuivre jusqu'à Moscou. Ce Ahasverus était à Lubeck en 1601 mais également à Revel en Livonie à la même époque ainsi qu'à Cracovie en Pologne. Nombreux le virent et lui parlèrent à Moscou.
Quelle âme sérieuse et croyante oserait penser que ledit personnage est à son service ? Les oeuvres de Dieu sont merveilleuses et dépassent tout entendement. Dieu se manifeste jour après jour, mais son labeur ne sera pleinement révélé qu'au jugement dernier. Revel, 1er août 1613, Chrysostomus Dudulœus, Westphalie. »

Il semblerait être apparu à Paris en 1604. Rudolphe Botoreus écrit alors :

« Je crains que l'on ne m'accuse de donner crédit à des boniments si j'insère dans ces pages ce qui se dit à travers toute l'Europe à propos du Juif, contemporain du Christ Sauveur. Néanmoins, ces récits sont monnaie courante, et nos contes populaires le prouvent sans scrupules. A la suite de ceux qui écrivirent nos annales, j'affirme que celui qui apparut plus d'un siècle en Espagne, en Italie et en Allemagne, fut également en cette année vu et reconnu comme le même individu aperçu à Hambourg en l'an MDLXVI. Les gens du peuple, dans leur soif de rumeurs, racontent beaucoup sur ce personnage, et tel est mon propos, afin que rien ne demeure occulté. »

Selon J. C. Bulenger, la visite à Hambourg aurait eu lieu auparavant :

« L'on raconta alors qu'un Juif contemporain du Christ errait sans eau ni nourriture, vagabond et proscrit depuis plus d'un siècle, condamné par Dieu à errer car, vipère parmi les vipères, il avait été le premier à appeler la crucifixion du Christ et la libération de Barabbas. Mais également car peu de temps après, alors que le Christ, passant devant son atelier (il était cordonnier), haletant sous le poids de la croix, chercha le repos, l'homme le chassa avec aigreur. Sur quoi le Christ répliqua : « Parce que tu Me refuses un tel moment de répit, J'aurai le repos et toi erreras à jamais. » Alors, frénétique et agité, l'homme s'en vint par toutes les contrées et à ce jour chemine sur toutes les routes. Il s'agit de l'homme que l'on aperçut à Hambourg en l'an MDLXIV. Credat Judæus Apella ! Je ne l'ai pas vu ni n'ai entendu le moindre fait authentique à son propos lorsque je me trouvais à Paris. »

Un étrange livret dénonçant le charlatanisme de Paracelsus, écrit par Léonard Doldius, médecin à Nürnberg, et traduit en latin puis en d'autres langues par Andreas Libavius, médecin à Rotenburg, relate la même histoire et attribue au Juif un nom inconnu jusqu'alors. Libavius mentionne d'abord un rapport selon lequel Paracelsus n'est pas mort mais repose en vie, endormi ou sommeillant dans sa sépulture de Strasbourg, préservé de la mort par l'un de ses artifices, puis déclare qu'il préférerait croire en ce vieil homme, le Juif Ahasverus, errant par le monde, que certains nomment Buttadæus et d'autres différemment.

On raconte qu'il aurait été vu à Naumburg, mais aucune date n'est avancée. On le vit à l'église, écoutant le sermon. A l'issue du service, il fut questionné et il relata son histoire. A cette occasion, des bourgeois lui offrirent des présents. En 1633 il fut de nouveau aperçu à Hambourg. En 1640, deux citadins demeurant rue Gerberstrasse à Bruxelles, alors qu'ils marchaient dans les bois, rencontrèrent un homme âgé dont les vêtements surannés étaient en loques. Ils l'invitèrent à se rendre avec eux dans une taverne. L'homme les accompagna mais ne souhaita pas s'asseoir et se tint debout le verre à la main. Il leur parla alors longtemps, leur relatant des faits survenus bien des siècles auparavant. Il avait pour nom Isaac Laquedem, le Juif qui avait interdit à notre Seigneur de se reposer au seuil de sa porte. Les citadins le quittèrent stupéfaits. Il aurait visité Leipzig en 1642. Le 22 juillet 1721, il apparut aux portes de la ville de Munich. Vers la fin du 17ème siècle ou au début du 18ème siècle, un imposteur, se nommant lui-même le Juif errant, attira l'attention en Angleterre, écouté par l'ignorant et honni par l'érudit. Il réussit à gagner l'attention de la noblesse qui, curieuse et amusée, le questionna avant de le récompenser tel un prestidigitateur. Il déclara avoir été officier du Sanhedrim et avoir frappé le Christ alors que ce dernier quittait le palais de justice de Pilate. Il se souvenait de tous les Apôtres et décrivit leur apparence, leurs vêtements et leurs traits distinctifs. Il parlait de nombreuses langues et affirma avoir voyagé dans presques toutes les directions. Ceux qui l'entendirent furent stupéfaits par sa connaissance des langues et contrées étrangères. D'Oxford et de Cambridge lui furent envoyés des professeurs qui l'interrogèrent et s'assurèrent qu'il n'y avait pas mystification. Un noble anglais conversa avec lui en arabe. Le mystérieux étranger lui indiqua, dans cette langue, que les ouvrages d'histoire n'étaient pas fiables. Et, interrogé sur Mahomet, il répondit qu'il avait connu le père du prophète et que ce dernier demeurait à Ormuz. Il tenait Mahomet pour avoir été un homme de grande intelligence. Il entendit une fois le prophète nier la crucifixion du Christ, à quoi il avait répondu avoir été témoin de l'évènement. Il affirma également s'être trouvé à Rome lorsque Néron mit le feu à la ville. Il avait connu Saladin, Tamerlane, Bajazeth et Eterlane et pouvait relater l'histoire des Croisades avec grande précision.

Que ce Juif errant ait ou non effectivement été aperçu à Londres, nul le peut l'affirmer, mais il apparut peu après au Danemark, voyagea vers la Suède puis disparut.

Telles sont les traces de l'apparition du Juif errant. Certes, les preuves concrètes sont bien rares qui inviteraient le lecteur à ne pas voir qu'un simple mythe dans ces récits.

Mais tout mythe repose sur un fondement et il existe assurément un faisceau de vérité qui caractérise cette vaste légende. Lequel, je ne puis le découvrir. Il a été suggéré par certains que le Juif Ahasverus est la personnalisation de ce peuple qui erre, tel Caïn, d'un pays à l'autre, marqué du sang de son frère, qui ne connaîtra le repos final que lorsque toutes les prophéties seront accomplies et qui ne sera en paix avec son Dieu courroucé que lorsque le temps des Gentils sera révolu. Et pourtant, aussi probable que cette supposition puisse paraître à première vue, elle n'est pas créditée par certains faits principaux du récit. Le cordonnier devient pénitent et pieux chrétien, tandis qu'un voile assombrit encore le cœur de la nation juive. Le vagabond misérable dédaigne l'argent tandis que l'avarice de l'Israélite est proverbiale.

Selon une légende locale, il est apparenté aux Gitans ou plutôt ce peuple singulier est supposé vivre sous une malédiction qui n'est pas sans rappeler la malédiction d'Ahasverus, ayant refusé le refuge à la Vierge et à son Fils alors qu'ils fuyaient vers l'Egypte. Une autre tradition apparente le Juif au chasseur sauvage et il existe une forêt à Bretten, en Souabe, où il chasserait. La superstition populaire veut qu'il serait en possession d'une bourse contenant un groschen, lequel retournerait à son dernier propriétaire chaque fois que dépensé.

Dans le Harz, l'une des variantes du mythe du chasseur sauvage raconte de ce chasseur qu'il était juif. Ce dernier refusa à notre Seigneur sanctifié de boire à une rivière ou une auge, Lui montrant avec mépris la trace du sabot d'un cheval au sol, qui renfermait un peu d'eau, pour Lui enjoindre de s'y désaltérer.

Le chasseur sauvage étant la personnification de la tempête, on constate dans certaines régions de France que le rugissement soudain d'un vent puissant la nuit est attribué au Juif errant.

Un récit qui nous vient de Suisse veut qu'il aurait été aperçu un jour se tenant debout sur le Matterberg, au-dessous du Matterhorn, contemplant les lieux avec un chagrin et un émerveillement mêlés. Une fois auparavant il s'était tenu en ce même lieu et admirait alors une cité fleurissante ; à présent, des gentianes et des œillets sauvages s'offriraient à sa vue. Il verra de nouveau la colline, à la veille du Jugement.

De tous les mythes qui nous viennent du Moyen Age, aucun n'est peut-être aussi captivant que celui-ci. Le récit semble calculé afin d'attirer l'attention et de captiver l'imagination et il est remarquable que trois siècles se soient déroulés entre sa toute première apparition en Europe grâce aux écrits de Matthew Paris et Philip Mouskes et sa diffusion au seizième siècle. En tant que mythe, ses origines plongent dans le grand mystère de la vie de l'homme, cette énigme jamais résolue et source d'une spéculation sans fin.

« Qu'est-ce que la vie ? » « Est-elle par nécessité réduite à quatre-vingts années ou peut-elle perdurer à l'infini ? », questionnaient inlassablement les esprits curieux. La mythologie alors donnait vie à mille légendes d'êtres maudits ou touchés par la grâce et qui vécurent bien au-delà du temps imparti au commun des mortels. Certains avaient découvert l'eau de vie, la fontaine de la jeunesse éternelle, et y renouvelaient leurs forces à jamais. D'autres avaient défié la puissance de Dieu et souffraient alors son courroux implacable sans goûter au repos de la mort.

Jean le Divin dormit à Ephesus, préservé de la corruption, faisant trembler le sol de chacune de ses respirations, attendant l'appel à se présenter et témoigner contre l'antichrist. Les sept dormeurs reposaient dans une cave et les siècles passèrent tels une longue nuit sans sommeil. Le moine de Hildesheim, ne pouvant croire qu'en vertu de Dieu mille ans pouvaient s'écouler tels la journée d'avant, écouta quelques instants la mélodie d'un oiseau qui lui parvenait des bois, pour réaliser alors qu'en ces quelques instants trois siècles s'étaient écoulés. Joseph d'Arimathie, dans la ville sainte de Sarras, du Saint Graal obtint la vie éternelle. Envoûté par Viviane, Merlin dormait et gémissait dans un arbre antique. Au coeur de la montagne, Charlemagne et Barberousse attendaient, armés et couronnés, les temps où la mère patrie serait libérée du despotisme. Et la malédiction d'une vie sans trépas s'abattit sur le chasseur sauvage, lui qui désirait chasser le cerf à jamais ; sur le Capitaine du Vaisseau fantôme, lui qui avait fait vœu de franchir le Cap n'en déplaise à Dieu ; sur l'homme sur la lune, lui qui avait collecté du petit bois le jour du sabbat et sur les danseurs de Kolbeck, eux qui désiraient vivre l'éternité pour leurs folles cabrioles.

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