Personnalités/Simone Weil, une mystique laïque

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LES TRACEURS DE VOIE DU XXe SIÈCLE   SIMONE WEIL

Source : www.nouvellescles.com > Article paru dans le n°46 (Été 2005) > [1] [2]

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Simone Weil,
une mystique laïque
1909-1943
Élève du philosophe Alain, amie de René Daumal, Lanza del Vasto, Gaston Berger... l’auteur de ce livre incontournable qu’est "La Pesanteur et la Grâce[1]" est un génie philosophique qui voulut toujours être en marge, hors les murs. Résistante pendant la guerre, engagée dans le combat social, Simone Weil fut aussi une grande mystique qui, bien que fascinée par les religions, demeura athée. Par liberté.
par Bernard-Marie Dupont
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Simone Weil est née à Paris le 3 février 1909, dans une famille bourgeoise, de culture juive. Son père, Bernard, était médecin, né en Alsace, et sa mère Selma était née en Russie. Elle ne recevra aucune formation religieuse ou, pour être plus juste, recevra une éducation ouverte sur le monde, sur l’écoute de toutes les cultures. Très tôt elle formera un étonnant tandem avec son frère André. De santé fragile, elle aura un début de scolarité perturbé, un enseignement surtout à domicile avant d’entrer au lycée, puis après le bac à Henri IV, où elle suivra les cours du philosophe Alain en préparant l’École normale supérieure. Elle sera agrégée de philosophie en 1931, à vingt-deux ans.

Nommée professeur au lycée de jeunes filles du Puy-en-Velay, en 1931 elle se fera surtout remarquer par son action politique et syndicale, sa défense des ouvriers. Dans un courrier, quelqu’un la décrira ainsi : « Il paraît que l’Antéchrist est au Puy. C’est une femme. Elle est habillée en homme. »

En 1933, elle fait la connaissance de Léon Trotski. Dès lors, elle ne cessera d’alterner les périodes d’enseignement et de travail en usine, subissant jusque dans sa chair les contraintes de plus en plus fortes du monde industriel, et supportant de plus en plus difficilement des migraines qui ne la quitteront pratiquement plus. Dans les années d’avant-guerre, cette pacifiste fera partie des premiers intellectuels (peut-être la plus lucide) à comprendre que le drame nazi qui s’annonce sera sans précédent, de par son ampleur et sa gravité, dans l’histoire des hommes.

Elle s’éteindra au sanatorium d’Ashford, dans le Kent, le 24 août 1944, à l’âge de trente-quatre ans.

Une femme météore

Quel autre mot pourrait mieux définir Simone Weil, cet astre incandescent, ce phénomène de la pensée, disparue prématurément, telle une étoile filante, mais nous laissant dans son sillage, depuis plus d’un demi-siècle, des traces aveuglantes de son génie ? Tout témoigne, dans son comportement comme dans sa pensée, dans ses engagements comme dans sa spiritualité et sa mort, de son extrême singularité : « Elle était étrange, assez ridicule même [...]. Elle avait des vêtements noirs, mal coupés et tachés. Sans chapeau, ses cheveux courts, raides et mal peignés, lui donnaient des ailes de corbeau de chaque côté du visage. » C’est ainsi que Georges Bataille décrit Lazare dans son roman Le Bleu du ciel. Nous savons qu’en fait il décrit Simone Weil. Jeune femme juive, française, engagée dans la Résistance à Londres, chrétienne non convertie, elle termina son parcours terrestre inconnue, tuberculeuse et désespérée, mais déjà « le seul grand esprit de notre temps », pour reprendre les mots d’Albert Camus. Militante de la cause ouvrière, anarchiste, engagée en Catalogne pendant la guerre d’Espagne, résistante, peu soupçonnaient alors le long chemin spirituel de cette philosophe volontairement restée en dehors de l’Église.
« L'imagination travaille continuellement à boucher
toutes les fissures par où passerait la grâce. »
 
« Tout en elle, sa démarche saccadée et somnambulique, le ton de sa voix, la faculté qu’elle avait de projeter autour d’elle une sorte de silence, son avidité de sacrifice contribuaient à donner l’impression d’un contrat qu’elle aurait accordé à la mort. » C’est ainsi que Bataille poursuit sa description de Simone Weil. Autant dire qu’elle surprenait, qu’elle inquiétait, qu’elle déstabilisait, pire encore : elle irritait. Et il faut bien le reconnaître, Simone Weil s’employait activement à imposer cette image : par ses comportements, ses refus, ses commentaires, ses prises de position. Cela lui valut de solides inimitiés, des surnoms peu flatteurs (la Vierge rouge, l’Ange adjudante, ou Miss Non). Plus grave, ses propos mal compris et surtout mal interprétés sur le judaïsme (sa culture familiale d’origine), sa dénonciation des excès passés de l’Église catholique et de la sclérose de ses idées présentes, ses réflexions politiques souvent fulgurantes, mais trop en avance, lui valurent la censure intellectuelle et universitaire, en France, pendant un demi-siècle.

Une pensée prophétique

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Simone Weil sort à peine de l’ombre. Sa pensée est enfin étudiée pour ce qu’elle est, philosophique et prophétique. À n’en pas douter, s’il est aujourd’hui possible de l’évoquer et de l’invoquer, c’est que sa pensée est plus que jamais d’actualité : « L’équilibre seul anéantit la force. Si on sait par où la société est déséquilibrée, il faut faire ce qu’on peut pour ajouter du poids dans le plateau trop léger. Quoique le poids soit le mal, en le maniant dans cette intention, peut-être ne se souille-t-on pas. Mais il faut avoir conçu l’équilibre et être toujours prêt à changer de côté comme la justice, cette fugitive du camp des vainqueurs. »

Difficile aussi de s’y retrouver parmi des brouillons, des lettres (environ deux cents), une centaine d’essais et articles, des cahiers de notes, deux mémoires et quelques autres pièces.

Malgré ces difficultés, tant sur le fond que sur la forme, il est possible de préciser les grands traits de sa pensée philosophique, ses grandes orientations, et d’isoler ses choix et centres d’intérêts. Philosophe des sciences, philosophe politique et philosophe mystique, elle est aussi une femme, par bien des aspects en avance sur son temps, refusant la séparation patriarcale de la société. Sans pouvoir être rangée dans la catégorie des philosophes féministes ou de la condition féminine (comme sa condisciple à l’école Normale Supérieure, Simone de Beauvoir), elle n’a pourtant eu de cesse de dénoncer les contradictions, les impossibilités, en un mot l’aliénation dont la femme est particulièrement et spécifiquement victime dans la société moderne industrielle. Plus fondamentalement encore, ce qui guide sa réflexion, c’est la recherche obstinée de la vérité. Comme elle l’écrit dans son Autobiographie spirituelle : « Après des mois de ténèbres intérieures, j’ai eu soudain et pour toujours la certitude que n’importe quel être humain [...] pénètre dans ce royaume de la vérité réservée au génie, si seulement il désire la vérité et fait perpétuellement un effort d’attention pour l’atteindre. » Cette quête acharnée de la vérité, repose sur l’idée qu’il y a un ordre du monde qu’il convient de découvrir. Cet ordre du monde, elle en trouve l’image parfaite dans la symbolique de la géométrie et du nombre grecs : amour des mathématiques qu’il conviendrait sans doute d’analyser comme une autre manière de dialoguer avec son frère André, aîné de trois ans et mathématicien mondialement connu (il sera l’un des fondateurs du groupe Bourbaki). Son amour de la Grèce, elle veut le faire passer dans tous les champs de sa réflexion, allant même jusqu’à « jouer » sa culture d’origine, la culture juive, contre le monde idéal qui serait le monde grec. C’est sans doute le point faible de sa pensée, comme aveuglée par un modèle, le modèle grec, supérieur selon elle à tout ce que nous aurions connu depuis : « L’origine de notre civilisation est grecque. Nous n’avons reçu des Latins que la notion d’État, et l’usage que nous en faisons donne à penser que c’est un mauvais héritage. »

Une quête effrénée de la vérité

Cette vérité sans cesse poursuivie, Simone Weil ne s’en préoccupe pas en historienne de la philosophie (que d’ailleurs elle n’est pas). La vérité, dans sa connaissance, doit orienter notre vie et lui donner sens. La vérité fait sens. Elle fait sens tant pour notre vie intérieure que pour notre vie extérieure, c’est-à-dire en situation dans le monde, à son contact. Il faut user de cette liberté pour changer le monde, refuser l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’homme par la machine, de la femme par l’homme : « La soumission du plus grand nombre au plus petit, ce fait fondamental de presque toute organisation sociale, n’a pas fini d’étonner tous ceux qui réfléchissent un peu. Nous voyons dans la nature les poids les plus lourds l’emporter sur les moins lourds, les races les plus prolifiques étouffer les autres.
UN PARCOURS SANS CONCESSION
 
« L'attention absolument sans mélange est prière. »
Chez les hommes, ces rapports si clairs semblent renversés. Nous savons, certes, par une expérience quotidienne, que l’homme n’est pas un simple fragment de la nature, que ce qu’il y a de plus élevé chez l’homme, la volonté, l’intelligence, la foi, produit tous les jours des espèces de miracles. Mais ce n’est pas ce dont il s’agit ici. La nécessité impitoyable qui a maintenu et maintient sur les genoux les masses d’esclaves, les masses de pauvres, les masses de subordonnés, n’a rien de spirituel ; elle est analogue à tout ce qu’il y a de brutal dans la nature. Et pourtant elle s’exerce apparemment en vertu de lois contraires à celles de la nature. Comme si, dans la balance sociale, le gramme l’emportait sur le kilo. » Refuser l’exploitation, toute exploitation, d’où qu’elle vienne. Refuser pour vivre en liberté, c’est-à-dire en vérité. Simone Weil est cependant bien consciente que cette exigence est une véritable contrainte, une ascèse, une expérience presque mystique. Elle nous prévient : la tentation de tout abandonner est toujours là. Abandonner en s’abandonnant à des mythes, des illusions, des idoles : illusion du pouvoir politique, religieux ou militaire ; mise en garde contre le rêve, cet ennemi qui empêche la conscience de s’éveiller à l’autre et surtout à sa douleur ; nécessité d’un oubli total de soi, d’un effacement du Je : « À force de souffrance on use le Je, et on l’abolit quand la souffrance va jusqu’à la mort ». Excès de tout pour les autres, absence de tout pour soi, y compris de nourriture, au point d’en mourir (par refus de s’alimenter plus que la moyenne des gens, dans un pays en guerre, c’est-à-dire rationné). Refus de tout, y compris de son identité de femme, de son corps de femme : corps androgyne, vu ainsi par Bataille et par Blanchot ; ni ange ni démon, mais passeur de vérité, telle se voulait Simone Weil, en devenant transparente au monde, lui céder la place mais pour mieux le voir, pour mieux en dire les limites. « Amour imaginaire pour les créatures. On est attaché par une corde à tous les objets d’attachements, et une corde peut toujours se couper. On est aussi attaché par une corde au Dieu imaginaire, au Dieu pour qui l’amour est aussi attachement. Mais au Dieu réel on n’est pas attaché, et c’est pourquoi il n’y a pas de corde qui puisse être coupée. Il entre en nous. Toutes les autres choses restent en dehors, et nous ne connaissons d’elles que les tensions de degré et de direction variables imprimées à la corde quand il y a déplacement d’elles ou de nous. »

L’absurde et la grâce

Depuis quelques années, sa pensée politique nous est mieux connue. Il en va de même, progressivement, de sa pensée du religieux, de son intérêt pour ces questions qui transcendent l’humain, même s’il faut regretter à juste titre, avec Emmanuel Levinas, sa « cécité foncière à l’égard du judaïsme biblique ». Si elle n’aime pas le Dieu de l’Ancien Testament, elle se dit « prise » (ce sont ses mots) par le Christ qu’elle médite au quotidien, conquise par Platon qu’elle commente admirablement, la Bhagavad-Gîta qu’elle étudie en sanscrit et traduit.

« Être et avoir. L’homme n’a pas d’être, il n’a que de l’avoir. L’être de l’homme est situé derrière le rideau, du côté du surnaturel. Ce qu’il peut connaître de lui-même, c’est seulement ce qui lui est prêté par les circonstances. Je est caché pour moi (et pour autrui) ; il est du côté de Dieu, il est en Dieu, il est Dieu. Être orgueilleux, c’est oublier qu’on est Dieu... Le rideau, c’est la misère humaine : il y avait un rideau même pour le Christ. »

Inclassable donc, elle n’est pas à commenter mais à lire, comme une philosophe de la métaphysique, pourtant bien engagée dans le monde, en dialogue avec les mouvements ouvriers révolutionnaires, mais dénonçant magistralement les erreurs et les égarements du marxisme.

La philosophie de Simone Weil est d’une exigence absolue : ce monde terrestre est désespérant (« La vie ne peut être que déchirement. Ce monde est inhabitable. »). Il faut fuir le plus vite possible dans l’autre, celui de la vérité et de la connaissance de Dieu. Mais le passage est difficile, il nous faut perdre nos habits de scène, synonymes de projecteurs, et non de lumière véritable ; il nous faut cesser de rêver pour atteindre au dépouillement, à la mise à nu. Il faut être livré nu à la lumière : « C’est là, selon les cas, enfer, purgatoire ou paradis. » Simone Weil propose de passer de trépas à la vie synonyme de vérité : un seul chemin pour y parvenir, celui de l’abandon progressif de tout ce qui nous recouvre, nous habille et nous masque. Exigence absolue du combat avec soi-même, du dévoilement intégral.

Pari impossible ? « L’impossibilité est l’unique porte vers Dieu », aimait-elle à répéter.
La pensée en paroles
L'EXPÉRIENCE DU TRANSCENDANT
Cela semble contradictoire, et pourtant le transcendant ne peut être connu que par le contact, puisque nos facultés ne peuvent pas le fabriquer.
SOLITUDE
En quoi donc en consiste le prix ? Car on est en présence de la simple matière (même le ciel, les étoiles, la lune, les arbres en fleur), de choses de moindre prix (peut-être) qu'un esprit humain. Le prix en consiste dans la possibilité supérieure d'attention. Si on pouvait être attentif au même degré en présence d'un être humain...
IMAGINATION ET RÉALITÉ
Supporter le désaccord entre l'imagination et le fait. "Je souffre." Cela vaut mieux que "ce paysage est laid".
DÉCEPTION
Quand on est déçu par un plaisir qu'on attendait et qui vient, la cause de la déception, c'est ce qu'on attendait de l'avenir. Et une fois qu'il est là, c'est du présent. Il faudrait que l'avenir fût là sans cesser d'être l'avenir. Absurdité dont seule l'éternité guérit.
NOUS SOMMES AUTRES
Les hommes nous doivent ce que nous imaginons qu'ils nous donneront. Leur remettre cette dette. Accepter qu'ils soient autres que les créatures de notre imagination, c'est imiter le renoncement de Dieu. Moi aussi, je suis autre que ce que j'imagine être. Le savoir, c'est le pardon.
BEAUTÉ ET JOIE
L'esprit n'est forcé de croire à l'existence de rien (subjectivisme, idéalisme absolu, solipsisme, scepticisme : voir les Upanishads, les taoïstes et Platon, qui tous usent de cette attitude philosophique à titre de purification). C'est pourquoi le seul organe de contact avec l'existence est l'acceptation, l'amour. C'est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C'est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques.
UN MODE DE PURIFICATION
Prier Dieu, non seulement en secret par rapport aux autres hommes, mais en pensant que Dieu n'existe pas.
L'ATTENTION
Essayer de remédier aux fautes par l'attention et non par la volonté.

À lire de Simone Weil :

Référence :

  1. La Pesanteur et la Grâce, Presses Pocket.

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