Personnalités/Karlfried Graf Dürckheim et l’Orient transformé
| LES TRACEURS DE VOIE DU XXe SIÈCLE K. G. DÜRCKHEIM |
Source : www.nouvellescles.com > Article paru dans le n°47 (Automne 2005) > [1] [2]
| Karlfried Graf Dürckheim |
| et l’Orient transformé
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| 1896-1988 |
| Quelle voie a tracée celui qu’on appelle “le vieux sage de la Forêt-Noire” ? Pour répondre à cette question, il faut connaître les étapes majeures de son existence ; une vie vécue sous le signe de la grande expérience, de l’exercice méditatif et de la transformation. |
Le développement culturel du jeune comte est favorisé par le fait que la maison familiale est toujours ouverte aux artistes-peintres, musiciens, poètes et philosophes (Paul Klee, Kandinsky, Rainer Maria Rilke, Richard Wilhelm, etc.). “Je dois avouer que j’ai grandi heureux et insouciant.”
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, il a dix-huit ans. Conditionné à une éthique centrée sur le patriotisme, il s’engage volontairement. Rapidement élevé au grade d’officier, il passera quarante-sept mois au front. “Durant toute la guerre, la mort était ma compagne quotidienne. Confronté à ce qu’il y a de plus terrifiant, j’ai fait, à plusieurs occasions, l’expérience d’une vie plus vaste. Cette expérience de plénitude et de sérénité, pourtant vécue dans un frisson d’effroi, sera déterminante pour le reste de ma vie.”Des études et une carrière pleines de promesses
En 1923, il épouse Enja von Hattinberg. Avec un couple ami, ils s’intéressent au bouddhisme, au taoïsme et à la mystique rhénane (Maître Eckhart). “En me demandant si la grande expérience que les mystiques évoquent sous des noms différents et les avait saisis et nourris ne serait pas, en fin de compte, la même expérience.” Plus tard, à son retour du Japon, il écrira un article qui va déranger les autorités de l’Église, “L’expérience religieuse au-delà des religions”.
La réponse de l’ordre jésuite allemand, dans la revue Christus, est immédiate : Méditation = Trahison !1933 : la montée du nazisme
Non-aryen, Dürckheim se voit interdit d’enseigner dans les universités. Cependant, un singulier destin l’attend. Son nom, ses ancêtres (Chambellans du roi et de la reine de Bavière depuis le XVIIIe siècle), ses états de service au cours de la Première Guerre mondiale, sa connaissance de plusieurs langues semblent être à l’origine de la décision du ministère des Affaires étrangères du Reich de confier au comte Dürckheim une mission diplomatique en Angleterre. Peut-être parce que de l’aristocratie allemande il avait acquis toute la mentalité, Dürckheim semble ne faire aucune différence entre “national” et “national-socialisme”. Cette mission consiste à rapporter ce que pensent les Anglais de la nouvelle Allemagne. Ce séjour à Londres, en 1936, le conduit à rencontrer le roi Edouard VIII et Churchill.
De retour d’Angleterre, il sera cependant rapidement qualifié comme étant Politisch untragbar, ce qu’il traduit lui-même par “politiquement insoutenable”. Il est invité ( ?) à s’expatrier le plus loin possible de l’Allemagne. “J’ai choisi le Japon.”Le grand tournant : de l’adulte à l’homme sage !
Cette rencontre avec la Voie de la technique le conduit à distinguer ce que dans la langue française il appelle le corps qu’on “a” (körper) et le corps qu’on “est” (Leib). “Le corps est l’ensemble des gestes et des attitudes à travers lesquels l’homme se présente, se réalise ou se manque.”
Plus tard, il donnera une grande importance à la pratique des exercices et à la parfaite maîtrise des gestes dans son enseignement. La beauté d’un geste a deux sources : le geste inné ou le geste parfaitement maîtrisé.| « Pourquoi l'absolu serait-il chinois ou japonais ? Comment pourrait-il l'être ? Pourquoi la sagesse devrait-elle se vêtir de safran ou d'idéogrammes ? Il faut savoir gré à Durckheim - "le sage en veston et cravate" - d'avoir su résister à cette tentation-là. » André Comte-Sponville
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Dès son arrivée en Extrême-Orient, Dürckheim s’intéresse à la pratique méditative : “Le moine zen témoigne d’une force de recueillement intérieur qui, en quelque sorte, le fortifie à l’extérieur. Comme s’il portait en lui du plomb qui le relie sans cesse aux profondeurs de son être. Plus rien ne peut alors l’atteindre, il devient totalement indépendant du monde.” Il perçoit déjà l’importance de ce que les Japonais appellent hara : “Le fait de se centrer ailleurs que dans le moi et de gagner ainsi une certaine liberté et une certaine indépendance.” Introduit dans l’école de tir à l’arc (Kyudo) du grand maître Umeji, il écrit, en 1941 : “Le tir à l’arc est un merveilleux exercice de concentration qui procure un grand apaisement.
Dans le zen, le corps n’est pas envisagé, ainsi qu’on l’envisage encore trop souvent en Occident, comme un obstacle à la vie spirituelle. Au contraire, le corps est considéré comme étant l’instrument qui favorise le cheminement spirituel.”Retour à la Forêt-Noire
Il sait que, dans son effort d’élaborer ce qu’il appelle “une science de l’homme”, il se doit d’intégrer le spirituel et le corporel : “Il faut voir dans le corps l’homme lui-même, la personne”.
Est-ce le zen ? Oui et non ! Dans ses premiers ouvrages, il attire l’attention sur le fait que le zen ne se réduit pas à un phénomène spécifiquement oriental. Il ne veut pas transplanter en Occident une tradition spirituelle orientale, comme d’autres seront tentés de le faire. Il cherche à intégrer, dans sa propre recherche, les expériences qu’il a faites au Japon.| LA SYNTHÈSE ORIENT-OCCIDENT « Ce qui importe, ce n'est pas ce qu'est l'homme, mais ce qu'il devient. »
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L’expérience ? C’est la libération de notre nature profonde hors des chaînes d’un moi dépendant du monde. C’est l’expérience mystique ; l’expérience mystique naturelle. Pourquoi naturelle ? Parce qu’elle est inhérente à la vraie nature de l’homme, à son être essentiel, dit Dürckheim. Ce sont ces moments de notre vie au cours desquels, d’un instant à l’autre on se sent, tout simplement, en ordre. Expérience de plénitude, de silence, de simplicité. Une expérience dans laquelle on éprouve une paix profonde. “Ces moments de notre vie au cours desquels nous avons été très près, ne serait-ce qu’un instant, de la vérité de la vie”.
L’exercice ? Parce que, pour devenir ce que l’expérience nous a permis de découvrir, “il faut se prendre en mains, comme l’artisan prend quotidiennement dans ses mains l’œuvre non encore achevée”. L’exercice ? C’est exercer une autre manière d’être dans le quotidien.Trente-cinq années au service de la Voie
Celui qui avait eu le choix entre la gestion de la fortune familiale, une carrière militaire, l’enseignement universitaire ou la diplomatie vit désormais de la manière la plus simple. Se levant chaque matin vers cinq heures pour pratiquer la méditation, il reçoit, du lundi au samedi, huit personnes pour une “leçon” : un dialogue qui a effet de formation, qui vous apprend à vivre.
La voie tracée par Dürckheim n’est pas une voie nouvelle. Il actualise les voies de sagesse anciennes.
Et il témoigne, par “sa façon d’être-là”, de cette autre manière d’être appelée sagesse. Il est constamment présent à lui-même et aux autres. Il vit au présent. Il donne à “l’instant-vécu”, dans “l’espace vécu”, une valeur éternelle. Il accueille tout ce qui se présente, pour la seule raison que “ce qui est en ce moment... est” ! Sereinement, lorsqu’il a soixante-dix ans, il observe sa vue qui devient déficiente. Quinze ans plus tard, il vous dit, en souriant : “Mes genoux ne font absolument plus ce que j’attend d’eux...” Ce qui ne l’empêche pas d’être un “bon vivant”. Il préfère l’ascèse vivifiante à l’ascèse mortifiante ! Il meurt en 1988.
Certains disent qu’il a établi un pont entre la sagesse orientale et la sagesse occidentale. J’ai plutôt l’impression qu’il est de ceux, et peut-être le premier, qui font s’écrouler la barrière intellectuelle qui voudrait opposer deux sagesses. Il n’y a qu’une sagesse. Elle est là où vous rencontrez un sage.
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À lire de K.G. Dürckheim :
- Le Japon et la culture du silence, éditions Le Courrier du livre.
- Hara, centre vital de l’homme, éditions Le Courrier du livre.
- Le Zen et nous, éditions Le Courrier du livre.
- Le Centre de l’Être, propos recueillis par Jacques Castermane, coll. “Spiritualités vivantes”, éd. Albin Michel.
- Pratique de l’expérience spirituelle, éditions du Rocher.
À lire de Jacques Castermane :
- La Sagesse exercée, éd. La Table Ronde.
Le Centre Dürckheim a été fondé par Jacques Castermane et inauguré par K.G. Dürckheim en 1981.
Le Centre est ouvert toute l’année et propose la Voie de la technique. Quelques sessions à thème : philosophie - mouvement authentique - travail sur la voix, etc.
Contact : 26270 Mirmande (Drôme). Tél. : 04 75 63 06 60.
Site : www.centre-durckheim.com
Voir aussi sur www.nouvellescles.com : Un Maître Homme : entretien avec Jacques Castermane à propos de K.G. Dürckheim