Undercover/04/08/Galerie-Gourou : Saï Baba

Saï Baba Intouchable ?
par Michelle Goldberg
Des millions de gens vénèrent Saï Baba comme un Dieu incarné. Mais de plus de plus de disciples prétendent que le gourou indien est aussi un pédophile...
25 juillet 2001, Puttaparthi, Inde - L'un des plus puissants hommes saints en Inde préside le plus grand ashram au monde, Prasanthi Nilayam, ou Demeure de la Paix, situé dans une ville éloignée d'un coin stérile de l'Andhra Pradesh, un état désespérément pauvre dans un pays désespérément pauvre. La ville peut s'enorgueillir d'avoir un planétarium éclatant, deux hôpitaux qui soignent les patients gratuitement, un lycée, une école de musique et des terrains de jeu immaculés et pleins de couleur. Des immeubles d'appartements luxueux poussent sur une terre qui, il y a seulement quelques dizaines d'années, était recouverte de cabanes de boue délabrées. Et il y a même un aéroport flambant neuf pour les adeptes les plus fortunés de Sathya Saï Baba, un indien du sud de 75 ans à la foisonnante chevelure frisée et au sourire chaud.
Entre 10 et 50 millions de personnes vénèrent Saï Baba comme un Dieu incarné, et ils affluent à Puttaparthi en provenance des six continents, dormant dans l'un des 10.000 lits de l'ashram ou dans l'une des nombreuses pensions de la ville. Et le nombre croissant de ex-dévots qui dénigrent leur ancien maître, le décrivant comme un harceleur sexuel, un charlatan et même un pédophile, n'a pour ainsi dire pas terni son image auprès des disciples, bien que les voix de ses détracteurs se fassent de plus en plus fortes.
« Saï Baba était mon Dieu - Qui ose rejeter Dieu ? Il pouvait faire ce que bon lui semblait avec moi; il avait ma confiance, ma foi, mon amour et mon amitié; il me possédait en totalité », dit Saïd Khorramshahgol, un ancien disciple irano-américain. ce que Saï Baba a choisi de faire avec lui, rapporte Khorramshahgol, consistait à le convoquer de façon répétitive en entretien privé, pour lui ordonner de baisser son pantalon et masser son pénis. D'autres anciens disciples soutiennent que Saï Baba a fait bien plus. Qu'importe, en cette partie du monde, la foi est absolue. Les croyants ne rejettent pas Dieu, et ils ne le mettent pas en doute.
Dans les faubourgs de Puttaparthi, un temple hindou compte une statue de Saï Baba parmi le panthéon de ses déités, juste à côté de Krishna. Dans la ville, toute surface imaginable est ornée de représentations de Saï Baba portant une robe orange et affichant un sourire bienveillant. Il y a une photo de lui encadrée d'une couronne de fleurs synthétiques roses, dans ma chambre d'hôtel, et un portrait géant derrière le bureau de la réception. Tous les après-midi, un haut-parleur émet au-dessus de mon lit, une musique chantant les louanges du gourou. Lorsque j'achète un stylo pour prendre des notes, je retrouve dessus le visage souriant de Saï Baba.
Les journées à l'ashram s'écoulent autour d'un rite connu sous le nom de "darshan", où Saï Baba marche à travers un hall à ciel ouvert, couleur pastel (appelé mandir), et montre sa précieuse personne aux foules assemblées. Le rituel a lieu une fois le matin, et une fois l'après-midi, et les fidèles font la queue des heures à l'avance.
Chacun s'efforce d'arriver le premier, parce qu'être assis devant peut vous valoir la chance que Saï Baba vous dise quelques mots, accepte une lettre, voire même qu'il vous invite dans sa loge pour un entretien privé. Les entretiens privés sont la raison d'être de la vie à Puttaparthi. C'est aux cours de ceux-ci que Saï Baba réalise la plupart de ses célèbres matérialisations, en invoquant prétendument depuis les airs, des objets tels que des anneaux, des montres ou des colliers, pour en faire don aux fidèles.
L'après-midi où je me suis rendue au darshan, j'ai passé 45 minutes à faire la queue à l'extérieur, et 45 autres minutes assise les jambes croisées au milieu de milliers d'autres adorateurs sur le sol de marbre du mandir. Il y avait presque autant d'étrangers que d'indiens dans le hall, dont la contenance est d'environ 15.000 places assises. Des douzaines de chandeliers pendaient du plafond, qui était décoré d'une feuille d'or. Au pied du mandir se trouvait une scène, avec une porte menant à la salle d'entretiens privés du gourou.
C'est alors que l'ennui devenait interminable, qu'une musique enregistrée se fit entendre, qu'un frisson parcourut la foule et que les cous se tendirent pour apercevoir Saï Baba, frêle silhouette portant son habituelle robe jusqu'au sol et son aérienne chevelure noire. Il ondula tel la Princesse Diana lorsqu'il passa du côté des femmes à celui des hommes (tout à l'ashram fait l'objet d'une stricte ségrégation par sexe), puis lorsqu'il revint, prenant au passage quelques unes des lettres qui lui étaient tendues avec ferveur. Tout autour de moi les yeux des femmes brillaient, et quelques unes se balançaient d'avant en arrière avec extase. Saï Baba sortit alors par où il était arrivé, et ce fut terminé... tout cela en moins de 10 minutes. Une retraitée danoise aux airs d'ange me raconta qu'elle venait tous les jours, deux fois par jour, depuis trois mois.
Le darshan est à peu près le seul événement qui ait lieu à l'ashram. II n'y a pas de séance d'endoctrinement ou de méditation. Mis à part le végétarisme strict, Saï Baba ne préconise aucune pratique particulière. Ses enseignements sont fleuris et vagues, associant une mythologie hindoue colorée, à la transcendance bouddhiste du désir matériel aussi bien qu'à la notion chrétienne de service, et mettant l'emphase évangélique sur l'expérience directe du divin. Selon "Ocean of Love" (L'Océan d'Amour), un livre publié l'année dernière par le "Sri Sathya Saï Central Trust", « il ne prêche pas une nouvelle voie, n'a pas créé de nouvel ordre. II n'est venu ajouter aucune nouvelle religion et ne recommande aucune philosophie en particulier. Sa mission est unique et simple. Sa mission est celle de l'amour et de la compassion. »
Ce sympathique éclectisme permet aux croyants de projeter ce qui leur plaît sur Saï Baba. Les fidèles voient son empreinte partout, et dans le Q.G spirituel de Puttaparthi, le moindre fait est interprété comme une preuve de son pouvoir. En dehors des lettres et des entretiens si convoités, la meilleure façon de communiquer avec Saï Baba est d'avoir des rêves et des visions, aussi la ville fourmille-t-elle de gens interprétant leurs soubresauts inconscients comme parole d'évangile. Un américain nommé George Leland dit que Saï était venu à lui sous l'apparence d'un agent de circulation mexicain de Tijuana, et d'un passager aérien japonais. Une argentine de 32 ans me raconta qu'elle avait abandonné son appartement de Buenos Aires et ses études de médecine, après que Baba l'eut appelée pendant son sommeil.
Les histoires de synchronisme sacré sont légion. Une patiente hollandaise atteinte d'un cancer et vouée au fauteuil roulant, abandonnée par son mari et vivant avec des amis adeptes de Saï, eut une série de rêves au cours desquels le gourou lui faisait signe. Elle insista sur le fait qu'elle ne parla de ces rêves à personne, pourtant un beau jour ses amis la surprirent en possession d'un billet pour l'Inde. La bague qu'il matérialisa pour elle me paraît bon marché, (l'une des pierres en est même tombée), mais il s'agit à ses yeux d'un talisman qui l'a aidée à combattre sa douleur.
Pour certains, Saï Baba irradie amour et fantaisie, alors que pour d'autres il est dur et retors, détruisant leurs relations ou affligeant leur corps au service de leur avancement spirituel. Leland, un homme de 61 ans, grand et imposant, ressemblant à la version hollywoodienne d'un puissant sénateur, me ronfla : « La fonction de Swami n'est pas de vous rendre heureux, mais de vous libérer. » Dans son cas, cela passa par l'abandon - de sa carrière de conférencier, puis de son mariage. « Saï Baba est l'être le plus puissant qui soit jamais descendu sur cette planète » lança-t-i1 lors d'un petit déjeuner dans un restaurant tibétain en vogue de la ville. Leland, qui vit à Puttaparthi depuis quatre ans, sent qu'il doit le suivre, sans forcément y prendre plaisir. Il dit tristement : « Même en ce moment, mon esprit ne veut pas croire que Dieu ne veut pas que je sois heureux, que j'aie une relation, que je sois prospère ou que je profite de la vie.
« Parfois j'en viens à penser que l'ashram est un asile de fous et que Swami en est le directeur », dit Rico Mario Haus, un frais converti de 24 ans. J'avais rencontré Haus, un suisse dont les lunettes noires carrées apportaient quelque étrangeté à sa bonne allure d'ensemble, deux mois auparavant dans l'état de bord de mer de Kerala. Nous avions tous deux été figurants dans une comédie musicale indienne, et avions entendu parler de Puttaparthi par un fidèle de Saï Baba sur le plateau. Ironiquement (ou, de la manière dont Haus le voyait maintenant, pompeusement), nous avions joué les dévots occidentaux d'un très grand gourou qui avait sauvé l'âme du héros en pleine errance. Haus était alors un jeune dandy qui projetait une expédition en moto au Cachemire. Désormais, vêtu de son pyjama blanc, il disait : « Baba m'appelait. Quand vous croyez en Dieu, il n'y a pas de coïncidences ». Néanmoins, il avait gardé son sens de l'humour et éprouvait une sorte de délice subversif à nous parler des fous avec lesquels il vivait. « Quand vous n'avez pas de problèmes, vous n'allez pas à l'ashram » disait-il.
La plupart du temps, l'hystérie spirituelle ambiante à Puttaparthi, est toute relative. Avec ses bons restaurants et ses rues plutôt propres, la ville sait être assez agréable. Mais occasionnellement ont lieu des accès de folie. Un après-midi, une jeune malaysienne eut une dépression psychotique, attaqua des travailleurs de l'ashram et fut emmenée par la police. Je la retrouvai plus tard au poste de police, à demi catatonique, marmonnant « darshan, darshan, darshan » comme un leitmotiv. Au dîner un autre soir, Haus me fit remarquer une autrichienne blême, traînant à la ronde un petit garçon apathique. Elle était prise de frénésie, parce qu'elle avait fait un rêve dans lequel Baba lui enjoignait d'abandonner son fils de 7 ans et de vivre dans la rue comme mendiante, et elle ne savait pas si elle aurait la "force" de s'exécuter.
Bien sûr, les profanes s'attendent à une certaine folie de la part des religions marginales. Mais Saï Baba n'est pas n'importe quel meneur de secte. Parce qu'il n'est pas très connu en Amérique, il est difficile de se rendre compte de l'énorme pouvoir dont il dispose en Inde. En plus de la foule d'étrangers qui s'amasse autour de lui, Saï Baba compte parmi ses adeptes d'éminents représentants de l'élite indienne. le premier ministre A.B Vajpayee est un de ses dévots, de même que l'ancien premier ministre P.V Narasimha Rao. Un article de 1993 paru dans le "Times of India" recense parmi les disciples du gourou « des gouverneurs, ministres, politiciens de divers bords, capitaines d'industrie, magnats de la presse, juristes, sportifs, universitaires et, oui, même des scientifiques. »
Même si vous ne croyez pas aux miracles dont il est crédité (résurrections, guérisons par la prière, matérialisations), son immense popularité en Inde est facile à comprendre. Aux abords immédiats de Puttaparthi se trouve un énorme hôpital à la construction duquel il a participé, et qui offre à tous, des soins gratuits en cardiologie, optométrie et néphrologie. Il fut fondé en partie grâce à une donation de 20 millions de dollars d'Isaac Tigrett, co-fondateur du Hard Rock Café. La façade rose ressemble à un croisement entre le palais d'un nabab et un gâteau de mariage. On y pénètre par un hall à dôme au sol de marbre recouvert des représentations de Saï Baba et d'autres déités (Jésus sur la croix, le Bouddha, le dieu à tête d'éléphant Ganesh). Malgré ces excès architecturaux dignes de Las Vegas, surtout dans un pays où beaucoup n'ont même pas accès aux soins médicaux les plus basiques, l'hôpital présente un bilan impressionnant: 10.594 opérations cardiaques gratuites, 9.090 opérations du rein, 382.328 consultations externes.
De nombreuses autres réalisations caritatives ont aussi valu à Saï Baba les faveurs des masses. L'une de ses réalisations consista à installer des citernes de 2.500 litres dans plusieurs villages de l'Andhra Pradesh. Des enfants indiens qui sinon n'auraient probablement jamais accès à l'éducation supérieure, convoitent les places gratuites de ses lycées. Bien que des rumeurs entourent ces entreprises, même les détracteurs de Saï Baba admettent qu'il a contribué a alléger une partie des souffrances de la région. « Qu'il soit Dieu ou charlatan, personne ne met en doute le travail réalisé par la "Saï Organization" » écrivit "Illustrated Weekly of India".
Tout ceci permet d'expliquer pourquoi il n'y a jamais eu de poursuites officielles contre Saï Baba en Inde, en dépit des douzaines d'anciens adeptes qui soutiennent que ses prétentions divines ne font que masquer un simple être humain, très attiré par le corps des jeunes hommes et des garçons de l'ashram. Il semble bien que Saï Baba utilise son pouvoir pour rentrer dans le caleçon de ses disciples. Il est établi par ailleurs, que la vie est sensiblement moins rude pour beaucoup de pauvres indiens, du simple fait qu'il existe. Certains le prennent pour un saint, d'autres pour un être lubrique. Il est peut-être un peu des deux.
Les récits au sujet des déviances sexuelles de Saï Baba brillent par leur similarité. « Au cours de mes audiences privées avec Saï Baba, il avait l'habitude de toucher mes parties et de les masser, en précisant que c'était à des fins spirituelles » écrivit le Néerlandais Hans de Kraker dans une lettre à la journaliste française Virginie Saurel. En décembre 1996, alors que De Kraker était âgé de 24 ans, Saï Baba lui aurait demandé de lui faire une fellation : « Il empoigna ma tête et l'amena en direction de son aine. Il poussait des petits gémissements. », écrivit De Kraker. « Aussitôt qu'il relâcha la pression qu'il exerçait sur ma tête et que je pus la relever, Saï Baba souleva sa robe et me présenta son membre à demi en érection, en me disant que c'était mon jour de chance, et en approchant ses hanches de mon visage. »
Quand De Kraker raconta aux autres ce qui s'était passé, il fut mis à la porte de l'ashram.
L'américain Jed Geyerhahn, qui avait 16 ans lorsque Saï Baba commença à l'approcher, fait écho au témoignage de De Kraker : « Chaque fois que je voyais Baba, sa main se faisait progressivement de plus en plus proche de mon aine. » Les récits, émanant principalement de jeunes hommes entre 15 et 25 ans, sont sans fin, et invariablement convergents.
Et ils ne constituent pas un fait nouveau. En 1970, Tai Brooke publia un livre intitulé "Lord of the Air" (le seigneur de l'air), renommé plus tard "Avatar of Night" (l'avatar de la nuit), un récit vibrant et détaillé de ses jours de quête de jeune adepte en pleine ébullition intellectuelle, et de sa complète désillusion à la révélation de l'avidité sexuelle de son gourou. Et pourtant ce n'est que récemment, en grande partie grâce à internet, que plusieurs victimes, leurs parents et des cadres démissionnaires ayant servi dans la "Saï Organization", ont uni leurs forces afin de consacrer l'énergie qu'ils avaient jadis déployée à adorer leur maître, à la chute de ce même homme.
Tout commença avec un document intitulé "The Findings" (les découvertes), publié fin 2000 par David et Faye Bailey, disciples de longue date dont le mariage avait été arrangé par Saï Baba. Une partie de l'œuvre de près de 20.000 mots tend à prouver que les matérialisations de Saï Baba sont truquées, et qu'il ne guérit pas les malades par la magie (révélations qui paraissent évidentes aux non-croyants mais qui provoquent un âpre débat dans les cercles de disciples, et des titres enflammés dans la presse indienne.)
La plupart des "découvertes" consistent en des témoignages de harcèlement et d'abus sexuels.
« Alors que j'étais encore à l'ashram, la pire des choses pour moi (mère de plusieurs garçons), se produisit lorsqu'un jeune homme, étudiant au lycée, vint dans notre chambre implorer David : « S'il vous plaît Monsieur, faites quelque chose pour qu'il arrête d'abuser de nous sexuellement » écrit Faye. « Ces enfants de dévots, incapables de supporter plus longtemps leur insoutenable rôle de participants malgré eux à une situation pédophile, et dans l'impossibilité de partager ce fardeau avec leurs propres parents sous peine de ne pas être pris au sérieux, placèrent leur confiance en David; une confiance construite au long de cinq années au cours desquelles il venait donner des cours de musique au lycée Saï. » Ces supplications finirent par user la foi des Bailey et les poussèrent à dénoncer publiquement ces abus.
Depuis lors, le mouvement contre Saï Baba a fait tâche d'huile. Ces derniers mois, d'anciens adeptes ont contacté le FBI, Interpol, la Cour Suprême de l'Inde, et une foule d'autres agences, dans l'espoir d'obtenir de l'aide dans leur lutte contre le gourou. Un homme nommé Glen Meloy, originaire de Californie, qui avait passé 26 ans comme disciple de Saï, essaie de mettre sur pied une action collective en justice contre les dirigeants de la "Saï Organization" aux Etats-Unis, sur le modèle de celle lancée récemment contre les adeptes de Hare Krishna.
Sa foi avait été ébranlée lorsqu'il était tombé sur des extraits du journal intime du meilleur ami de son fils de 15 ans, où étaient détaillés plusieurs cas de vexation. Enfant d'adeptes, le garçon avait été élevé dans l'adoration de Saï Baba comme un dieu, et s'était senti obligé lorsque le maître avait ordonné à son disciple de lui sucer le pénis. « Tous ces enfants sont terrifiés à l'idée de faire quoi que ce soit qui pourrait manquer de respect à leurs parents, lorsqu'ils sont dans une pièce avec quelqu'un qu'ils tiennent pour le créateur de l'univers. » dit Meloy, s'étranglant la voix de colère. « Ce ne sont pas n'importe quels sévices à enfant; c'est Dieu en personne qui les exige. »
Hari Sampath, un indien travaillant dans les logiciels et vivant actuellement à Chicago, ancien volontaire du service de sécurité de l'ashram, adresse des pétitions à la Cour Suprême de l'Inde afin qu'elle ordonne au gouvernement central de mener une enquête sur Saï Baba. Sa principale préoccupation concerne les victimes indiennes de Saï Baba, qui ont généralement beaucoup plus de difficultés que les étrangers à pouvoir s'exprimer. Lorsqu'il était au Prasanthi Nilayam, relate-t-il, de nombreux étudiants du lycée de l'ashram lui racontaient que le gourou les forçait à avoir des rapports sexuels. « J'ai parlé à 20 ou 30 garçons qui ont été abusés, et ce n'est que la partie visible de l'iceberg. Il y a des gosses de 14 ans voués à vivre dans ses appartements et à penser qu'il s'agit d'une bénédiction. Dans la plupart des cas, leurs parents sont adeptes depuis plus de 20 ans et ne les croiront pas. » dit Sampath par téléphone depuis Chicago. « Les occidentaux n'ont pas grand chose à perdre à faire front. Les Indiens, eux, doivent poursuivre leur vie parmi les dévots de Saï Baba. »
Sampath veut également que le gouvernement américain intervienne, sur la foi que « des citoyens américains qui ont eu connaissance de ces sévices, attirent de jeunes américains à Puttaparthi pour les abandonner à Saï Baba. »
Jusque là, les opposants de Saï Baba ont obtenu quelques victoires. Beaucoup d'adeptes de longue date ont abandonné le mouvement. En septembre dernier, l'UNESCO a annulé son coparrainage d'un congrès sur l'éducation à Puttaparthi, expliquant qu'il était « profondément concerné par des allégations largement répandues de sévices sexuels sur des jeunes et des enfants, visant le leader du mouvement en question, Sathya Saï Baba. »
En fin d'année dernière, après que Conny larsson, un célèbre acteur suédois qui avait voyagé dans le monde entier et y avait vanté les miracles de Saï Baba, rendit publiques ses relations sexuelles forcées avec le gourou, la "Saï Organization" en Suède fut fermée, ainsi qu'une école affiliée à Saï Baba. Un sujet à la une de l'hebdomadaire "India Today" rapporte que suite à un article du "Daily Telegraph" anglais, « le député travailliste Tony Colman avait soulevé le problème au parlement. Un ancien ministre de l'intérieur, Tom Sackville, reprit l'affaire en arguant que « les autorités n'avaient pas fait grand chose jusqu'ici et que c'était regrettable ». Il y a maintenant un mouvement qui presse le gouvernement britannique de prévenir ceux qui seraient désireux de visiter l'ashram de Baba. »
En vertu de tout cela, on pourrait penser que le mouvement de Saï Baba soit sur le déclin. Et pourtant lorsqu'on regarde bien à Puttaparthi, il semble y avoir assez de nouveaux émules aux yeux brillants pour remplacer les déserteurs, assez de démentis pour faire taire jusqu'aux allégations les mieux étayées, et surtout, peut-être, une foi suffisamment aveugle pour dépasser les jugements moraux ordinaires.
Le 5 juillet était jour de festival à l'ashram, un jour où Saï Baba s'adresse à ses disciples. Les fidèles avaient commencé à faire la queue avant 4 h du matin pour accéder au mandir. En arrivant à Prasanthi Nilayam vers 5h15, je dus marcher 20 minutes pour approcher de la fin de la queue des femmes. Des femmes accouraient de toutes parts et jouaient des coudes pour s'immiscer dans la queue, et j'aurais été repoussée d'environ 150 pieds si une jolie indienne en blanc ne m'avait pas retenue devant elle. Finalement, après plus d'une heure d'attente, je ne pus rentrer, et finissais par rester assise à l'extérieur du mandir au milieu d'une foule de plusieurs centaines de personnes qui n'arrêtaient pas de bousculer pour se rapprocher de la porte, plus près de l'énergie sacrée de leur seigneur.
La plupart de ces gens croient la version officielle qui consiste à traiter les accusations de mensonges. C'est « complètement faux », affirma le directeur de la "Saï Organization", un vieil homme chétif qui, comme tous les autres officiels indiens auxquels j'ai parlé, me demanda de ne pas utiliser son nom parce que « personne ici ne travaille pour sa propre personne. Il n'y a pas de porte-parole en dehors de Saï Baba ». Il soupçonnait que les accusateurs étaient mus par « la jalousie ou la frustration. Peut-être sont-ils malades et ne se font pas soigner, ou bien ont-ils des désirs qui ne sont pas satisfaits ? »
Saï Baba, qui n'accorde presque jamais d'interview aux médias, fit lui-même allusion aux rumeurs lors d'un discours l'année dernière, disant « certains dévots semblent dérangés par ces fausses déclarations. Ce ne sont pas du tout de vrais dévots. Si vous avez connu le pouvoir intense de Saï, pourquoi auriez-vous peur du "croassement des corbeaux" ? Tout ce qui est écrit sur les murs ou déclaré dans les réunions politiques, ou les vils mensonges véhiculés par la presse écrite, ne devraient faire fuir personne. »
Mais le prétendu intérêt du gourou pour le phallus de ses disciples est un secret de polichinelle parmi les vétérans de l'ashram. Ce qu'il y a d'étrange dans cette histoire, ce n'est pas seulement l'évidence que des abus sexuels ont fréquemment lieu dans l'une des plus grandes sectes du monde. Ce qui est également curieux, c'est que beaucoup de disciples de Saï semblent accepter que leur gourou, prêcheur de chasteté, amène des jeunes gens, y compris des mineurs, dans une pièce privée, leur demande de baisser leur pantalon, les masturbe et exige à l'occasion des fellations. Ils croient ce qu'on raconte, et ils croient qu'il est Dieu.
Dans un essai intitulé « Saï Baba and 5ex : A Clear View » (Saï Baba et le sexe : un point de vue clair), un disciple américain du nom de Ram Das Awle dédare « Avant toute chose, je crois que Sathya Saï Baba est un avatar, une vraie incarnation de Dieu... ET, d'après ce que j'ai lu et entendu, je suis enclin à penser que certaines rumeurs à son sujet sont probablement avérées : il semble plausible qu'il a occasionnellement eu des relations sexuelles intimes avec des dévots. » Après plusieurs paragraphes ronflants, l'essai conclut que Saï Baba touche des hommes afin de réveiller l'énergie de leur kundalini ou pour les soulager de leur mauvais karma sexuel antérieur, et que « quelque contact physique qu'ait pu avoir Baba avec des dévots, n'était rien d'autre qu'une puissante bénédiction pour éveiller le pouvoir spirituel de ces âmes. Qui peut trouver cela anormal ? Qualifier un tel contact de vexation est en soi un acte de perversité. »
Selon Leland (l'ex-conférencier américain), « Lorsqu’il fait cela, il a un but. » Leland explique qu'il connaît un garçon de 15 ou 16 ans à qui Baba demanda de toucher sa zone génitale lors d'un entretien. « Puis Baba lui fit signe de toucher ses pieds. Quand le garçon releva la tête, Baba avait sa robe relevée et tenait une grosse gaffe (un lingam de Shiva). Il ne se passa pour ainsi dire rien d'autre.» Leland soupçonne que ces incidents font partie d'un plan échafaudé par Baba pour répandre sa parole. « II est probable que davantage de gens vous connaîtront si des rumeurs vous traitent de pédophile, que si vous dites que Dieu est incarné sur terre. »
Saï Baba a aussi été taxé de magicien au rabais. Même certains de ses adeptes affirment qu'ils l'ont vu truquer des matérialisations, bien que pour eux cela fasse partie intégrante de sa légèreté et de son ineffabilité. Il n'y a pourtant aucun amateurisme dans les talents qu'il emploie pour vaincre l'incrédulité. Haus, l'adepte suisse, paraissait avoir l'esprit ouvert et se prêtait à la discussion quant aux accusations contre Baba, mais il n'en croyait rien. « Je pense qu'il s'agit d'une projection des problèmes de ses dévots. » disait-il. « On entend beaucoup de rumeurs ici, mais pour moi cela n'a pas d'importance. Si vous êtes heureux, pourquoi en douter ? »



