Pdf:Alvin et Heidi Toffler - Créer une nouvelle civilisation.pdf
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Nous assistons à la naissance d'une civilisation et, de toute part, des aveugles s'efforcent de l'étouffer dans l’œuf. Cette civilisation nouvelle entraîne dans son sillage de nouveaux modèles de structure familiale, elle modifie nos façons de travailler, d'aimer et de vivre, elle instaure un nouvel ordre économique,fait surgir de nouveaux conflits politiques et aussi et surtout annonce l'avènement. d'une nouvelle conscience.
Alvin et HE~~ cj
Toffler ~
CREER
UNE NOUVELLE
CIVILISATION :
la politique
de la
Troisième Vague
avant-propos de
NEWT GINGRICH
Fayard
� CHAPITRE PREMIER
Le super-combat
Nous assistons à la naissance d'une civilisation et,
de toute part, des aveugles s'efforcent de l'étouffer
dans l'œuf. Cette civilisation nouvelle entraîne dans
son sillage de nouveaux modèles de structure fami-
liale, elle modifie nos façons de travailler, d'aimer et
de vivre, elle instaure un nouvel ordre économique,
fait surgir de nouveaux conflits politiques et aussi
1
;
'
-et surtout - annonce l'avènement. d'une nouvelle
conscience.
L'humanité s'apprête â faire un bond quantique en
avant. Elle est confrontée au bouleversement social
et au processus de restructuration créatrice les plus
brutaux de tous les temps. Sans en avoir clairement
conscience, nous sommes en train d'édifier â partir
de zéro une civilisation sans précédent. Telle est la
signification de la Troisième Vague.
Jusqu'à présent, l'espèce humaine avait connu
deux grandes vagues de changement dont chacune
avait aboli dans une large mesure des cultures ou des
civilisations antérieures auxquelles elles avaient
19
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVJLISATION
substitué des modes de vie inconcevables pour les
générations précédentes. La Première Vague - la
révolution agricole - s'est étalée sur des milliers
d'années. Pour la Deuxième Vague - l'essor de la
civilisation industrielle-, quelque trois cents ans ont
suffi. Aujourd'hui, l'accélération de l'histoire est
encore plus marquée et il est vraisemblable que
l'irruption de la Troisième Vague dans l'histoire sera
un fait accompli d'ici quelques décennies. Ceux
d'entre nous qui habiteront la planète à ce moment
crucial vivront donc le choc de la Troisième Vague.
La Troisième Vague apporte dans ses bagages un
mode de vie authentiquement novateur prenant
appui sur des ressources énergétiques diversifiées et
renouvelables ; sur des méthodes de production qui
rendent caduques la plupart des chaînes de fabrica-
tion des usines actuelles; sur un nouveau type de
famille, aux liens beaucoup plus relâchés; sur une
institution jamais vue que l'on pourrait appeler la
« maison électronique »; sur des formes d'éducation
radicalement originales; et sur l'entreprise de
demain. La civilisation naissante instaure un nou-
veau mode de comportement et nous propulse au-
delà de la standaidisation, de la synchronisation et
de la centralisation, au-delà de la concentration de
l'énergie, de l'argent et du pouvoir.
Cette civilisation nouvelle possède ses propres
notions du temps, de l'espace, de la logique et de la
causalité. Et ses propres principes pour la politique
de l'avenir.
20
� LE SUPER-CO:MBAT
La prémisse révolutionnaire
Deux images de l'avenir, apparemment opposées,
hantent l'imagination populaire aujourd'hui. La plu-
part des gens - pour autant qu'ils s'inquiètent du
futur - posent en principe que le monde que nous
connaissons se perpétuera indéfiniment. Il leur est
difficile de concevoir une façon de vivre réellement
différente pour eux-mêmes et, a fortiori, une civilisa-
tion totalement nouvelle. Certes, ils admettent que
les choses bougent mais ils tiennent pour acquis que
les transformations de notre présent passeront à côté
d'eux et que rien n'ébranlera ni le cadre économique
ni les structures politiques qui leur sont familiers. Ils
attendent avec confiance que le futur soit la conti-
nuation du présent.
Les récents événements ont sérieusement mis à
mal cette image rassurante de l'avenir~ A mesure que
les crises en série faisaient la une des journaux, que
l'Iran explosait, que Mao était « dé-déifié», que le
prix du pétrole grimpait vertigineusement et que
l'inflation prenait le mors aux dents, que le terro-
risme faisait tache d'huile et que les pouvoirs publics
manifestaient leur impuissance à le juguler, une
autre vision, plus sombre, s'imposait de plus en plus
largement. Quantité de gens, saturés de mauvaises
nouvelles, de fùms-catastrophes, d'apocalyptiques
histoires bibliques et de scénarios cauchemardesques
enfantés par de prestigieuses machines à penser, arri-
vèrent apparemment à la conclusion que l'on ne sau-
rait extrapoler et projeter la société d'aujourd'hui
21
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
dans l'avenir pour la bonne raison qu'il n'existe pas
d'avenir. Dans cette perspective, nous ne sommes
qu'à quelques minutes d'un Armageddon. La terre se
rue tête baissée vers l'ultime cataclysme.
Ce livre a pour base ce que j'appelle la « prémisse
révolutionnaire ». Il soutient que, même si les pro-
chaines décennies doivent être - et, selon toute vrai-
semblance, elles le seront- fertiles en turbulences, en
convulsions, voire en déchaînements de violence,
nous ne nous détruirons pas totalement Il soutient
que les brutales secousses dont nous subissons pré-
sentement le contrecoup ne sont pas le fruit du
hasard mais constituent au contraire un schéma aux
configurations nettes et parfaitement discernables. Il
soutient que ces changements sont cumulatifs, qu'ils
conduisent en s'additionnant â une phénoménale
transformation de nos façons de vivre, de travailler,
de nous distraire et de penser. Il soutient enfin qu'un
futur sain et désirable est du domaine du possible.
Bref, ce qui suit découle de cette prémisse: tout ce
qui se produit sous nos yeux n'est rien moins qu'une
révolution planétaire, un saut quantique de l'his-
toire.
En d'autres teimes, le point de départ de cet
ouvrage peut se résumer ainsi : nous sommes la der-
nière génération d'une vieille civilisation et la pre-
mière génération d'une nouvelle. Ce â quoi il faut
ajouter qu'une grande part de notre désarroi, de
notre angoisse, de notre désorientation a pour source
immédiate le conflit, qui nous déchire et qui tra-
vaille également nos institutions politiques, entre la
civilisation de la Deuxième Vague à l'agonie et la
22
� LE SUPER-COMBAT
jeune civilisation de la Troisième Vague qui se rue à
l'assaut pour la supplanter.
Lorsque nous aurons enfin compris cela, une foule
d'événements apparemment inintelligibles s'éclaire-
ront soudainement. Les grands axes du changement
commencent à émerger de façon claire. Agir pour
survivre redevient possible et plausible. En un mot
comme en cent, la prémisse révolutionnaire libère
notre intelligence et notre volonté.
La crête de la vague
Une méthode d'approche originale et efficace
pourrait s'intituler analyse sociale du « train
d'ondes». Dans cette optique, on envisage l'histoire
comme une succession de vagues de changement et
l'on se demande où la crête de chacune d'elles nous
entraîne. On prête alors moins d'attention aux conti-
nuités de l'histoire, si importantes soient-elles, qu'à
ses discontinuités - innovations et points de rupture.
On identifie ensuite les modalités de changement
névralgiques à mesure qu'elles émergent et l'on est,
dès lors, en mesure de les orienter.
En commençant par cette observation très simple
que l'introduction de l'agriculture a été la première
inflexion dans la trajectoire de l'évolution sociale de
l'humanité et que la révolution industrielle à consti-
tué la seconde grande percée, ces deux événements
considérés sous ce jour apparaissent, non point
comme des épisodes ponctuels et indépendants,
mais comme une vague transformatrice se déplaçant
à une certaine vitesse.
23
� •
CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Avant la Première Vague, les hommes vivaient
pour la plupart rassemblés en petits groupes, souvent
nomades, et assuraient leur subsistance en prati-
quant la cueillette, la pêche, la chasse et l'élevage. À
une époque remontant approximativement à dix
millénaires, la révolution agraire s'amorça et diffusa
peu à peu sur toute la surface de la planète, faisant
surgir des villages, des aires de peuplement, des
zones de mise en culture et créant un nouveau mode
de vie.
La Première Vague n'était pas encore parvenue au
bout de sa trajectoire, quand, à la fin du XV1Ie siècle,
la révolution industrielle balaya l'Europe et déclen-
cha la Deuxième Vague de changement planétaire.
Ce nouveau processus - l'industrialisation - se pro-
pagea beaucoup plus rapidement à travers nations et
continents. Ainsi, deux phénomènes transformateurs
distincts intervenaient simultanément et à des
vitesses différentes.
Aujourd'hui, la Première Vague est pratiquement
étale. Quelques infimes populations tribales en Amé-
rique latine ou en Papouasie - Nouvelle-Guinée -,
par exemple, n'ont pas encore été touchées par l'agri-
culture, mais le dynamisme de cette puissante Pre-
mière Vague est fondamentalement épuisé.
La Deuxième Vague - l'industrialisation - quant à
elle, après avoir bouleversé l'Europe, l'Amérique du
Nord et quelques autres régions du globe en l'espace
de quelques siècles, continue de rayonner, et de
nombreux pays, jusqu'à présent essentiellement
voués à l'agriculture, construisent fiévreusement des
aciéries, des chaînes de production automobile, des
24
� LE SUPER-COMBAT
fabriques de textiles, des chemins de fer et des usines
agro-alimentaires. L'élan de l'industrialisme se fait
encore sentir. Le dynamisme de la Deuxième Vague
n'est pas encore tari.
Mais alors même que ce phénomène se poursuit,
un autre, encore plus important, s'est amorcé. En
effet, quand, dans les décennies qui ont suivi la
Seconde Guerre mondiale, l'industrialisme parve-
nait à son apogée, une Troisième Vague, mal
comprise, commençait à déferler sur la terre, trans-
formant tout sur son passage.
Ainsi, bien des pays subissent simultanément le
choc de deux, voire de trois vagues de changement
de nature fort différente se déplaçant à des vitesses
différentes et animées par des forces vives d'une
magnitude également différente.
Nous considérerons ici que l'ère de la Première
Vague a débuté aux alentours de l'an 8000 av. J.-C.
et qu'elle n'a pas rencontré de rivale sur la terre
jusqu'à un moment situé entre 1650 et 1750 a p. J.-C.
Dès lors, elle a perdu son élan tandis que la
Deuxième Vague prenait progressivement le sien. La
civilisation industrielle, produit de cette Deuxième
Vague, a alors dominé à· son tour la planète jusqu'à
ce qu'elle atteigne son apogée. Ce tournant histo-
rique a eu lieu aux États-Unis entre 1955 et 1965, la
décennie au cours de laquelle on vit pour la première
fois les « cols blancs » et les prestataires de service
dépasser numériquement les« cols bleus». On a éga-
lement vu au cours de cette décennie apparaître de
manière généralisée l'ordinateur, l'avion à réaction
sur les lignes commerciales, la pilule contraceptive et
25
� CIŒER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
bien d'autres innovations dont l'impact fut
immense. Et ce fut précisément durant ces années
que la Troisième Vague commença à se muscler aux
États-Unis. Depuis, elle a atteint- à des dates légère-
ment différentes - la plupart des autres nations
industrielles, Grande-Bretagne, France, Suède, Alle-
magne, Union soviétique et Japon. Aujourd'hui,
tous ces pays à technologie avancée chancellent sous
le choc de la Troisième Vague qui ébranle les écono-
mies et les institutions obsolètes et sclérosées de la
Deuxième.
Comprendre ce fait est le secret qui nous permet
dans une large mesure de déceler la signification pro-
fonde du conflit politique et social que nous voyons
se développer autour de nous.
Les vagues du futur
Quand une unique vague de changement prévaut
dans une société donnée, discerner la trame de son
évolution à venir est relativement facile. Écrivains,
artistes, journalistes et autres découvrent « la vague
du futur». Dans l'Europe du xrxe siècle, par exemple,
beaucoup d'intellectuels, d'hommes d'affaires, de poli-
ticiens et de gens ordinaires avaient une idée claire et
foncièrement juste du visage que prendrait l'avenir.
Ils pressentaient que l'histoire allait dans le sens du
triomphe de l'industrie sur l'agriculture préméca-
nique et prévoyaient avec un degré de précision
remarquable nombre des transformations que la
Deuxième Vague allait entraîner : des techniques
26
� LE SUPER-COMBAT
plus efficaces, des villes plus tentaculaires, des trans-
ports plus rapides, l'êducation de masse, etc.
Cette claire prescience du futur avait des consé-
quences politiques directes. Partis et mouvements
politiques êtaient en mesure de se situer dans la pers-
pective de l'avenir. Les intérêts agricoles prê-
industriels pouvaient s'organiser afjn de livrer un
combat d'arrière"garde contre les empiètements de
l'industrialisme, contre le big business, contre les
dirigeants syndicaux, contre les «cités maudites».
La classe ouvrière et le patronat pouvaient se dispu-
ter les leviers de commande de la société industrielle.
Les minoritês ethniques et raciales, dêfinissant leurs
droits sur la base d'un rôle amêliorê dans ce nouveau
monde, exigèrent l'accès aux emplois, aux fonctions
de responsabilité dans les entreprises, à un habitat
convenable, à la généralisation de l'instruction, etc.
Mais la vision industrielle du futur avait êgale-
ment des répercussions notables au plan psycho-
logique. Les gens pouvaient être en désaccord ou
même se heurter violemment dans des affronte-
ments parfois sanglants, les crises et les booms
économiques pouvaient bouleverser leur existence.
D'une façon génêrale, néanmoins, l'image du futur
industriel qui leur êtait commune avait tendance à
déterminer les choix. Elle donnait aux individus
conscience, non seulement de ce qu'ils êtaient, mais
aussi de ce qu'ils avaient des chances de devenir.
Même au cœur de transformations sociales dras-
tiques, elle leur apportait une certaine stabilité et le
sens de leur identité.
En revanche, lorsque deux gigantesques vagues de
27
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
changement (ou davantage) s'abattent sur une
société et qu'aucune n'est encore franchement prédo-
minante, notre image du futur semble renvoyée par
un miroir brisé et il est extrêmement malaisé de
débrouiller la signification des transformations et
des conflits qui surgissent. Cette collision de fronts
d'onde déchaîne une tempête furieuse, des courants
antagonistes, des tourbillons, et des maelstroms qui
masquent les raz-de-marée historiques plus profonds
et plus importants.
De nos jours, aux États-Unis, comme dans bien
d'autres pays, la collision entre la Deuxième et la
Troisième Vague crée des tensions sociales violentes,
de dangereux conflits, d'étranges «fronts d'onde
politiques» inédits qui ne tiennent pas compte des
clivages habituels en fonction des classes, des races,
des sexes ou des partis. Elle pulvérise la terminologie
politique classique et il devient très difficile de sépa-
rer les « progressistes » des «réactionnaires », les
amis des ennemis. Les vieilles polarisations et les
vieilles coalitions éclatent
La désintégration de la personnalité reflète cette
apparente incohérence de la vie politique. Psy-
chiatres et gouroùs font des affaires d'or, et les gens
errent de thérapie en thérapie, du « cri primordial» à
la« médecine extrasensorielle », de secte en culte, à
moins qu'ils ne sombrent dans un narcissisme
pathologique, convaincus que la réalité est absurde,
aberrante ou dépourvue de signification. Que la vie
soit absurde dans un sens plus large, cosmique, il se
peut. Mais cela ne prouve aucunement que les évé-
nements qui tissent la trame des jours soient dénués
28
� LE SUPER-COMBAT
de signification. En. fait, il existe un ordre caché;
reconnaissable à partir du moment où l'on est en
mesure de distinguer les changements liés à la Troi-
sième Vague de ceux qui sont propres à la Deuxième
en perte de vitesse.
Les remous et les tourbillons créés par ces
vagues de changement se reflètent dans notre vie
professionnelle et familiale, dans nos comporte-
ments sexuels et dans notre morale personnelle. Ils
se traduisent dans notre style de vie et dans nos
habitudes de vote. Car, que nous nous en rendions
compte ou pas, dans notre existence privée comme
dans nos actes politiques, la plupart d'entre nous,
habitants des pays riches, sommes essentiellement
soit des hommes et des femmes de la Deuxième
Vague acharnés à sauvegarder un ordre moribond,
soit des hommes et des femmes de la Troisième
Vague s'attachant à bâtir un avenir radicalement
différent, à moins que nous n'appartenions au
groupe intermédiaire désorienté chez lequel les
deux démarches se neutralisent.
Le conflit entre les groupes de la Deuxième et de
la Troisième Vague constitue, en réalité, le clivage
politique centraf de la société contemporaine. Quoi
que puissent prêcher les partis et les candidats
d'aujourd'hui, leurs querelles internes ne sont guère
plus qu'une bataille dont l'objet est de déterminer
qui retirera le plus d'avantages de ce qui subsiste
du système industriel à son déclin. Ce conflit est le
« super-combat pour demain».
Cette confrontation entre les intérêts établis de la
Deuxième Vague et le peuple de la Troisième
29
� CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
s'irradie déjà à la manière d'un courant électrique
traversant la vie politique de toutes les nations.
Même dans les pays non industrialisés, toutes les
anciennes lignes de force ont dü être déplacées du
fait de l'irruption de la Troisième Vague. L'immé-
morial antagonisme opposant les intérêts agraires,
souvent féodaux, aux élites industrialisatrices,
qu'elles soient capitalistes ou socialistes, acquiert
une dimension nouvelle à la lumière de l'obsoles-
cence imminente qui menace l'industrialisme. Avec
l'apparition de la Troisième Vague, l'industrialisa-
tion galopante présuppose-t-elle la mort du néoco-
lonialisme - ou implique-t-elle, en fait, l'asservisse-
ment perpétuel?
Ce n'est qu'en faisant référence à cette vaste toile
de fond que nous pourrons commencer à appré-
hender la signification des gros titres, à dégager les
priorités, à élaborer des stratégies intelligentes en
vue de maîtriser le changement qui affecte notre
existence.
À partir du moment où l'on prend conscience du
fait qu'une impitoyable bataille fait d'ores et déjà
rage entre ceux qui cherchent à sauvegarder l'ordre
ancien et ceux qùi cherchent à le supplanter, nous
disposons d'une clé efficace pour déchiffrer le
monde. Et, plus important encore, qu'il s'agisse de
définir les choix politiques d'une nation, d'élaborer
la stratégie d'une entreprise ou de fixer un but à sa
vie personnelle, nous possédons un nouvel outil
pour transformer ce monde.
Toutefois, pour que cet outil soit utilisable, il
faut être capable de distinguer clairement les chan-
30
� LE SUPER-COMBAT
gements qui prolongent la vieille civilisation indus-
trielle, d'une part, ceux qui facilitent l'avènement
de la nouvelle, d'autre part. Bref, il importe de
comprendre les deux, l'ancienne et la nouvelle, le
système industriel de la Deuxième Vague au sein
duquel nombre d'entre nous sont nés et la civilisa-
tion de la Troisième Vague qui sera notre univers
et celui de nos enfants.
� CHAPITRE II
Le choc des civilisations
On a commencé à comprendre un peu tard que la
civilisation industrielle touchait à sa fin. Son effilo-
chage- déjà manifeste lorsque, dans le Choc du futur
( 1970), nous évoquions la « crise générale de rindus-
trialisme » - nous promet non pas moins de guerres,
mais plus, et des guerres d'un nouveau type.
Parce que les changements sociaux massifs ne se
produisent jamais sans conflit, nous croyons que la
métaphore des «vagues » de changement, pour par-
ler de l'histoire, est plus dynamique et révélatrice
que toute évocation d'une transition vers le « post-
modernisme». I.:es vagues sont dynamiques. Lors-
que des vagues s'entrechoquent, elles libèrent de
puissants courants de fond. Lorsque des vagues his-
toriques se heurtent, ce sont des civilisations entières
qui s'entrechoquent. Et cela éclaire bien des aspects
du monde actuel, qui, en apparence, demeureraient
autrement absurdes ou aléatoires.
Suivant la théorie du conflit fondée sur la notion de
vagues, le principal conflit n'oppose pas l'Islam et
33
� CRËER UNE NOUVELLE CIVILISATION
l'Occident ni « l'Occident et le reste du monde»,
ainsi que l'a suggéré dernièrement Samuel Hunting-
ton. Contrairement à ce qu'affirme Paul Kennedy,
l'Amérique n'est pas sur le déclin. Pas plus que nous
ne touchons à la « fm de l'histoire », comme le pré-
tend Francis Fukuyama. De tous les changements
économiques et stratégiques, le plus profond est la
di vision du monde, qui se profile, entre trois civili-
sations distinctes, différentes et potentiellement
conflictuelles, que l'on serait bien en peine de cir-
conscrire avec les définitions traditionnelles.
La Civilisation de la Première Vague était et
demeure inéluctablement attachée à la terre. Quelles
qu'aient pu être ses formes locales, ses langues par-
lées, ses religions ou ses systèmes de croyances, cette
civilisation était le produit de la révolution agricole.
Aujourd'hui encore, des multitudes vivent et
meurent dans des sociétés agraires pré-modernes,
grattant une terre ingrate comme le faisaient leurs
ancêtres voici plusieurs siècles.
Les origines de la civilisation de la Deuxième
Vague sont plus contestées. Pour certains historiens,
elle plonge ses racines dans la Renaissance, voire
plus tôt. Mais poùr de grandes masses de gens, la vie
n'a fondamentalement changé qu'il y a, grosso modo,
trois cents ans. À l'époque où s'est affirmée la
science newtonienne. Où l'on a commencé à exploi-
ter économiquement la machine à vapeur, où les
premières usines ont commencé à proliférer en
Grande-Bretagne, en France et en Italie. Les paysans
commencèrent à émigrer en ville. Des idées nou-
velles et audacieuses se mirent à circuler : l'idée de
34
� LE CHOC DES CIVILISATIONS
progrès, l'étrange doctrine des droits de l'individu, la
notion rousseauiste de contrat social, la laïcité, la
séparation de l'Église et de l'État, sans oublier l'idée
inédite que les dirigeants doivent être l'émanation de
la volonté populaire, non du droit divin.
Nombre de ces changements furent mis en branle
par une manière nouvelle de créer des richesses: la
production en usine. Et bientôt les multiples élé-
ments se rassemblèrent en un système : la fabrication
en série, la grande consommation, l'éducation des
masses, les mass media, autant de phénomènes liés
les uns aux autres et servis par des institutions spé-
cialisées - des écoles, des entreprises et des partis
politiques. Il n'est pas jusqu'à la structure familiale
qui ne changeât : de la grande famille de style
. agraire, où plusieurs générations vivaient sous le
même toit, on s'achemina vers la petite famille
nucléaire, réduite à sa plus simple expression,
typique des sociétés industrielles.
La vie a dû sembler bien chaotique aux gens qui
vécurent concrètement ces multiples changements.
Pourtant, tous ces changements étaient bel et bien
étroitement liés les uns aux autres. Ils n'étaient que
de simples pas en avant vers l'épanouissement de ce
que nous avons appelé la modernité: la société
industrielle de masse, la civilisation de la Deuxième
Vague.
Le mot de « civilisation» peut paraître préten-
tieux, en particulier à des oreilles américaines, mais
il n'existe pas d'autre mot assez large pour désigner
des choses aussi diverses que la technologie, la vie
familiale, la religion, la culture, la politique, les
35
� CIŒER UNE NOUVELLE CIVILISATION
affaires, la hiérarchie, l'autorité, les valeurs, la
morale sexuelle et l'épistémologie. Des changements
rapides et radicaux sont à l'œuvre dans chacune de
ces dimensions de la société. Changez tant d'élé~
ments sociaux, techniques et culturels à la fois, vous
n'obtenez pas une simple transition, mais une trans-
formation, non pas une société nouvelle, mais
l'amorce, tout au moins, d'une civilisation nouvelle.
Cette civilisation nouvelle est entrée avec fracas
en Europe occidentale et s'est heurtée, à chaque
étape, à une farouche résistance.
Le conflit maître
Dans tous les pays en voie d'industrialisation,
d'âpres conflits, souvent sanglants, ont éclaté entre
les groupes industriels et commerciaux de la
Deuxième Vague et les propriétaires fonciers de la
Première Vague alliés, comme ce fut très souvent le
cas, à l'Église (elle-même grand propriétaire terrien).
Des masses de paysans furent chassés des terres pour
offrir des ouvriers aux nouvelles « usines sata-
niques>>, aux entreprises qui se multipliaient à tra-
vers le pays.
Tandis que la guerre entre les intérêts de la Pre-
mière et de la Deuxième Vague devenait le conflit
maître - la tension centrale dont procédaient les
autres conflits - , les grèves et les rébellions, les insur-
rections civiles, les conflits frontaliers et les soulève-
ments nationalistes allèrent en se multipliant. Ce
modèle se répéta dans presque tous les pays en voie
36
� LE CHOC DES CIVILISATIONS
d'industrialisation. Aux États-Unis, cette tension
obligea les intérêts commerciaux et industriels du
Nord à une terrible guerre civile pour vaincre les
élites agraires du Sud. À quelques années de là seule-
ment, la révolution Meiji éclata au Japon et, une fois
de plus, les modernisateurs de la Deuxième Vague
triomphèrent des traditionalistes de la Première.
1
L'essor de la civilisation de la Deuxième Vague,
t
1
avec son étrange nouvelle façon de créer des
richesses, déstabilisa également les relations entre les
pays, créant des vides mais aussi des transferts de.·
pouvoir. Produit de la deuxième grande vague de
changement, c'est sur les rives nord du grand bassin .
atlantique que la civilisation moderne s'enracina le
plus rapidement. Au gré de leur industrialisation, les
puissances atlantiques eurent besoin de marchés et
de matières premières à bas prix venues de régions
éloignées. Les puissances avancées de la Deuxième
Vague menèrent ainsi des guerres de conquête colo-
niale et finirent par asseoir leur domination sur les
États restants de la Première Vague et les unités tri-
bales de l'Asie et de l'Afrique entières.
On retrouva le même conflit maître - les puis-
sances industrieUes de la Deuxième Vague contre les
puissances agraires de la Première -, mais cette fois
sur une échelle planétaire, et non plus intérieure. Et
c'est cette lutte qui détermina, au fond, la forme du
monde jusqu'à une époque récente. C'est elle qui
dessina le cadre dans lequel se déroulèrent la plupart
des guerres.
Les guerres tribales et territoriales entre différents
groupes primitifs et agricoles se poursuivirent,
37
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
comme tel avait été le cas au fù des millénaires pré-
cédents. Mais celles-ci restèrent d'une importance
limitée et n'eurent souvent d'autre effet que d'affai-
blir les deux camps et d'en faire une proie facile pour
les forces colonisatrices de la civilisation industrielle.
C'est ce qui s'est produit, par exemple, en Afrique
australe, lorsque Cecil Rhodes et ses agents en armes
arrachèrent d'immenses territoires aux groupes tri-
baux et agraires occupés â se combattre avec des
armes primitives. Ailleurs également, à travers le
monde, maintes guerres apparemment sans lien les
unes avec les autres furent en fait l'expression du
conflit mondial majeur qui mettait aux prises non
pas des États, mais des civilisations.
Les guerres les plus grandes et les plus meurtrières
de l'âge industriel furent cependant des guerres intra-
industrielles, des guerres qui opposèrent les unes aux
autres des nations de la Deuxième Vague comme
l'Allemagne et la Grande-Bretagne, chacune luttant
pour la domination mondiale tout en maintenant
dans une position subalterne les populations de la
Première Vague.
Il en résulta une division bien tranchée. L'ère
industrielle a cou}1é le monde en deux, avec une civi-
lisation de la Deuxième Vague dominatrice et domi-
nante et une pléiade de colonies de la Première
Vague rétives mais soumises. Nombre d'entre nous
avons grandi dans ce monde, partagé entre des civili-
sations de la Première et de la Deuxième Vague. Et il
n'y avait aucun doute sur qui détenait le pouvoir.
Aujourd'hui, la configuration des civilisations
mondiales a changé. Nous nous acheminons à
38
� LE CHOC DES CIVILISATIONS
grands pas vers une structure de pouvoir entière-
ment différente qui créera un monde divisé, non
plus en deux, mais en trois civilisations opposées et
rurales : la première étant et restant symbolisée par
la houe; la deuxième par la chaîne de montage, et la
troisième par l'ordinateur.
Dans ce monde triséqué, le secteur de la Première
Vague offre les ressources agricoles et minérales, le
secteur de la Deuxième Vague fournit une main-
d'œuvre bon marché et s'acquitte de la production
en série, tandis qu'un secteur de la Troisième Vague
en rapide expansion assied sa domination sur de
nouvelles façons de créer et d'exploiter le savoir.
Les nations de la Troisième Vague vendent au
monde de l'information et de l'innovation, du mana-
gement, de la haute culture et de la culture pop, de la
technologie avancée, des logiciels, de l'éducation, de
la formation, des soins médicaux, et des services
financiers ou autres. L'un d'eux pourrait bien être,
en définitive, une protection militaire fondée sur la
maîtrise des forces supérieures de la Troisième
Vague. (Ce que firent, en fait, les nations « high-
tech » au Koweit et à l'Arabie Saoudite pendant la
guerre du Golfè.)
Des sociétés démassifiées
La Deuxième Vague a créé des sociétés de masse à
l'image de la production de masse qui lui était néces-
saire. Dans les économies de la Troisième Vague,
qui se fondent sur l'intelligence, la production en
39
� CRÉER UNE NOUVElLE CIVILISATION
série (que l'on pourrait presque considérer comme la
marque distinctive de la société industrielle) est déjà
une forme obsolète. La production démassifiée - des
produits hautement personnalisés en petites séries -
est le fer de lance de l'industrie. Le marketing de
masse s'efface devant une segmentation du marché
et un « marketing parcellaire » â l'image des change-
ments qui affectent la production. Les vieux masto-
dontes de type industriel s'effondrent sous leur
propre poids et sont menacés de destruction. Les
syndicats du secteur de la grande industrie péri-
clitent. Les médias se démassifient parallèlement â la
production et les grands réseaux de télévision se
recroquevillent devant la prolifération de nouvelles
chaînes. Le système familial se démassifie lui aussi :
la famille nucléaire, qui était naguère la forme
moderne, devient une forme minoritaire, tandis que
prolifèrent les famille monoparentales, les couples
remariés, les familles sans enfant et les célibataires.
C'est donc toute la structure sociale qui change. À
l'homogénéité caractéristique de la société de la
Deuxième Vague succède l'hétérogénéité de la civili-
sation de la Troisième Vague. La démassification
triomphe de la massification.
La complexité même du nouveau système exige â
son tour des échanges d'information toujours plus
nombreux entre ses diverses unités : sociétés, orga-
nismes publics, hôpitaux, associations et autres insti-
tutions, individus. Ce qui crée un formidable besoin
d'ordinateurs, de télécommunications digitales, de
réseaux de communication et de nouveaux médias.
Dans le même temps, le rythme du changement
40
� LE CHOC DES CIVILISATIONS
technique, des transactions, de la vie quotidienne
s'accélère. En fait, les économies de la Troisième
Vague tournent à une vitesse si rapide que leurs
fournisseurs pré-modernes ont peine à suivre. De
surcroît, tandis que l'information se substitue de
plus en plus aux matières premières, à la main-
d'œuvre et aux autres ressources, les pays de la Troi-
sième Vague sont moins tributaires de leurs parte-
naires de la Première ou de la Deuxième Vague. De
plus en plus, ils font affaire les uns avec les autres.
Au bout du compte, leur technologie hautement
capitalisée et fondée sur la connaissance s'acquittera
de nombreuses tâches qu'accomplissent aujourd'hui
les pays à main-d'œuvre bon marché, et elle le fera
mieux, plus vite, et â meilleur prix.
Autrement dit, ces changements menacent de cou-
per nombre des liens économiques actuels entre les
économies riches et pauvres.
Un découplage complet est cependant exclu, car il
est impossible d'empêcher la pollution, la maladie et
l'immigration de pénétrer les frontières des pays de
la Troisième Vague. Pas plus que les pays riches ne
peuvent survivre si les pauvres mènent contre eux
une guerre écofogique en manipulant leur envi-
ronnement de manière préjudiciable à tous. Pour
toutes ces raisons, les tensions continueront â mon-
ter entre la civilisation de la Troisième Vague et les
deux formes de civilisation plus anciennes, et la nou-
velle civilisation se battra pour asseoir son hégémo-
nie planétaire, â l'instar des modernisateurs de la
Deuxième Vague face aux sociétés pré-modernes de
la Première Vague, dans les siècles passés.
41
� CRtER UNE NOUVELLE CIVJUSATION
Sitôt que l'on a bien saisi l'idée de choc des civili-
sations, elle nous aide â dégager le sens de nombreux
phénomènes apparemment bizarres: l'actuel déchaî-
nement des nationalismes, par exemple. Le nationa-
lisme est l'idéologie de l'État-nation, qui est un pro-
duit de la révolution industrielle. Ainsi, tandis
qu'elles cherchent â amorcer ou â achever leur
industrialisation, les sociétés agraires, ou les sociétés
de la Première Vague, ont besoin des apparats de la
nation. D'anciennes républiques soviétiques, telles
l'Ukraine, l'Estonie ou la Géorgie, revendiquent
farouchement leur autodétermination et exigent les
marques de la modernité d'hier : les drapeaux, les
armées et les devises qui définissaient l'État-nation
au cours de l'ère industrielle, ou de la Deuxième
Vague.
Dans le monde de la « high-tech », beaucoup ont
peine â saisir les motivations des ultranationalistes.
D'aucuns s'amusent de leur patriotisme bouffi
d'orgueil. On pense à la Freedonia, dans la Soupe au
canard des Marx Brothers, qui tournait en dérision
l'idée de supériorité nationale tandis que deux
nations fictives s'en allaient en guerre l'une contre
l'autre. ·
À l'opposé, les nationalistes comprennent mal que
certains pays laissent d'autres violer leur indépen-
dance prétendument sacrée. Toujours est-il que la
« mondialisation » des affaires et des finances que
requiert l'essor des économies de la Troisième Vague
met â mal la « souveraineté » nationale si chère au
cœur des nouveaux nationalistes.
Tandis que la Troisième Vague les transforme, les
42
� LE CHOC DES CIVILISATIONS
économies sont forcées d'abandonner une partie de
leur souveraineté et d'accepter les intrusions écono-
miques et culturelles croissantes de leurs partenaires.
Ainsi, tandis que les poètes et les intellectuels des
régions économiquement arriérées composent des
hymnes nationaux, les poètes et intellectuels des
États de la Troisième Vague chantent les vertus d'un
monde « sans frontière ». Les collisions qui en
résultent, à l'image des besoins foncièrement diver-
gents de deux civilisations radicalement différentes,
pourraient bien provoquer dans les années à venir
l'un des plus sinistres bains de sang.
Si l'actuelle redivision du monde de deux en trois
parties paraît moins qu'évidente à l'heure qu'il est, la
raison en est simple : la transition des économies de
la force brute, typiques de la Deuxième Vague, aux
économies de la Troisième Vague, fondées sur la
force cérébrale, n'est encore nulle part achevée.
Même aux États-Unis, en Europe et au Japon, la
bataille intérieure pour le pouvoir entre les élites de
la Deuxième et de la Troisième Vague n'est pas
encore terminée. Subsistent encore d'importants sec-
teurs de production et institutions de la Deuxième
Vague, tandis que les lobbies politiques de cette
même vague s'accrochent au pouvoir.
Le «mélange» d'éléments des Deuxième et Troi-
sième Vagues dans tous les pays « high-tech » donne
à chacun d'eux sa « formation » caractéristique. Les
trajectoires n'en sont pas moins claires. Gagneront la
course compétitive mondiale les pays qui achèveront
leur transformation de la Troisième Vague avec un
minimum de perturbations et de troubles intérieurs.
43
� C!ŒER UNE NOUVELLE CIVILISATION
En attendant, le passage historique d'un monde
bissecté à un monde triséqué pourrait bien déclen~
cher sur la planète de formidables luttes pour le pou-
voir, chaque pays essayant d'asseoir sa position dans
la nouvelle structure à trois étages qui se profile.
Derrière cette monumentale redistribution du pou-
voir, se profile un changement du rôle, de la signifi-
cation et de la nature du savoir.
� CHAPITRE III
Le substitut final
Toute personne qui lit cette page possède une
capacité très étonnante: elle sait lire. L'instruction
est si répandue qu'il est parfois surprenant de nous
rappeler que nous avons tous eu des ancêtres illet-
trés; non pas stupides ni ignorants, mais irrémé-
diablement illettrés.
La plupart de nos ancêtres n'étaient pas seulement
illettrés; ils étaient également «innombrés », et inca-
pables de faire les plus simples opérations arith-
métiques. Ceux, très rares, qui le pouvaient étaient
regardés comme gens dangereux. Attribué à saint
Augustin, un texte tout à fait surprenant soutient que
les chrétiens doivent se tenir à l'écart de ceux qui
savent additionner ou soustraire : ceux-là avaient de
toute évidence « fait un pacte avec le diable ».
n fallut attendre mille ans pour qu'apparussent les
premiers <<maîtres de calcul», qui préparaient leurs
élèves à des carrières commerciales.
Ces exemples mettent en lumière le fait que les
capacités les plus simples, considérées comme allant
45
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
de soi dans la vie économique actuelle, sont en réa-
lité le fruit de siècles et de millénaires de développe-
ment culturel cumulatif. Le savoir légué par la
Chine, par l'Inde, par les Arabes et par les mar-
chands phéniciens aussi bien que par les Occiden-
taux est une partie intégrante, mais généralement
non reconnue, de l'héritage qu'utilisent aujourd'hui
les cadres et dirigeants du monde entier. Génération
après génération, des hommes ont appris ces
méthodes, les ont adaptées aux besoins de leur
temps, les ont transmises et ont lentement bâti tout
un édifice à partir de leurs résultats.
Tous les systèmes économiques reposent sur une
«base de savoir», et aucune entreprise ne pourrait
exister sans ce fonds préexistant, élaboré par le corps
social. À la différence du capital, du travail et de la
terre, celui-ci est généralement négligé par les écono-
mistes, comme par les dirigeants d'entreprise, quand
ils calculent les « entrées » nécessaires à la produc-
tion. Pourtant, ce fonds - acquis contre argent pour
une part, pour l'autre utilisé gratuitement- est main-
tenant devenu la ressource la plus importante.
Aujourd'hui, nous en sommes à un de ces points
d'exclamation qùi ponctuent de temps en temps
l'histoire, à un de ces moments où les vieilles limites
disparaissent et où la structure entière du savoir
humain tremble une fois de plus sur ses bases. Nous
ne nous contentons plus d'accumuler davantage de
«faits» - de quelque nature que soient ces faits. De
même que nous restructurons des entreprises et des
économies entières, nous sommes en train de réorga-
niser la production et la distribution du savoir, et de
46
� LE SUBSTITUT FINAL
transformer les symbol~s qui servent à le communi-
quer.
Qu'est-ce que cela signifie? Cela veut dire que
nous créons de nouveaux réseaux de savoir, que
nous relions des concepts les uns aux autres par des
liens surprenants, que nous édifions de stupéfiantes
hiérarchies d'inférences, que nous élaborons de nou-
velles théories, hypothèses et images fondées sur des
postulats innovateurs, sur de nouveaux langages,
codes et systèmes logiques. Les entreprises, les États
et les personnes rassemblent et mémorisent aujour-
d'hui plus de faits bruts que ne l'a fait aucune autre
génération dans l'histoire.
Mais, chose plus importante, nous établissons
entre les données des interrelations plus nom-
breuses, nous les plaçons dans un contexte, et ainsi
les transformons en information; puis nous assem-
blons les différentes masses d'informations pour édi-
fier des modèles de plus en plus étendus et de véri-
tables architectures de savoir.
Le nouveau savoir n'est pas toujours factuel, ni
même explicite. Au sens où nous utilisons le terme,
il reste pour une grande part non dit; il s'agit alors de
postulats entassés sur des postulats, de modèles frag-
mentaires, d'analogies inaperçues; et l'ensemble
inclut non seulement des données informatives,
logiques et apparemment sans impact émotionnel,
mais aussi des valeurs, lesquelles sont le fruit de la
passion et de l'émotion, pour ne rien dire de l'imagi-
nation et de l'intuition.
C'est le gigantesque bouleversement de la base du
savoir de notre société- et non l'effet de dopage dû
47
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
aux ordinateurs, ni celui de simples manipulations
financières - qui explique le développement d'une
économie supersymbolique de la Troisième Vague.
L'alchimie de l'information
Parmi les changements qui interviennent dans le
système de savoir de la société, beaucoup se tra-
duisent directement en opérations économiques, et
le système de savoir est plus universellement présent
dans l'environnement de chaque entreprise que le
système bancaire, le système politique ou le système
énergétique en tant que tels.
Outre le fait qu'aucune entreprise ne pourrait
ouvrir ses portes en l'absence de langage, de culture,
de données et d'information, il faut aussi, et plus
profondément, comprendre que de tous les éléments
nécessaires à la création de la richesse, ceux-là sont
les plus faciles à adapter à différents usages. En fait,
le savoir (souvent réduit à des informations ou à des
données brutes) peut servir à remplacer d'autres res-
sources.
Considérons la production en série de la Deuxième
Vague. Dans la plupart des usines anciennes, il était
par trop coûteux de modifier un produit quelconque.
Il y fallait des outilleurs, des régleurs et autres spécia-
listes chèrement payés; l'opération impliquait une
longue immobilisation pendant laquelle les ma-
chines au repos n'en dévoraient pas moins du capi-
tal, des intérêts et des frais généraux; en consé-
quence, plus les séries de produits strictement
48
� LE SUBSTITUT FINAL
identiques s'allongeaient, plus le prix de revient uni-
taire s'abaissait. Ce qui donna naissance à la théorie
des «économies d'échelle».
Mais la nouvelle technologie renverse du tout au
tout les théories de la Deuxième Vague. Au lieu de la
production de masse, nous nous acheminons vers
une production démassifiée qui se traduit par une
explosion de produits ou de services, en tout ou par-
tiellement sur mesures. Les toutes dernières tech-
niques de fabrication assistées par ordinateur
rendent possible une diversité infinie à un coût
minime.
En fait, les nouvelles techniques informatiques
tendent à rendre le coût de la diversité presque nul et
réduisent le rôle jadis vital des économies d'échelle.
Ou bien prenons les matériaux. Commandant un
tour, un logiciel astucieux peut tirer d'une quantité
donnée d'acier plus de pièces que la plupart des opé-
rateurs humains. Par ailleurs, en rendant la miniatu-
risation possible, le nouveau savoir donne des pro-
duits plus petits et plus légers, qui à leur tour
réduisent les frais de stockage et de transport. Et l'on
réalise d'autres économies sur le transport en suivant
l'acheminement èles cargaisons minute par minute-
c'est-à-dire en améliorant l'information.
Le nouveau savoir permet également de créer des
matériaux entièrement nouveaux, des fibres compo-
sites destinées à la construction aéronautique ou aux
produits biologiques; il accroît les possibilités de
substitution d'un matériau à un autre. Les progrès
du savoir permettent de construire des assemblages
moléculaires sur mesme, qui possèdent des caracté-
49
� •
C~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
ristiques thermiques, électriques ou mécaniques pré-
déterminées.
La seu1e raison qui nous contraigne à transporter
sur toute la terre d'énormes quantités de matières
premières, comme la bauxite, le nickel ou le cuivre,
est que nous n'avons pas encore acquis le savoir
nécessaire pour produire des substituts utilisables à
partir des ressources locales. Quand les obstacles
seront surmontés, il s'ensuivra de nouvelles et très
fortes économies de transport. Bref, les avoir apporte
un substitut â la fois aux matières premières et aux
navires qui les chargent.
Il n'en va pas différemment pour l'énergie: rien
n'illustre mieux la capacité de substitution du savoir
que les percées récemment accomplies dans le
domaine de la supraconductivité, percées qui pour le
moins réduiront la quantité d'énergie à transmettre
pour chaque unité de produit.
Non seulement le savoir apporte des substituts
aux matériaux, aux moyens de transport et dans le
domaine énergétique, mais encore il économise le
temps. Or, même s'il n'apparaît nulle part dans les
bilans comptables, le temps n'en est pas moins une
des ressources économiques les plus importantes. En
fait, il constitue une « entrée » invisible. En une
période où les changements s'accélèrent, la possibi-
lité de raccourcir les délais - par exemple en matière
de communications ou pour le lancement d'un nou-
veau produit - devient si décisive qu'elle peut faire
la différence entre profit et perte.
Le nouveau savoir multiplie la vitesse des opéra-
tions, rious rapproche d'une activité économique en
50
� LE SUBSTITUT FINAL
temps réel et instantanée; il apporte aussi un substi-
tut aux dépenses de temps.
Il économise et maîtrise également l'espace. La
division Transportation Systems de la General Elec-
tric construit des locomotives : quand elle a
commencé à utiliser des techniques avancées de trai-
tement informatique et de communications dans ses
relations avec ses fournisseurs, elle a pu assurer une
rotation des stocks douze fois plus rapide qu'aupara-
vant, et économiser jusqu'à un demi-hectare de sur-
face de stockage.
En dehors de la miniaturisation et des gains
d'espace, d'autres économies sont possibles. Les
techniques d'information avancées, y compris la lev
ture électronique, laissent espérer au moins une cer-
taine compression. Et, ce qui importe davantage, les
nouvelles possibilités en matière de télécommunica-
tions, fondées sur les ordinateurs et les derniers pro-
grès scientifiques, permettent désormais de disperser
la production en échappant aux coûts élevés des
centres · urbains, et par là de réduire encore les
dépenses en énergie et en transports.
Savoir contre capital
On a tant écrit sur le -remplacement du labeur
humain par les équipements informatiques que nous
ignorons bien souvent le remplacement corrélatif du
capital; et pourtant, toutes les applications signalées
plus haut se traduisent également par des économies
de capital.
51
� CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
En un sens, le savoir représente à long terme, pour
le pouvoir financier, une menace beaucoup plus
grave que les syndicats ouvriers ou les partis poli-
tiques anticapitalistes. Relativement parlant, la révo-
lution informatique aboutit à réduire les besoins en
capital par unité produite; et, dans une économie
« capitalissime », les effets en sont d'importance pri-
mordiale.
Agé de soixante et un ans, le chef d'entreprise ita-
lien Vittorio Merloni possède une société qui pro-
duit dix pour cent de l'ensemble des machines à
laver, réfrigérateurs et autres gros appareils ménagers
vendus en Europe; ses principaux concurrents
s'appellent Electrolux, en Suède, et Philips, aux
Pays-Bas.
D'après lui, les récents progrès économiques du
pays sont dus au fait qu'« aujourd'hui, nous arrivons
à faire la même chose avec moins de capital»
qu'auparavant, et «cela signifie qu'actuellement, un
pays pauvre peut s'en tirer beaucoup mieux avec les
mêmes ressources en capital qu'il ne le faisait voici
cinq ou dix ans ».
La raison en es.t, ajoute-t-il, que les technologies à
base de savoir permettent de réduire la quantité de
capital nécessaire à qui veut, par exemple, produire
des machines à laver la vaisselle, des cuisinières ou
des aspirateurs.
En premier lieu, l'information remplace des stocks
à très haut coût. En réduisant le temps de réponse de
la fabrication à la demande du marché, et en rendant
financièrement viable la production en petites séries,
l'information, à la fois de meilleure qualité et plus
52
� LE SUBSTITUT FINAL
rapide, permet de réduire la quantité des compo-
sants et des produits finis qui attendent dans les
entrepôts ou sur les voies de garage. Les frais de stoc-
kage s'en sont trouvés réduits dans la proportion
spectaculaire de 60 %.
Merloni a fait école aux États-Unis, au Japon et en
Europe où, grâce aux systèmes informatiques, toutes
les grandes compagnies peuvent livrer leurs pièces
au moment précis où leur clientèle en a besoin,
réduisant ainsi considérablement les stocks.
Outre qu'elle exige moins d'espace et réduit les
coûts immobiliers déjà évoqués, cette diminution
des stocks permet de diminuer les impôts, les assu-
rances et les frais généraux.
Même si, explique Merloni, le coût initial en ordi-
nateurs, en logiciels, en information et en télé-
communications peut être élevé, l'économie globale
qui en résulte permet à sa société de faire le même
travail avec un capital moindre.
Michael Milken qui, pour le meilleur ou pour le
pire connaît en tout cas un peu la question, exprime
la même idée en huit mots : « Le capital humain,
dit-il, a remplacé le capital-dollars. »
Du fait qu'il réduit les besoins en matières pre-
mières, en travail, en temps, en espace et en capital,
le savoir devient le substitut final: la ressource déci-
sive de l'économie avancée. Sa valeur monte en
flèche.
53
� CHAPITRE IV
La manière dont nous créons
la richesse
En 1956, l'homme fort de l'Union soviétique,
Nikita Khrouchtchev, y alla de sa plus fameuse van-
tardise : «Nous allons vous enterrer. » Il voulait dire
par là que, dans les années à venir, le communisme
allait distancer économiquement le capitalisme. La
vantardise charriait avec elle, également, la menace
d'une défaite militaire et elle se répercuta en écho à
travers la terre entière.
Toujours est-il qu'à l'époque rares étaient ceux qui
soupçonnaient, fût-ce vaguement, comment une
révolution du système occidental de création de
richesse allait transformer l'équilibre militaire du
monde - et la nature même de la guerre.
Ce que Khrouchtchev (et la plupart des Améri-
cains) ne savait pas, c'est que 1956 fut aussi la pre-
mière année où les cols blancs et les employés des
services se retrouvèrent plus nombreux que les cols
bleus et les ouvriers d'usine aux États-Unis : premier
signe du déclin de l'économie usinière de la
55
� -
CRÉER UNE NOUVELLE CIVI.LISATION
Deuxième Vague et de la naissance de l'économie de
la Troisième Vague.
Pour bien comprendre les extraordinaires change-
ments dans l'art de la guerre intervenus depuis lors,
et prévoir les changements plus spectaculaires
encore que nous réserve l'avenir, il nous faut exami-
ner dix caractéristiques cruciales de la nouvelle
économie de la Troisième Vague. Voici donc, au
risque de nous répéter par endroits, les clés de la ren-
tabilité économique et de la compétitivité mondiale,
mais aussi de l'économie politique du XXIe siècle.
1. Facteurs de production
Tandis que la terre, le travail, les matières pre-
mières et le capital étaient les principaux « facteurs
de production>> de l'économie de la Deuxième
Vague du passé, la connaissance - ici entendue au
sens large de manière à inclure les données, l'infor-
mation, les images, les symboles, la culture, l'idéolo-
gie et les valeurs - est la ressource centrale de
l'économie de la Troisième Vague.
Mais l'idée que 'le savoir devient le substitut final
de tous les autres facteurs de production demeure
encore assez mal comprise. Les économistes et les
comptables traditionnels ont encore du mal à se faire
à cette idée, parce qu'elle est difficile à quantifier.
Ce qui rend l'économie de la Troisième Vague
réellement révolutionnaire, c'est le fait que si la
terre, le travail et les matières premières, voire le
capital, peuvent être considérés comme des res-
56
� LA MANI~RE DONT NOUS CRÉONS LA RICHESSE
sources finies, la connaissance est, virtuellement,
inépuisable. À la différence d'un haut fourneau ou
d'une chaîne de montage, deux compagnies peuvent
exploiter en même temps une même connaissance.
Et elles peuvent l'utiliser de manière à engendrer
plus de connaissance encore.
2. Valeurs intangibles
Tandis qu'on pouvait mesurer la valeur d'une
société de la DeuXième Vague en termes d'actifs
réels comme les biens immobiliers, les machines, les
stocks et les inventaires, la valeur·des entreprises de
la Troisième Vague qui ont réussi réside de plus en
plus dans leur capacité d'acquérir, d'engendrer, de
distribuer et d'appliquer le savoir de manière straté-
gique et opérationnelle.
La valeur réelle de sociétés telles que Compaq,
Kodak, Hitachi ou Siemens dépend plus des idées,
des intuitions et des informations stockées dans la
tête de leurs employés ou dans les banques de don-
nées et les brevets que ces entreprises détiennent que
des camions, d~s chaînes de montage et des autres
biens matériels dont elles peuvent disposer. Le capi-
tal lui-même repose désormais de plus en plus sur
des actifs intangibles.
3. Démassiflcation
La production de masse, par quoi se définissait
l'économie de la Deuxième Vague, est de jour en
57
� CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
jour plus obsolète tandis que les entreprises ins-
tallent des systèmes de fabrication à forte intensité
d'informations, souvent robotisés et capables de
variations bon marché à l'infini, parfois même sus-
ceptibles de répondre à chaque demande spécifique.
Le résultat révolutionnaire de cette transformation
est, en fait, la démassification de la production.
L'évolution en direction de « flex-techs », ou tech-
nologies flexibles, intelligentes, encourage la diver-
sité et sert le choix du consommateur, au point
qu'un magasin Wal-Mart peut aujourd'hui offrir à
l'acheteur un choix de près de Il 0 000 produits de
types, de tailles, de modèles et de coloris différents.
Mais Wal-Mart est un marchandiseur de masse. De
plus en plus, le marché de masse lui-même se frag-
mente en niches différenciées tandis que les besoins de
la clientèle divergent et qu'une meilleure information
permet aux entreprises d'identifier et de servir des
micro-marchés. Les magasins, les boutiques et les
grandes surfaces sous licence, les systèmes de télé-
achat, d'achat par minitel ou par correspondance et
autres offrent aux producteurs une diversité croissante
de circuits pour distribuer leurs marchandises à la
clientèle sur un màrché de plus en plus démassifié.
Dans le même temps, la publicité vise des seg-
ments de marché toujours plus petits que l'on atteint
par des médias de plus en plus démassifiés. La crise
des grandes chaînes de télévision d'autrefois - ABC,
CBS et NBC - , alors que Tele-Communications de
Denver annonce un réseau de fibres optiques
capable de proposer aux spectateurs quelque
500 chaînes de télévision interactives, souligne la
58
� LA MANIÈRE DONT NOUS CRÉONS LA RICHESSE
disparition spectaculaire du «grand public». Grâce
à ces systèmes, les vendeurs peuvent cibler les ache-
teurs avec une précision toujours plus grande. La
démassification simultanée de la production, de la
distribution et de la communication révolutionne
l'économie, la faisant passer d'une homogénéité cer-
taine à une hétérogénéité extrême.
4. Travail
Le travail lui-même est transformé. Le travail de
force, peu qualifié et fondamentalement inter-
changeable, a été le moteur de la Deuxième Vague.
L'éducation de masse, sur le modèle de l'usine, pré-
parait les ouvriers à un travail de routine et répétitif.
La Troisème Vague, en revanche, s'accompagne
d'une non-interchangeabilité croissante de la main-
d'œuvre tandis que les besoins de main-d'œuvre
qualifiée montent en flèche.
La force musculaire est fondamentalement fon-
gible. · Ainsi un ouvrier peu qualifié qui s'en va ou
qui est licencié se remplace aisément et à un coût
minime. Par contre, le niveau toujours plus haut de
compétence spécialisée que nécessite l'économie de
la Troisième Vague fait qu'il est plus difficile et plus
onéreux de trouver l'homme de la situation pourvu
des compétences requises.
S'il peut se trouver confronté à la concurrence de
quantité d'autres travailleurs sans emploi, un
concierge licencié d'une grande entreprise qui tra-
vaille pour la défense peut trouver un poste de
59
� CRtER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
concierge dans une école ou une compagnie d'assu~
rances. En revanche, l'ingénieur électronicien qui a
passé des années à construire des satellites ne pos-
sède pas nécessairement les qualifications requises
par une société spécialisée dans les techniques de
l'environnement. Un gynécologue ne saurait prati-
quer la chirurgie du cerveau. La spécialisation de
plus en plus poussée et le renouvellement rapide des
compéte1;1ces nécessaires réduisent rinterchangeabi~
lité de la main-d'œuvre.
À mesure que les économies progressent, un autre,
changement se manifeste sous la forme d'un nouveau
rapport entre « travail direct» et « travail indirect».
En termes traditionnels (mais ceux-ci perdent rapide-
ment leur signification), le travail direct ou « produc-
tif» est le fait des ouvriers qui fabriquent concrète-
ment le produit depuis leurs ateliers. lls produisent la
valeur ajoutée, tandis que toutes les autres contribu-
tions sont qualifiées d'« improductives» ou d'« indi-
rectes».
De nos jours, ces distinctions se brouillent tandis
que le rapport entre ouvriers et cols blancs, tech-
niciens ou spécialistes, décline jusqu'au niveau de
l'atelier. Le travàil «indirect» produit au moins
autant de valeur, sinon plus, que le travail « direct ».
5. Innovation
Les économies du Japon et de l'Europe se remet-
tant de la Seconde Guerre mondiale, les entre-
prises américaines sont soumises au feu roulant de
60
� LA MANIÈRE DONT NOUS CRÉONS LA RICHESSE
la concurrence. Pour y faire face, l'innovation
constante est de rigueur : il faut de nouvelles idées de
produits, de technologies, de processus, de marketing
et de fmancement. Ainsi quelque 1 000 produits nou-
veaux font-ils leur apparition chaque mois dans les
supermarchés américains. Avant même que l'ordina-
teur 486 ait remplacé le 386, le 586 est en cours d'éla-
boration. Ainsi, les entreprises intelligentes encou-
ragent leurs employés à prendre l'initiative, à
proposer des idées nouvelles, voire, si nécessaire, à
«jeter aux orties les codes de procédure».
6. Échelle
Les unités de travail se rétrécissent. Au lieu des
ouvriers qui affinent par milliers vers les portes
d'une même usine- image classique de l'économie
usinière-, l'échelle des opérations se miniaturise en
même temps que celle de nombreux produits. Les
multitudes d'ouvriers accomplissant, pour l'essen-
tiel, le même travail musculaire font place à de
petites équipes différenciées. Les grandes sociétés
procèdent à un dégraissage; les petites se multiplient.
Avec ses 370 000 employés, IBM se laisse petit à
petit entamer par les fabricants plus modestes du
monde entier. Pour survivre, elle licencie à tour de
bras et éclate en treize unités de taille plus petite.
Dans le système de la Troisième Vague, les désé-
conomies de la complexité l'emportent souvent sur
les économies d'échelle. Plus une entreprise est
compliquée, moins la main gauche est à même de
61
� CRÉER UNE NOUVEJ:-LE CIVILISATION
prévoir ce que va faire la main droite. Des fissures
apparaissent tandis que prolifèrent des problèmes
qui risquent fort de l'emporter sur les avantages pré-
sumés de l'effet de masse. La vieille idée suivant
laquelle une société est d'autant mieux armée qu'elle
est plus grande est de plus en plus surannée.
7. Organisation
S'efforçant de s'adapter à des changements qui se
succèdent à vive allure, les sociétés se livrent une
véritable course, à qui démantèlera au plus vite les
structures bureaucratiques de la Deuxième Vague.
Les sociétés de l'âge industriel avaient, de manière
caractéristique, des organigrammes semblables: elles
avaient toutes une organisation pyramidale, mono-
lithique et bureaucratique. De nos jours, les mar-
chés, les techniques et les besoins des consomma-
teurs changent si rapidement, et soumettent les
entreprises â des pressions si diverses, que l'unifor-
mité bureaucratique est en passe de disparaître au
profit de la recherche de formes d'organisation entiè-
rement inédites. te « reengineering », par exemple,
qui est devenu le maître mot en matière de manage-
ment, se propose de restructurer l'entreprise autour
des processus plutôt que des marchés ou des spéciali-
tés compartimentées.
Des structures relativement normalisées s'effacent
au profit d'organisations matricielles, d'équipes for-
mées autour de projets « ad-hocratiques », de centres
de profits, mais aussi d'une diversité croissante
62
� LA MANIÈRE DONT NOUS CRÉONS LA RICHESSE
d'alliances stratégiques, de coentreprises (joint ven-
tures) et de consortiums qui, bien souvent, ignorent
les frontières nationales. Comme les marchés ne
cessent de changer, la position importe moins que la
flexibilité et la marge de manœuvre.
8. Intégration des systèmes
La complexité croissante de l'économie requiert
des formes d'intégration et de management plus
sophistiquées. À cet égard, le cas de Nabisco n'a
rien d'atypique: cette société de vente de denrées
alimentaires doit satisfaire chaque jour
500 commandes portant sur plusieurs centaines de
milliers de produits qu'elle doit expédier depuis
49 usines.et 13 centres de distribution ; dans le même
temps, il lui faut gérer 30 000 contrats de ventes pro-
motionnelles avec sa clientèle.
Gérer une telle complexité requiert de nouvelles
formes de direction et un degré extrêmement élevé
d'intégration systémique. D'où, aussi, la nécessité
d'injecter dans l'organisation des volumes toujours
plus grands d'informations.
9. Infrastructure
Pour assurer la cohésion de l'ensemble - suivre
toutes les composantes et tous les produits, synchro-
niser les livraisons, tenir les ingénieurs et les
commerciaux au courant de leurs projets respectifs,
63
� •
CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
alerter les responsables de la R & D (recherche et
développement) sur les besoins de la fabrication et,
surtout, donner à la direction une image cohérente
de ce qui se passe - on consacre des milliards de dol-
lars aux réseaux informatiques qui relient les uns
aux autres les ordinateurs, les bases de données et les
autres technologies informatiques.
Souvent fondée sur l'usage de satellites, cette
immense structure électronique soude des entre-
prises entières, les associant souvent dans les ordina-
teurs et les réseaux des fournisseurs aussi bien que
des clients. Des réseaux relient d'autres réseaux. Le
Japon s'est donné comme objectif de dégager
250 milliards de dollars au cours des vingt-cinq pro-
chaines années pour mettre au point des réseaux
meilleurs et plus rapides. Du temps qu'il était encore
au Sénat, le vice-président des États-Unis, Al Gore,
se fit le chantre d'un projet de loi visant à dégager un
milliard de dollars sur cinq ans pour contribuer au
lancement d'un «Réseau national de Recherche et
d'Enseignement» qui devrait être à l'information ce
que les autoroutes sont aux automobiles. Ces sen-
tiers électroniques forment l'infrastructure fonda-
mentale de l'économie de la Troisième Vague.
1O. Accélération
Tous ces changements ne font qu'accélérer le
rythme des opérations et des transactions. Le temps
gagné remplace les économies d'échelle. La concur-
rence est si intense et les vitesses nécessaires telle-
64
� LA MANIÈRE DONT NOUS CRÉONS LA RICHESSE
ment élevées que le bon vieux principe d'antan -«le
temps c'est de l'argent»- est de jour en jour moder-
nisé au profit d'un « chaque minute qui passe vaut
plus que la précédente ».
Ainsi qu'en attestent les livraisons « â point
nommé» et les pressions qui s'exercent pour réduire
les délais de décision, le temps est devenu une variable
critique. À l'engineering lent, séquentiel, progressif,
succède une technique d'organisation« simultanée».
Les sociétés s'engagent dans une nouvelle forme de
concurrence :«la course contre la montre». Exposant
cette nouvelle urgence, DuWayne Peterson, haut res-
ponsable chez Merrill Lynch, explique ainsi que
«l'argent circule â la vitesse de la lumière. L'informa-
tion doit donc aller plus vite». L'accélération aidant,
les affaires de la Troisième Vague sont de plus en plus
proches du temps réel.
Considérés dans leur ensemble, ces dix traits
caractéritiques de l'économie de la Troisième Vague,
sélectionnés parmi bien d'autres, consacrent un
changement monumental dans la façon de créer des
richesses. Bien qu'encore inachevée, la conversion
des États-Unis, du Japon et de l'Europe â ce nouveau
système représente de loin le changement le plus
important qu'ait connu l'économie mondiale depuis
la dissémination des usines qu'avait provoquée la
révolution industrielle.
Cette transformation historique, qui prit de la
vitesse dans la première moitié des années 1970, est
déjâ bien avancée dans les années 1990. La pensée
économique est hélas encore très en retard en Amé-
nque.
� CHAPITRE V
Matérialo-machisme
Alors que Ronald Reagan occupait encore la Mai-
son-Blanche, un petit groupe se réunit un jour à la
table de la « salle à manger de famille» pour discuter
de l'avenir à long terme des États-Unis. Il y avait là
huit futurologues bien connus, auxquels se joignirent
le vice-président et trois des hauts conseillers du pré-
sident, dont Donald Regan, tout récemment nommé
chef de son staff personnel.
La réunion avait été organisée par les auteurs de
ces lignes à la requête de la Maison-Blanche. Elle
s'ouvrit sur une 'constatation commune : si les futu-
rologues différaient largement sur nombre de pro-
blêmes techniques, sociaux et politiques, ils s'accor-
daient tous à penser que l'économie était en passe de
subir une transformation profonde.
À peine l'opinion s'était-elle exprimée que Donald
Regan intervint brutalement. «Alors, s'exclama-t-il,
vous croyez tous qu'on va vivre en se coupant les
cheveux les uns aux autres ou en débitant des ham-
67
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
burgers! Et on ne sera plus jamais une grande puis-
sance industrielle?»
Le président et le vice-président regardaient de
tous côtés dans l'attente d'une réponse, mais les
convives mâles paraissaient pour la plupart abasour-
dis par la soudaineté et la violence de l'attaque. Ce
fut Heidi Tofller qui sut relever le défi «Non,
M. Regan, dit-elle avec patience. Les États-Unis res-
teront une grande puissance industrielle. La seule
différence, c'est que le pourcentage des gens qui tra-
vaillent dans les usines sera un peu moins élevé. »
Puis, expliquant ce qui sépare les méthodes de
fabrication traditionnelles de celles qui servent à
produire les Macintosh, elle rappela que les États-
Unis étaient sans aucun doute une des plus grandes
sources de produits alimentaires du monde, bien que
l'agriculture occupât moins de 2 o/o de la population
active. En réalité, au cours du siècle passé, plus le
nombre d'agriculteurs avait diminué par rapport aux
autres secteurs, plus l'agriculture américaine avait
renforcé sa position, et non pas reculé. Pourquoi
n'en irait-il pas de même pour l'industrie?
De fait, il est surprenant de constater qu'après
beaucoup de hauis et de bas, le volume de l'emploi
industriel aux États-Unis était en 1988 â peu près
exactement le même qu'en 1968, soit un peu plus de
19 millions de personnes. Et l'industrie contribuait
alors au revenu national dans la même proportion
que trente ans plus tôt : mais elle le faisait avec une
plus faible part de la population active.
D'ailleurs, la suite est déjà écrite et facile à
déchiffrer; puisque, d'une part, la population améri-
68
� MATËRJALO-MACHISME
caine et sa partie active ont toutes chances de conti-
nuer à croître, et que d'autre part de nombreux
industriels ont réorganisé et largement automatisé
leur production dans les années quatre-vingt, le
pourcentage de la main-d'œuvre industrielle par rap-
port aux autres branches doit continuer à baisser.
Selon certaines estimations, le pays devrait créer
dans les dix années à venir quelque dix mille
emplois par jour; mais bien peu se situeront dans le
secteur industriel- peut-être même aucun. Une évo-
lution similaire a également marqué les économies
japonaise et européenne.
Pourtant, on entend encore parfois les mots de
Donald Regan dans la bouche de dirigeants d'indus-
tries mal gérées, de syndicalistes qui voient leurs
effectifs fondre, d'économistes ou d'historiens qui
battent le tambour en faveur de la grandeur indus-
trielle - comme si quelqu'un avait jamais déclaré
vouloir rabaisser l'industrie.
! Derrière une bonne partie de cette rhétorique se
r cache le sentiment que le déplacement de l'emploi
des travaux fondamentalement manuels vers les ser-
1 vices et les professions plus intellectuelles ne peut
d'une façon ou d'une autre que nuire à l'ensemble de
t l'économie, et qu'un secteur industriel de petite taille
(en termes de nombre d'emplois)« vide» le pays de
sa substance. L'argumentation rappelle les concep-
tions des physiocrates français du XVIIIe siècle qui,
incapables d'imaginer une économie industrielle,
considéraient l'agriculture comme la seule activité
« productive».
69
� CRBER UNE NOUVELLE CIVILISATION
La nouvelle signification du chômage
Les lamentations sur le « déclin » de l'industrie
correspondent pour une grande part à des intérêts
personnels, et se fondent sur des conceptions
désuètes de la richesse, de la production et du chô-
mage.
Depuis les années 1960, le passage du travail
manuel de la Deuxième Vague aux services et aux
activités supersymboliques de la Troisième Vague
est devenu un phénomène général, spectaculaire et
irréversible. Aux États-Unis, ces activités occupent
aujourd'hui les trois quarts de la population active.
A l'échelle planétaire, la grande transition trouve une
illustration frappante dans ce fait surprenant : les
exportations mondiales de services et de «biens
intellectuels» sont désormais égales à celles de l'élec-
tronique et des automobiles, ou encore à celles des
produits alimentaires et des combustibles.
Les futuristes avaient prévu cette évolution mas-
sive dès les années 1960. Du fait qu'on en avait
ignoré les premiers signaux, l'évolution s'est
accomplie de facQn plus chaotique qu'il n'aurait été
nécessaire. A mesure que les industries vieillies, tar-
dant à s'équiper d'ordinateurs, de robots et de sys-
tèmes informatiques, et lentes à se restructurer, se
trouvaiènt dépecées par des concurrents plus agiles,
les licenciements massifs, les faillites et autres boule-
versements firent rage. Beaucoup en rejetèrent la
faute sur l'agressivité de l'étranger, sur les taux
d'intérêt trop hauts ou trop bas, sur l'excès de régle-
mentation, sur mille autres facteurs.
70
� MATÉRIALO-MACHISME
Certaines de ces causes avaient assurément joué
un rôle; mais non moins fautive était l'arrogance des
plus puissantes d'entre les industries anciennes -
construction automobile, aciéries, chantiers navals,
textile -, qui avaient si longtemps dominé l'écono-
mie. La myopie de leurs directions finit par sanc-
tionner ceux qui, dans toute la société, étaient assu-
rément les moins responsables des arriérations et les
moins capables de se protéger - c'est-à-dire leurs
ouvriers.
Le fait que le nombre total des travailleurs de
l'industrie se soit retrouvé en 1988 au même niveau
qu'en 1968 ne signifie pas que le personnel licencié
ait simplement retrouvé ses anciens emplois. Au
contraire, avec la mise en place des nouvelles tech-
nologies de la Troisième Vague, les sociétés avaient
désormais besoin d'une force de travail radicalement
différente.
Les usines de la Deuxième Vague employaient
principalement des travailleurs interchangeables. A
l'opposé, les opérations de production de la Troi-
sième Vague exigent des qualifications diversifiées et
constamment évolutives : autrement dit, les travail-
leurs sont de moins en moins interchangeables. Le
problème du chômage se pose maintenant en termes
entièrement différents.
Dans les sociétés usinières de la Deuxième Vague,
on pouvait stimuler l'économie et créer des emplois
en injectant des investissements ou en augmentant le
pouvoir d'achat des consommateurs. S'il y avait un
million de chômeurs, il était en principe possible de
chauffer la machine économique de façon à susciter
71
� •
CRÉÉR UNE NOUVELLE CIVIliSATION
un million d'embauches. Les emplois étant rigou-
reusement interchangeables, ou bien requérant si
peu de compétence qu'on apprenait le métier en
moins d'une heure, tout chômeur pouvant pratique-
ment occuper à peu près n'importe quel poste.
Dans la présente économie supersymboliste, la
chose est beaucoup moins vraie, et c'est pourquoi ni
les recettes keynésiennes traditionnelles ni les théra-
peutiques monétaristes ne donnent de bons résultats.
Rappelons que, pour surmonter la grande crise des
années trente, John Maynard Keynes avait préconisé
des dépenses publiques financées par le déficit bud-
gétaire et destinées à remplir les poches de consom-
mateurs. Dès que ceux-ci auraient l'argent, ils se pré-
cipiteraient pour faire des achats, ce qui inciterait les
industriels à agrandir leurs installations et à
employer davantage de travailleurs; et adieu le chô-
mage. De leur côté, les monétaristes recomman-
daient d'autres moyens : la manipulation des taux
d'intérêt et de la masse monétaire devait permettre
d'accroître ou de réduire le pouvoir d'achat selon les
besoins.
Dans l'économie planétaire d'aujourd'hui, déver-
ser de l'argent dàns les poches des consommateurs
risque tout simplement de l'envoyer s'écouler outre-
mer, sans que l'économie nationale en tire le
moindre avantage. L'Américain qui achète un nou-
veau téléviseur ou urie platine à disques compacts ne
fait pas autre chose que d'expédier des dollars au
Japon, en Corée, en Malaisie ou ailleurs. Les achats
ne multiplient pas nécessairement les emplois aux
États-Unis.
72
� MATÉRIALO-MACHISME
Mais les vieilles stratégies présentent encore une
autre lacune, en ce qu'elles demeurent centrées sur la
circulation de la monnaie et non sur celle du savoir.
Il n'est pourtant plus possible de réduire le chômage
en se bornant à accroître le nombre des emplois, car
le problème a cessé d'être purement quantitatif: le
chômage est devenu largement une question de qua-
lité.
Les sans-emploi ont désespérément besoin d'argent
pour leur survie et celle de leurs familles; il est à la
fois socialement nécessaire et ·moralement justifié de
leur accorder une assistance d'un niveau décent.
Mais, dans une économie supersymbolique, toute
stratégie de réduction du chômage ne peut être effi-
cace qu'à condition de reposer moins sur une aide en
argent que sur un don de savoir.
Qui plus est, les nouveaux emplois ont peu de
chances de se situer dans des usines telles que nous
les imaginons souvent encore. Ce qu'ils requerront
ne sera pas seulement telle ou telle qualification en
mécanique - ni même en mathématiques comme le
prétendent certains industriels - mais aussi un large
éventail de compétences culturelles et d'aptitudes
aux relations humaines. Il nous faudra préparer les
gens par le système éducatif, par des formations pro-
fessionnelles et par l'apprentissage direct, à des
tâches telles que les soins à donner à la population
du troisième âge (qui s'accroît rapidement), ou aux
enfants; aux métiers des services de santé, de
sécurité personnelle, de formation, de loisirs et dis-
tractions, de tourisme et autres du même genre.
Il nous faudra aussi commencer à manifester
73
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
envers ces emplois de services humains la considéra-
tion réservée jusqu'ici au monde industriel, au lieu
de dénigrer le personnel du secteur en l'assimilant
dans son ensemble à des « débiteurs de hambur-
gers » : comme si McDonald pouvait symboliser une
série d'activités presque infinie comprenant aussi
bien l'enseignement que le travail dans les agences
matrimoniales ou dans le centre de radiologie d'un
hôpital.
En outre, si les salaires du secteur des services sont
aussi bas qu'on le dit souvent, la solution n'est pas
de déplorer le déclin relatif des emplois industriels,
mais d'accroître la productivité dans les services, et
d'inventer des formes appropriées d'organisation des
travailleurs et de négociations collectives. Les syndi-
cats, conçus à l'origine soit pour les ouvriers quali-
fiés, soit pour les salariés de la. production de masse,
devront se transformer totalement, ou bien céder la
place à des structures neuves mieux adaptées à
l'économie supersymbolique. S'ils veulent survivre,
illéur faudra cesser de traiter les travailleurs comme
une masse indifférenciée, et commencer à voir en
eux des individualités, par exemple en favorisant
plutôt qu'en combattant des dispositions comme le
travail à domicile, les horaires flexibles et le partage
des postes de travail.
En résumé, le développement de l'économie
supersymbolique nous contraint à repenser de fond
en comble tout le problème du chômage. Mais
mettre en question des assertions périmées, c'est en
même temps défier ceux qui en tirent profit. Ainsi le
système de création de richesse de la Troisième
74
� MATÉRIALO-MACHISME
Vague menace-t-il des pouvoirs dominants qui
occupent des positions bien défendues dans les
grandes entreprises, les syndicats et les États.
Le spectre du travail intellectuel
L'économie supersymbolique rend obsolètes non
seulement notre conception du chômage, mais égale-
ment notre manière d'envisager le travail. Pour
comprendre le fait et les luttes pour le pouvoir qui en
découlent, il nous .faudra même recourir à un voca-
bulaire nouveau.
Ainsi la division de l'économie en secteurs
dénommés par exemple « agricole », « industriel » et
de « services » obscurcit-elle maintenant le sujet plu-
tôt qu'elle ne le clarifie. La rapidité des changements
actuels estompe ces distinctions autrefois si nettes.
Au lieu de nous accrocher aux vieilles classifications,
nous ferions mieux de regarder sous les étiquettes et
de nous demander ce que les employés de telle ou
telle entreprise doivent réellement faire pour créer de
la valeur ajoutée. Une fois la question posée, nous
découvrons vité que, dans les trois secteurs, le tra-
vail consiste de plus en plus en opérations symbo-
liques, en «travail intellectuel».
Aujourd'hui, les éleveurs de bétail calculent les
rations de grain à l'aide d'ordinateurs; les sidérur-
gistes surveillent des consoles et des écrans électro-
niques; les banquiers spécialisés dans l'investisse-
ment allument leurs micros portables pour opérer
sur .les marchés financiers. Peu importe alors si les
75
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
économistes préfèrent désigner ces activités comme
« agricoles », « industrielles » ou de « services ».
Les catégories professionnelles elles-mêmes se
désagrègent. Dire de quelqu'un qu'il est conducteur
de machine ou représentant de commerce, c'est dis-
simuler plus de choses qu'on n'en révèle.
Aujourd'hui, il est beaucoup plus utile de regrouper
les travailleurs en fonction des opérations symbo-
liques, ou travail intellectuel, qu'ils accomplissent
dans le cadre de leur emploi - sans s'arrêter â savoir
dans quelle catégorie on les classe, ni s'ils travaillent
dans un magasin, un camion, une usine, un hôpital
ou un bureau.
Dans ce qu'on pourrait nommer le «spectre du
travail intellectuel», on trouve le chercheur scienti-
fique, l'analyste financier, l'informaticien-program-
meur, ou tout aussi bien l'employé archiviste ordi-
naire. Pourquoi, dira-t-on, inclure dans le même
groupe le savant et l'employé aux archives? La
réponse est que, si leurs fonctions sont évidemment
différentes et s'ils travaillent à des niveaux d'abstrac-
tion extrêmement différents, tous deux - et avec eux
des millions d'hommes - ne font rien d'autre que
faire circuler de l'information et engendrer davan-
tage d'information. Leur travail est entièrement
symbolique.
Vers le milieu du spectre, nous trouvons un large
éventail d'emplois «mixtes» - de tâches qui
demandent un certain labeur physique, mais aussi
un certain maniement de l'information. Le chauf-
feur-livreur de Federal Express ou d'United Parce!
Service manipule des caisses et des paquets, et
76
� MATÉRIALO-MACHISME
conduit un camion; mais, aujourd'hui, il utilise aussi
un ordinateur placé dans sa cabine. Dans les usines
de technologie avancée, le conducteur de machine
est un informaticien de haut niveau. Le réception-
niste d'hôtel, l'infirmière et bien d'autres ont des
contacts avec le public, mais passent aussi une
grande partie de leur temps à produire et à fournir de
l'information.
Chez les concessionnaires Ford, par exemple, les
mécaniciens continueront sans doute à avoir les
mains graisseuses; mais, bientôt, ils utiliseront un
système informatique élaboré par Hewlett-Packard,
qui les aidera à repérer les pannes et leur donnera en
permanence accès à cent mégabits de dessins tech-
niques et de données stockées dans les mémoires
électroniques. Le système leur demande des infor-
mations complémentaires sur la voiture qu'ils
réparent; il les aide à rechercher intuitivement ce
qu'il leur faut dans des masses de matériel ; il établit
des relations d'inférence, puis guide les hommes à
travers les stades successifs du travail.
Quand ils dialoguent avec le système, les mécani-
ciens sont-ils des « mécaniciens » ou des «travail-
leurs intellectuels »?
Ce sont les tâches purement manuelles, situées à
l'extrémité inférieure du spectre, qui sont en voie de
disparition. Comme elles sont moins nombreuses, le
« prolétariat » est désormais une minorité, de plus en
plus remplacée par un « cognitariat >>. Plus exacte-
ment, à mesure que l'économie supersymbolique se
dévoile dans toute son ampleur, le prolétariat devient
un cognitariat.
77
� •
CRÉER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
Aujourd'hui, les questions clés qu'il faut poser â
propos du travail d'une personne donnée sont celles-
ci: en quelle proportion comporte-t-il du traitement
d'informations, dans quelle mesure est-il répétitif ou
programmable, quel niveau d'abstraction implique-
t-il, quel accès le travailleur a-t-il â la banque cen-
trale de données et au système d'information de la
direction, quelle autonomie et quel degré de respon-
sabilité possède-t-il?
«Primaire» contre «supérieur»
Des changements d'une telle ampleur ne peuvent
se produire sans entraîner des conflits de pouvoir;
afin de tenter de prévoir qui y gagnera et qui y per-
dra, il n'est peut-être pas inutile de considérer les
entreprises, elles aussi, sous l'angle de leur place
dans un spectre du travail intellectuel
Il nous faut alors les classer non pas comme
« industrielles » ou de « services » mais en fonction
de ce que leur personnel fait réellement.
La CSX, par exemple, possède des réseaux ferrés
dans toute la moitié est des États-Unis; elle est en
même temps une des premières firmes mondiales de
transport maritime par conteneurs. Mais elle se
considère de plus en plus comme ayant l'informa-
tion pour vocation principale.
Selon Alex Mandl, l'un de ses dirigeants,« l'infor-
mation est une composante de plus en plus impor-
tante de notre service de messageries. Il ne suffit pas
de livrer des produits. Les clients veulent être infor-
78
� MAT~RIALO-MACHISME
més : quand leurs envois seront-ils groupés pour le
transport, puis retriés, où se trouveront-ils à tel ou
tel moment, quels seront les coûts, quels problèmes
de douane peut-il y avoir? Et bien d'autres choses.
Dans notre entreprise, c'est l'information qui joue le
rôle moteur». En d'autres termes, la proportion des
employés de la CSX qui se situent dans les rangs
moyens ou supérieurs du spectre ne cesse de
s'accroître.
On est ainsi amené à penser que les entreprises
peuvent grossièrement se répartir en «primaires»,
«moyennes» et «supérieures>). Tout comme les
emplois individuels, elles occupent dans le spectre
du travail intellectuel une position qui correspond
au volume et à la complexité des opérations intellec-
tuelles qu'elles accomplissent.
Du côté «primaire », le travail «intellectuel >) est
l'apanage de quelques dirigeants, ne laissant au reste
du personnel qu'un labeur musculaire, ou en tout cas
non intellectuel; car ces entreprises posent en prin-
cipe que les travailleurs sont des ignorants, ou que,
de toute façon, ce qu'ils peuvent savoir n'est d'aucun
intérêt pour la production.
Même dans 'le secteur « supérieur», on peut
actuellement observer. de nombreux exemples de
«déqualification», c'est-à-dire de simplification du
travail, lequel se trouve réduit à ses plus petits
composants et contrôlé pas à pas. Heureusement, ces
tentatives d'application des méthodes élaborées par
Frederick Taylor à l'usage de la production indus-
trielle du début du xxe siècle ne sont plus qu'une
manifestation tardive du passé « primaire», et non
79
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
une préfiguration de l'a venir « supérieur», car toute
tâche assez simple et répétitive pour qu'on puisse
l'accomplir sans réflexion sera bientôt candidate à la
robotisation.
En sens inverse, à mesure que l'économie s'oriente
vers la production de la Troisième Vague, toutes les
entreprises industrielles sont contraintes de repenser
le rôle du savoir. Dans le secteur «supérieur», ce
sont les plus avancées qui le font le plus vite, et qui
du même coup redéfinissent le travail lui-même.
Celles-là partent du principe qu'en réduisant le tra-
vail purement physique au minimum, ou en le
confiant à des mécanismes de haute technologie, et
en laissant le travailleur exprimer pleinement ses
propres capacités, elles verront monter en flèche leur
productivité et leurs profits. Elles se proposent pour
objectif d'employer un personnel moins nombreux
mais plus capable et mieux payé.
Même les activités de type moyen, qui continuent
à impliquer des manutentions physiques, incor-
porent elles aussi davantage de savoir et s'élèvent sur
l'échelle du spectre du travail intellectuel.
Les entreprises « supérieures » ne sont générale-
ment pas des institutions charitables. Bien que letra-
vail tende à y être physiquement moins pénible que
dans la production« primaire», et l'environnement
plus agréable, elles demandent normalement davan-
tage à leur personnel. Les employés sont incités non
seulement à utiliser leurs capacités intellectuelles,
mais aussi à investir dans leur travail leurs émo-
tions, leurs facultés intuitives et leur imagination.
C'est pourquoi les disciples de Marcuse dénoncent
80
� MATÉRIALO-MACffiSME
ces pratiques comme un mode d'exploitation des
salariés plus sinistre encore que les précédents.
L'idéologie «primaire»
Dans les économies industrielles« primaires>>, la
richesse se mesurait communément par la posses-
sion de biens dont la production était considérée
comme l'essence de la vie économique; A l'opposé,
les activités symboliques ou de services, bien que
malheureusement indispensables, se voyaient stig-
matisées comme non productives. Produire des
biens matériels - automobiles, tracteurs, téléviseurs
- apparaissait comme quelque chose de « mâle»,
voire de « supermâle »; on y associait les adjectifs
«pratique», «réaliste» ou« positif». A l'inverse, la
production de savoir et l'échange d'informations
étaient généralement dénigrés à titre de simple
«paperasserie ».
Ces attitudes entraînaient tout un flot de corol-
laires. Par exemple : la « production» consiste à
combiner des ressources matérielles, des machines et
de la force physique; les actifs les plus importants
d'une entreprise sont des biens tangibles; la richesse
nationale résulte des surplus de la balance commer-
ciale; les échanges de services n'ont d'importance
que dans la mesure où ils facilitent le commerce des
marchandises; la formation ne représente la plupart
du temps qu'un gaspillage, à moins d'être étroite-
ment professionnelle; la recherche est une fantaisie
irréaliste; l'art n'a rien à voir avec les affaires, ou, pis
81
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
encore, leur est nuisible. Bref, l'important en toute
matière était la matière.
Par ailleurs, ce genre d'idées n'était nullement
l'apanage des Babitts du capitalisme; on en trouvait
d'analogues dans le monde communiste. Les écono-
mistes marxistes ont éprouvé- c'est le moins qu'on
puisse dire - plus de difficultés encore à intégrer
dans leurs schémas le travail « supérieur», et dans le
domaine artistique le «réalisme socialiste » a por-
traituré par milliers des ouvriers heureux, qui
déployaient une musculature à la Schwarzenegger
sur un fond d'engrenages, de cheminées d'usine et de
locomotives à vapeur. En fait, la glorification du
prolétariat, conçu théoriquement comme l'avant-
garde du progrès, reflétait les postulats d'une écono-
mie «primaire».
Le résultat d'ensemble était bien plus qu'un agré-
gat informe d'opinions, préjugés et attitudes isolés. n
s'agissait bien plutôt d'une idéologie capable de se
justifier et se renforcer par son propre élan - idéolo-
gie fondée sur un impudent et triomphant matérialo-
machisme. Celui-ci constitue en fait l'idéologie de
l'industrie de masse de la Deuxième Vague.
Il fut un temps ·où le matérialo-machisme pouvait
avoir quelque sens. Mais, aujourd'hui, alors que la
plupart des produits doivent leur valeur réelle au
savoir qu'ils incorporent, il est à la fois stupide et
réactionnaire. Tout pays qui choisit de mener une
politique fondée sur cette idéologie se condamne lui-
même à devenir le Bangladesch du XXIe siècle.
82
� MATÉRIALO-MACHISME
L'idéologie «supérieure»
Les entreprises, les institutions et les personnes
qui sont le plus intéressées à l'avènement de l'écono-
mie de la Troisième Vague n'ont pas encore élaboré
de doctrine cohérente à opposer au matérialo-
machisme; mais quelques-unes des idées fonda-
mentales commencent à se mettre en place.
Les premiers matériaux fragmentaires de la nou-
velle économie transparaissent dans les travaux
encore largement ignorés d'auteurs comme Eugen
Loebl, récemment décédé, qui passa onze années de
prison, en Tchécoslovaquie, à repenser en profon-
deur les assertions essentielles tant de l'économie
marxiste que de l'économie d'inspiration occiden-
tale; d'Henry K.H. Woo, de Hong Kong, qui a ana-
lysé les « dimensions inaperçues de la richesse » ; du
Genevois Orio Giarini, lequel applique les concepts
de risque et d'indétermination à l'analyse de l'avenir
des activités de services; et de l'Américain Walter
Weisskopf, qui traite du rôle des conditions de non-
équilibre dans le développement économique.
Les cherchetlrs scientifiques d'aujourd'hui se
demandent comment les systèmes se comportent en
état de turbulence, comment un ordre finit par se
dégager de situations chaotiques, comment des sys-
tèmes en développement sautent à des degrés. de
développement supérieurs; or toutes ces questions
sont du plus grand intérêt pour la compréhension de
l'activité économique. Des manuels de management
affirment qu'on peut« réussir grâce au chaos». Des
83
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
économistes redécouvrent l'œuvre de Joseph Schum-
peter, qui considérait la « destruction créatrice »
comme nécessaire au progrès. À travers une tempête
d'OPA, de reventes, de réorganisations, de faillites,
de lancements d'entreprises, de participations à capi-
tal-risque, l'ensemble de l'économie est en voie de se
donner une nouvelle structure qui, par sa diversité,
sa rapidité d'évolution et sa complexité, a des
années-lumière d'avance sur la vieille économie usi-
nière.
Le « bond » qui nous projette à un plus haut degré
de diversité, de vitesse et de complexité exige que
soit accompli un bond correspondant vers des
formes d'intégration plus élevées et plus sophisti-
quées; et cette mutation ne peut à son tour
s'accomplir qu'en portant le traitement de l'informa-
tion à des niveaux supérieurs.
Fortement inspirée par l'œuvre de Descartes, qui
date du xvue siècle, la culture de l'industrialisme
favorisait ceux qui se montraient capables de réduire
progressivement les problèmes et les processus à
leurs plus petits composants. Appliquée à l'écono-
mie, cette méthode de séparation successive et
d'analyse exhaustjve nous a habitués à concevoir la
production comme une suite d'étapes isolées.
Le nouveau modèle de production que suscite
l'économie supersymbolique présente s'oppose spec-
taculairement à l'ancien. Fondé sur une perspective
systémique, ou intégrante, il envisage la production
comme un processus de plus en plus synthétique et
simultané, où la simple somme des parties ne consti-
tue pas le tout, et où nulle d'entre elles ne peut abso-
lument rester sans liens avec les autres.
84
� MATÊRIALO-MACHISME
En réalité, nous sommes en train de découvrir que
la production ne commence ni ne finit au sein de
l'usine. C'est ainsi que les plus récents modèles de
production élaborés d'un point de vue économique
étendent l'étude du processus en amont comme en
aval - notamment en aval, c'est-à-dire vers l'avenir,
sous la forme des services après-vente ou de «sou-
tien » du produit déjà vendu, comme il se voit dans
le cas des garanties de réparations de voitures ou de
l'aide promise à l'acheteur par un vendeur d'ordina-
teurs. Avant longtemps, le concept de production
s'étendra plus loin encore, jusqu'à intégrer l'élimina-
tion du produit hors d'usage de façon écologique-
ment acceptable. Alors les entreprises seront obligées
de prévoir un mode d' «enterrement» approprié, ce
qui les contraindra à revoir leurs spécifications de
projets, leurs calculs de coûts, leurs méthodes de pro-
duction, et bien d'autres choses encore. Ce faisant,
elles fourniront davantage de services par rapport à
la simple fonction de fabrication, et c'est par là
qu'elles créeront de la valeur ajoutée. À ce moment,
la «production » se concevra comme incluant
l'ensemble de ces fonctions.
En un sens similaire, la réflexion peut remonter en
amont pour s'étendre à la formation du personnel, à
l'environnement quotidien et à d'autres services. À
la limite, il existe des moyens de transformer un tra-
vailleur « musculaire» mécontent de son sort en une
personnalité «productive». Dans les activités haute-
. ment symboliques, les travailleurs heureux pro-
duisent davantage. Il s'ensuit que les ressorts de la
productivité se situent bien avant le début officiel de
85
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
la journée de travail. Les fidèles du bon vieux temps
considèrent volontiers cette redéfinition élargie de la
production comme parfaitement floue ou entière-
ment absurde. Mais, pour la nouvelle génération des
dirigeants super-symboliques, formés à penser sur
un mode systématique plutôt qu'en termes de fonc-
tions isolées, cette conception coule de source.
En résumé, le concept de production se reconstruit
actuellement dans un cadre beaucoup plus vaste, et
englobe des aspects que n'auraient jamais imaginés
les économistes et idéologues de la réflexion « pri-
maire». Désormais, ce qui incarne la valeur et la
crée à chaque pas, c'est le savoir et non la main-
d'œuvre à bon marché, les symboles et non la
matière première.
Ce réexamen en profondeur des sources de la
valeur ajoutée entraîne des conséquences considé-
rables : il réduit à néant les postulats communs aux
partisans de l'utra-libéralisme et aux marxistes, en
sapant le matérialo-machisme dont les uns et les
autres s'inspirent. Ainsi les deux conceptions corres-
pondantes, qui veulent que la valeur soit ou bien
produite uniquement par le dur labeur de l'ouvrier,
ou bien glorieusement créée par l'entrepreneur capi-
taliste, se révèlent également fausses, et dangereuse-
ment trompeuses sur le terrain politique aussi bien
que dans le domaine économique.
Dans la nouvelle économie, la réceptionniste
comme le banquier d'investissement, la mécano-
graphe comme la vendeuse, le créateur de systèmes
informatiques et le spécialiste des communications
ajoutent tous de la valeur. Fait plus significatif
86
� MATÉRIALO-MACHISME
encore, le client en apporte lui aussi. La valeur
résulte d'un effort collectif et non d'une étape isolée
à tel ou tel endroit du processus.
Si nombreux que soient les cris d'orfraie poussés
sur les sinistres conséquences d'une «disparition»
de la base industrielle, ou les tentatives faites pour
ridiculiser le concept d' « économie d'information »,
l'importance croissante du travail intellectuel conti-
nuera à s'affirmer, et il en ira de même pour la nou-
velle conception de la création de la richesse.
Ce à quoi nous assistons est une immensé conver-
gence de mutations qui s'observent à la fois dans la
production, dans la composition du capital et jusque
dans la nature de la monnaie; et l'ensemble de ces
changements est en voie d'instaurer à l'échelle de la
planète un système révolutionnaire de création de la
richesse.
� CHAPITRE VI
Le choc du socialisme avec le futur
La spectaculaire disparition du socialisme à l'Est,
qui s'est déroulée sur fond de douloureuses effu-
sions de sang à Bucarest, à Bakou et à Pékin, n'est
pas le fruit du hasard. Le socialisme est entré en
collision avec le futur. Les régimes socialistes ne se
sont pas effondrés du fait de complots ourdis par
la CIA, d'un encerclement capitaliste ou d'un
étranglement économique de l'extérieur. Les gou-
vernements communistes d'Europe de l'Est ont jeté
bas les principes de la théorie des dominos dès que
Moscou eut annoncé qu'il n'enverrait plus de
troupes pour les protéger de leur propre peuple.
Cependant, en Union soviétique, en Chine et ail-
leurs, la crise du socialisme en tant que système a
pris racine plus en profondeur.
Tout comme l'invention du procédé de composi-
tion à l'aide de caractères mobiles imaginé par
Gutenberg au milieu du xye siècle a conduit à la
Réforme protestante, l'apparition, au milieu du
xxe siècle, de l'informatique et des nouveaux
89
� CR~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
moyens de communication a brisé la domination
de Moscou sur la pensée dans les pays qu'il diri-
geait ou maintenait en son pouvoir.
Que les économistes marxistes (et beaucoup
d'autres plus classiques) aient pu taxer les travail-
leurs intellectuels de « non productifs » relève du
même pied de nez de l'Histoire. Car ce sont bien
ces mêmes travailleurs «non productifs» qui, sans
doute plus que les autres, ont donné une extra-
ordinaire impulsion aux économies occidentales
depuis le milieu des années cinquante.
Aujourd'hui, même avec toutes leurs prétendues
«contradictions » non résolues, les pays capitalistes
à technologie avancée ont largement distancé le
reste du monde sur le plan économique, à tel point
d'ailleurs que le rêve de Khroutchtchev en devient
pathétique. C'est un capitalisme fondé sur l'infor-
matique, et non un socialisme usinier, qui a
accompli ce que les marxistes appellent un « saut
qualitatif». Face à l'expansion de la vraie révolu-
tion dans les pays à technologie avancée, les pays
socialistes se sont transformés en un bloc profondé-
ment réactionnaire, dirigé par des vieillards impré-
gnés de l'idéologie du XIXe siècle. Mikhaïl Gorba-
tchev a été le premier dirigeant soviétique à
reconnaître ce fait historique.
Dans un discours de 1989, quelque trente ans
après l'apparition aux États-Unis du nouveau sys-
tème de création de la richesse, il déclarait : « Nous
avons été presque les derniers à comprendre qu'à
l'âge de la science de l'information, le meilleur
atout est le savoir. »
90
� LE CHOC DU SOCIALISME AVEC LE FUTUR
Marx lui-même a donné la définition classique
de la conjoncture révolutionnaire. Elle apparaît,
selon lui, quand les «rapports de production»
(c'est-à-dire la nature de sa propriété et de son
contrôle) limitent la progression du développement
des «moyens de production» (en gros, la tech-
nologie).
Cette formule rend parfaitement compte de la
crise du monde socialiste. De la même manière
que les «rapports» de type féodal entravèrent le
développement industriel, les « rapports de produc-
tion » de type socialiste ont empêché lesdits pays
socialistes de tirer profit du nouveau système de
création de la richesse fondé sur l'informatique, la
communication, et, par-dessus tout, le libre accès à
l'information. L'erreur capitale inhérente à l'expé-
rience de la grande nation socialiste du xxe siècle
réside dans les idées obsolètes qu'elle professait sur
le savoir.
La machine précybernétique
À quelques exceptions près, le socialisme n'a pas
conduit à l'abondance, à l'égalité ni à la liberté,
mais à un système à parti unique, à une bureaucra-
tie pléthorique, à une police secrète obtuse, au
contrôle gouvernemental des médias, au secret et à
la répression de la liberté intellectuelle et artistique.
En dehors des fleuves de sang qui ont coulé pour
le mettre en place, un bref coup d'œil sur ce sys-
tème révèle que chacun de ces éléments n'est pas
91
� CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
simplement une facon d'organiser la vie des indivi-
dus, mais - de manière bien plus profonde - une
façon d'organiser, de canaliser et de contrôler le
savoir.
Un système politique â parti unique a pour fonc-
tion de contrôler la communication politique.
Puisque aucun autre parti n'existe, il restreint la
diversité de l'information politique qui circule dans
la société, empêchant la rétroaction et aveuglant
ceux qui sont au pouvoir sur la complexité des
problèmes. Il devient dès lors très difficile au sys-
tème de détecter les erreurs et de les corriger dans
la mesure où l'information - rigoureusement
conforme - remonte de la base vers le sommet par
les seules voies autorisées et que les ordres redes-
cendent par les mêmes voies.
Le contrôles de haut en bas en vigueur dans les
pays socialistes reposait sur le mensonge et la
désinformation, puisqu'il était souvent risqué de
rapporter de mauvaises nouvelles. Faire le choix de
gouverner selon un système de parti unique revient
en fait â prendre toutes les décisions en matière de
savoir.
L'écrasante bur~aucratie que le socialisme a ins-
taurée dans chaque sphère de la vie était aussi un
moyen de limiter le savoir: elle l'enfermait dans
des compartiments ou des cases prédéterminés et
restreignait la communication â des « voies offi-
cielles», tout en rendant illégitime la communica-
tion et l'organisation informelles.
La police secrète, la mainmise de l'État sur les
médias, l'intimidation des intellectuels et la répres-
92
� LE CHOC DU SOCIALISME AVEC LE FUTUR
sion de la liberté artistique constituent autant
d'autres tentatives pour limiter et contrôler l'infor-
mation.
Chacun de ces éléments repose sur un seul et
même postulat - dépassé - sur le savoir, postulat
qui inspire l'arrogante croyance selon laquelle ceux
qui détiennent le pouvoir - qu'ils appartiennent au
parti ou à l'État - savent ce que les autres doivent
savmr.
Ces caractéristiques communes à tous les pays
socialistes découlaient du concept de la machine
précybemétique tel qu'il était appliqué â la société
et â la vie, et garantissaient en économie un créti-
nisme manifeste. Les machines de la Deuxième
Vague - comme celles qui faisaient partie de l'uni-
vers de Marx au XIXe siècle - fonctionnaient pour
la plupart sans aucune rétroaction. Branchez-les,
allumez le moteur, et elles se mettent en marche
sans tenir compte de ce qui se passe dans leur
environnement extérieur.
En revanche, les machines de la Troisième
Vague sont intelligentes. Pourvues de capteurs qui
interceptent l'information de l'environnement,
détectant les cHangements et s'adaptant en consé-
quence, elles sont autorégulatrices. La différence
technologique est révolutionnaire.
Comme le montre leur terminologie, les théori-
ciens marxistes restaient cependant enlisés dans le
passé de la Deuxième Vague. Ainsi, la lutte des
classes représentait pour les socialistes marxistes
«la locomotive de l'Histoire». Une des tâches
capitales était de mettre la main sur la « machine
93
� ClŒER UNE NOUVELLE CIVILISATION
de l'État». Et la société elle~même, à l'image d'une
machine, pouvait être préprogrammée pour dispen~
ser abondance et liberté. En prenant le contrôle de
la Russie en 1917, Lénine devint le mécanicien
suprême.
En intellectuel brillant, il avait compris l'impor-
tance .des idées. Mais il pensait que la production
symbolique - l'esprit lui~même - pouvait être lui
aussi programmé. Là où Marx parlait de liberté,
Lénine, en s'emparant du pouvoir, se chargea de
diriger le savoir. Ainsi, il insista pour que l'art, la
culture, la science, le journalisme et toute activité
symbolique en général soient au service d'une stra~
tégie d'ensemble. En temps voulu, les diverses
branches de l'éducation seraient organisées en une
«académie» subdivisée en départements et dotée
de grades bureaucratiques bien définis, le tout assu~
jetti au parti et au contrôle de l'État. Les « ouvriers
culturels » seraient employés par des institutions
contrôlées par un ministère de la Culture, l'édition
et la radiodiffusion seraient des monopoles d'État
et le savoir deviendrait un rouage de la machine de
l'État
Cette approche· étriquée du savoir, diamétrale~
ment opposée aux principes nécessaires à tout pro~
grès économique à l'ère de l'informatique, a bloqué
tout développement jusque dans les économies usi~
nières de bas niveau.
94
� LE CHOC DU SOCIALISME AVEC LE FUTUR
Le paradoxe de la propriété
L'expansion actuelle du système de création de
la richesse de la Troisième Vague constitue égale-
ment un défi aux trois piliers de la foi socialiste.
Prenons l'exemple de la propriété.
Depuis toujours, les socialistes ont accusé la pro-
priété privée des moyens de production d'être à
l'origine de la pauvreté, des dépressions, du chô-
mage et autres maux de l'industrialisme. Pour
résoudre ces problèmes, une solution : donner les
usines aux travailleurs, que ce soit à travers l'État
ou par des entreprises collectives.
Une fois ce stade atteint, les choses seraient dif-
férentes. Plus de gâchis concurrentiel, une planifi-
cation entièrement rationnelle, une production
orientée vers l'utilité plutôt que vers le profit, un
investissement intelligent destiné à faire progresser
l'économie. Pour la première fois dans l'Histoire, le
rêve de l'abondance pour tous se réaliserait enfin.
Au XIXe siècle, lorsqu'elles furent formulées, ces
idées semblaient refléter le savoir scientifique le
plus avancé. L:s marxistes, en fait, prétendaient
être allés au-delà des idéaux utopiques; ils étaient
arrivés à un · véritable « socialisme scientifique».
Les utopistes pouvaient rêver de communautés
autonomes, les socialistes scientifiques savaient
que, dans une société usinière en développement,
de telles notions seraient impraticables. Si des uto-
pistes comme Charles Fourier se tournaient vers le
passé agrarien, les socialistes scientifiques, eux, se
tournaient vers ce qui était alors l'avenir industriel.
95
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Ainsi, plus tard, quand les régimes socialistes
expérimentèrent les coopératives, la gestion
ouvrière, la collectivisation et autres solutions ana-
logues, l'étatisation devint la forme dominante de
la propriété dans tout l'univers socialiste. Partout,
ce fut l'État - et non les ouvriers - qui devint le
principal bénéficiaire de la révolution socialiste.
Le socialisme n'est pas parvenu à tenir sa pro-
messe d'améliorer radicalement les conditions de
vie matérielles des gens. Lorsque, après la révolu-
tion, le niveau de vie baissa en Union soviétique,
on imputa le phénomène, non sans quelque raison,
aux effets de la Première Guerre mondiale et à la
contre-révolution. Plus tard, on rendit l'encercle-
ment capitaliste responsable des déficits. Plus tard
encore, ce fut la Deuxième Guerre mondiale la
grande coupable. Pourtant, trente ans après la
guerre, des denrées de base comme le café et les
oranges manquaient encore à Moscou.
Étrangement, bien qu'ils soient de moins en
moins nombreux, les socialistes orthodoxes conti-
nuent d'exiger la nationalisation de l'industrie et de
la finance. Du Brésil au Pérou, en passant par
l'Afrique du Sud et même les pays occidentaux
industrialisés, il subsiste encore des inconditionnels
qui, en dépit des preuves contraires administrées
par l'Histoire, considèrent la «gestion publique>>
du pays comme «progressiste» et refusent d'accep-
ter la dénationalisation ou la privatisation de
l'économie.
Certes, l'économie mondiale de plus en plus libé-
ralisée, célébrée aveuglément par les grandes entre-
96
� LE CHOC DU SOQALISME AVEC LE FUTUR
prises multinationales, reste instable. Hélas, il est
également vrai que la libéralisation ne profite pas
toujours aux pauvres suivant le modèle du « goutte
à goutte». Néanmoins, maints témoignages
incontestables prouvent que les entreprises étatisées
malmènent leurs employés, polluent l'atmosphère,
maltraitent le grand public au moins autant que les
entreprises privées. Beaucoup sont devenues des
monstres d'inefficacité, de corruption et d'avidité.
Leurs échecs encouragent souvent un vaste marché
noir qui sape la légitimité même de l'État.
Ironie du sort, les entreprises nationalisées, au
lieu de prendre la tête du progrès technologique,
comme promis, sont presque toutes uniformément
.réactionnaires - ce sont les entreprises les plus
bureaucratiques, les plus lentes â se réorganiser, les
moins prêtes à s'adapter aux besoins changeants du
consommateur, les plus terrifiées à l'idée de livrer
l'information aux citoyens, les dernières à adopter
les nouvelles techniques.
Pendant plus d'un siècle, socialistes et défenseurs
du capitalisme s'affrontèrent violemment sur la
question de la propriété privée et de la propriété
publique. Des èentaines d'hommes et de femmes
vouèrent littéralement leur vie â ce combat. Ce que
ni les uns ni les autres n'envisagèrent, c'est qu'un
nouveau système de création de la richesse rendrait
obsolètes presque tous leurs arguments.
Pourtant, c'est bien ce qui s'est passé. Car
aujourd'hui, la forme de propriété la plus impor-
tante est impalpable. Elle est supersymbolique. Elle
s'appelle savoir. Le même savoir peut être utilisé
97
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
simultanément par plusieurs individus pour créer
de la richesse et produire encore plus de savoir. Et,
à l'inverse des usines et des champs, le savoir est
inépuisable.
Combien de vis «filetées à gauche»?
La planification centrale fut le second pilier de la
cathédrale de la théorie socialiste. Au lieu de laisser
le «désordre» du marché déterminer l'économie,
la planification intelligente de haut en bas serait
censée concentrer les ressources sur des secteurs
clés et accélérer le développement technologique.
Toutefois, cette planification dépendait du
savoir. Dès les années vingt, l'économiste autri-
chien Ludwig von Mises qualifiait le savoir défail-
lant de cette planification - ou, selon ses propres
termes, son « problème de calcul » - de talon
d'Achille du socialisme.
Combien de chaussures - et de quelles pointures
- une usine d'Irkoutsk devrait-elle fabriquer?
Combien de vis filetées à gauche, ou quelle qualité
de papier? Quels 'rapports de prix fixer entre carbu-
rateurs et concombres? Combien de roubles, de
zlotys ou de yens faudrait-il investir dans chacun
des dix mille secteurs de production?
Des générations de planificateurs socialistes
consciencieux s'arrachèrent les cheveux face à cette
difficulté. Ils exigeaient toujours plus de données et
obtenaient encore plus de mensonges. Ils renfor-
cèrent la bureaucratie. Ne pouvant avoir recours
98
� LE CHOC DU SOCIALISME AVEC LE FUTUR
aux signaux de l'offre et de la demande générés par
un marché concurrentiel, ils tentèrent de mesurer
l'économie en termes d'heures de travail, ou de
compter les objets en fonction de ce qu'ils étaient
plutôt que pour ce qu'ils représentaient en termes
de valeur. Plus tard, ils essayèrent le modèle
économétrique et l'analyse entrées-sorties.
Rien ne marchait. Plus ils avaient d'informa-
tions, plus l'économie devenait complexe et désor-
ganisée. Soixante-quinze ans après la révolution
russe, le véritable symbole de l'URSS n'était plus
le marteau et la faucille, mais les queues devant les
magasms.
Aujourd'hui, dans tout l'univers socialiste et ex-
socialiste, on fait la course pour introduire l'écono-
mie de marché - totalement comme en Pologne;
timidement, à l'intérieur d'un régime planifié,
comme en Union soviétique. Désormais, les réfor-
mateurs socialistes sont presque unanimes à
reconnaître que le fait de laisser l'offre et la
demande déterminer les prix- au moins dans cer-
tains domaines - fournit ce que le plan central, lui,
ne pouvait assurer, à savoir des signaux indiquant
ce que l'économie réclame et dont elle a besoin.
Cependant, lorsqu'ils débattent de la nécessité
d'introduire ces signaux, les économistes négligent
de tenir compte du changement fondamental que
cela implique dans le système de communication,
et des formidables déplacements de pouvoir qui en
découlent. La différence fondamentale entre une
économie planifiée et une économie assistée par le
marché réside dans le fait que, dans la première,
99
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
l'information circule verticalement, tandis que,
dans la seconde, bien plus d'information circule
horizontalement ou en diagonale â l'intérieur du
système. Acheteurs et vendeurs s'échangent des
informations â tous les niveaux et dans tous les
sens.
Ce changement ne menace pas seulement les
hauts fonctionnaires de la planification ou les diri-
geants eux-mêmes, mais des millions de petits
bureaucrates dont la seule source de pouvoir
repose sur le contrôle de l'information fournie tout
au long de la voie officielle.
Les nouvelles méthodes de création de la
richesse requièrent tant de savoir, tant d'informa-
tion et de communication qu'elles sont hors de
portée des économies planifiées. L'essor de l'écono-
mie supersymbolique a ainsi percuté la base même
du second pilier de l'orthodoxie socialiste.
La poubelle de l'Histoire
L'accent excessif mis par le socialisme sur les
équipements mécimiques, sa façon de se concentrer
sur l'industrie usinière et de se désintéresser de
l'agriculture et du travail intellectuel constituent le
troisième pilier â s'être effondré.
Dans les années qui suivirent la révolution de
1917, les fonds manquant pour construire les acié-
ries, barrages et usines de construction automobile
dont les ·Russes avaient besoin, les dirigeants sovié-
tiques adoptèrent la théorie dite de l' « accumula-
100
� LE CHOC DU SOCIALISME AVEC. LE FUTUR
tion socialiste primitive» formulée par l'écono-
miste E. A. Preobrajenski. Selon ce dernier, on
pouvait soutirer aux paysans le capital nécessaire
en abaissant de force leur niveau de vie jusqu'au
minimum vital. Les surplus ainsi dégagés seraient
utilisés pour alimenter l'industrie lourde et payer
les ouvriers.
Conséquence de ce « parti pris industriel ~>,
comme le dénomment aujourd'hui les Chinois :
l'agriculture a représenté et représente encore un
secteur sinistré dans pratiquement toutes les écono-
mies socialistes. Exprimé différemment, les pays
socialistes ont poursuivi une stratégie de la
Deuxième Vague aux dépens d'individus de la Pre-
mière Vague.
En outre, les socialistes ne se sont pas privés de
dénigrer les services et les cols blancs. Le travail
physique était mis en vedette parce que le premier
objectif du socialisme était l'industrialisation à
marche forcée. Cette attitude largement répandue
allait de pair avec une attention exclusive portée à
la production plutôt qu'à la consommation, aux
biens d'équipement plutôt qu'aux biens de
consommation. ·
Les marxistes purs et durs soutenaient le point
de vue matérialiste suivant lequel les idées, l'infor-
mation, l'art, la culture, le droit, les théories et tout
autre produit impalpable de l'esprit participaient
d'une « superstructure » suspendue, pour ainsi dire,
au-dessus de la « base » économique de la société.
Alors qu'il y a, de l'avis général, une certaine rétro-
action entre les deux, c'était l'infrastructure qui
101
� CR~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
déterminait la superstructure, et non l'inverse.
Ceux qui professaient une opinion contraire étaient
traités d'« idéalistes» - à l'époque, une étiquette
on ne peut plus dangereuse à porter.
Pour les marxistes, le« hardware» a toujours eu
plus d'importance que le « software»; la révolution
informatique nous apprend à présent que c'est le
contraire qui est vrai. C'est le savoir qui conduit
l'économie et non l'économie qui conduit le savoir.
Cependant, les sociétés ne sont ni des machines
ni des ordinateurs. Elles ne peuvent être réduites
au «hardware» et au «software», à la base et à la
superstructure. Un modèle plus approprié les décri-
rait comme composées de bien plus d'éléments,
lesquels seraient tous liés en boucles rétroactives
extrêmement complexes et en continuel change-
ment. À mesure que cette complexité s'accroît, le
savoir devient plus vital pour leur économie et la
survie écologique.
En bref, cette nouvelle économie dont les
matières premières sont intangibles a pris son essor
face à un socialisme mondial qui n'y était pas pré-
paré. Le choc du socialisme avec le futur lui a été
fatal. ·
-102.
� CHAPITRE VII
L'affrontement des mandants
La liste des problèmes auxquels est confrontée
notre société est sans fin. Nous pâtissons de la
putréfaction morale d'une civilisation industrielle
moribonde dont nous voyons les institutions
s'effondrer les unes après les autres du fait d'une
inefficacité et d'une corruption inextricables. Dès
lors, le climat est à l'aigreur et aux exigences de
changements radicaux. Pour y répondre, des mil-
liers de propositions sont avancées qui, toutes, pré-
tendent être « fondamentales», voire « révolution-
naires ». Reste que les règles, les lois et les
réglementations nouvelles, les plans et les pratiques
censés résoudre nos problèmes ont sans cesse un
effet de boomerang, ne font qu'aggraver les choses
et nourrissent un sentiment d'impuissance,
l'impression que rien ne marche. A moins de faire
preuye d'audace et d'imagination, nous risquons de
nous retrouver à notre tour dans la «poubelle de
l'histoire ».
Nos médias présentent la vie politique améri-
103
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVJLISATION
caine comme un combat de gladiateurs permanent
entre deux partis politiques. Pourtant, les Améri-
cains sont de plus en plus rebutés, lassés et contra-
riés par les médias comme par les politiciens. La
politique partisane apparaît à la plupart des gens
comme un théâtre d'ombres insincère, coûteux et
corrompu. De plus en plus ils se demandent: le
nom du vainqueur a-t-il vraiment la moindre
importance?
La réponse est oui, mais pas pour les raisons que
l'on nous dit.
En 1980, nous écrivions dans la Troisième
Vague:
L'événement politique majeur de notre temps
est l'entrée en lice de deux grandes armées: l'une
qui défend la civilisation de la Deuxième Vague,
l'autre qui s'affirme comme le champion de la
Troisième. L'une s'accroche tenacement pour
protéger les institutions de base de la société
industrielle de masse - la famille nucléaire, un
système d'enseignement massiste, la société ano-
nyme géante, les syndicats de masse, l'État-
nation centraliSé et ùn mode de gouvernement
pseudo-représentatif. L'autre admet que les pro-
blèmes les plus urgents qui se posent
aujourd'hui, de l'énergie, de la guerre et de la
pauvreté à la dégradation de l'environnement et
à la dislocation des liens familiaux, ne peuvent
plus se résoudre dans le cadre d'une civilisation
de type industriel.
Les frontières entre ces deux camps sont
104
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
encore confuses et floues. En tant qu'individus,
nous avons tous un pied dans chacun. Les litiges
semblent obscurs, sans liens entre eux. De plus,
ces deux camps sont pareillement constitués de
nombreux groupes qui cherchent à satisfaire
leurs intérêts étroitement égoïstes sans vision
d'ensemble. Par ailleurs, ni l'un ni l'autre ne
détient le monopole de la vertu et de la morale.
ll y a des gens honnêtes des deux côtés. Cepen-
dant, les différends entre ces deux ordres poli-
tiques sous-jacents sont considérables.
Intrigues pour le passé
Si, encore aujourd'hui, le public n'a pas
conscience de l'importance cruciale de ce clivage,
c'est que la presse passe une bonne partie de son
temps à se faire l'écho du train-train politique
habituel, c'est-à-dire du conflit entre les groupes de
la Deuxième Vague qui se disputent les dépouilles
de l'ancien système. Mais, malgré leurs diver-
gences, ces groupes s'empressent de faire barrage
aux initiatives d'e la Troisième Vague.
C'est pourquoi, en 1984 1, lorsque Gary Hart bri-
gua l'investiture du Parti démocrate et gagna les
primaires du New Hampshire en appelant de ses
vœux une « nouvelle réflexion», les vieux barons
de la Deuxième Vague, au sein du Parti démocrate,
joignirent leurs forces pour lui barrer la route et
1. Trois ans avant que sa vie privée ne soit mise en cause.
105
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
investir Walter Mondale, champion sûr et solide de
la Deuxième Vague.
C'est aussi pourquoi, plus récemment, les Nadé-
riens de la Deuxième Vague ont' fait cause
commune contre l'Alena avec les Buchaniens de la
Deuxième Vague.
C'est encore pour cela que, lorsque le Congrès
adopta une «loi sur les infrastructures » en 1991, il
affecta 150 milliards de dollars aux routes, aux
autoroutes, aux ponts et à l'élimination des nids-
de-poule - assurant de larges profits aux sociétés
de la Deuxième Vague et des emplois aux syndi-
cats de la Deuxième Vague; et que, dans le même
temps, il affecta la somme insignifiante de un mil-
liard de dollars pour la mise au point des fameuses
autoroutes de l'information. Si nécessaires qu'elles
soient, les routes et les autoroutes font partie de
l'infrastructure de la Deuxième Vague, alors que
les réseaux digitaux sont au cœur de celle de la
Troisième. Le problème, en l'occurrence, n'est pas
de savoir si les pouvoirs publics doivent ou non
subventionner le réseau digital: il tient au déséqui-
libre entre les forces des Deuxième et Troisième
Vagues à Washington.
C'est à cause de ce déséquilibre que le vice-
président Gore - qui avait un pied dans la Troi-
sième Vague - n'a pas réussi, malgré ses efforts, à
«réinventer» le gouvernement dans l'esprit
qu'exige la Troisième Vague. La bureaucratie cen-
tralisée est la forme d'organisation quintessenciée
des sociétés de la Deuxième Vague. Alors même
que, sous l'aiguillon de la concurrence, les entre-
106
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
prises avancées cherchent désespérément à déman-
teler leurs bureaucraties et à inventer de nouvelles
formes de gestion propres à la Troisième Vague,
les administrations, paralysées par les syndicats de
fonctionnaires de la Deuxième Vague, sont restées
largement à la traîne ; bref, refusant tout redéploie-
ment et toute réinvention, elles ont réussi à conser-
ver largement leur structure de la Deuxième
Vague.
Les élites de la Deuxième Vague bataillent pour
conserver ou restaurer un passé obsolète parce
qu'elles tiennent leur richesse et leur pouvoir de
l'application des principes de la Deuxième Vague,
et que l'adoption d'un nouveau mode de vie
remettrait en question cette richesse et ce pouvoir.
Mais les élites ne sont pas seules en cause. Des
millions d'Américains pauvres ou de la classe
moyenne résistent également à cette transition vers
la Troisième Vague parce qu'ils craignent, souvent
à juste raison, de rester à la traîne, de perdre leur
emploi et de dégringoler un peu plus bas dans
l'échelle économique et sociale.
Pour bien comprendre l'immense force d'inertie
de la coalition des troupes de la Deuxième Vague
en Amérique, il faut porter ses regards au-delà des
industries fondées sur la force musculaire, mais
aussi plus loin que leurs syndicats et leurs ouvriers.
Le secteur de la Deuxième Vague a également le
soutien des éléments de Wail Street qui pourvoient
à ses besoins. De même, il est soutenu par des
intellectuels et des universitaires, souvent assurées
de véritables sinécures, qui vivent des bourses des
107
� .
CRËER UNE NOUVELLE CIVIliSATION
fondations et des associations professionnelles ou
des lobbies qui sont à son service.
Leur tâche consiste à recueillir les données qui
vont dans leur sens ef à marteler les arguments et
les slogans idéologiques des forces de la Deuxième
Vague : par exemple, l'idée que les services, à forte
intensité d'information, sont «improductifs», que
les employés de ce secteur sont condamnés à
« débiter des hamburgers » ou que l'industrie doit
nécessairement tourner autour de la fabrication.
Face à ce tir de barrage continu, il n'est guère
étonnant que nos deux partis politiques réfl~
chissent la pensée de la Deuxième Vague. Les théo-
ries de l'efficacité propres à celles-ci expliquent que
les Démocrates s'en soient remis, comme par
réflexe, à des solutions bureaucratiques et centra-
listes pour résoudre des problèmes tels que la crise
de la sécurité sociale. Et bien qu'il se trouve un
homme politique isolé comme le vice-président
Gore - ancien vice-président de la Congressionnal
Oearinghouse on the Future - pour reconnaître
l'importance de la technologie de pointe, les
Démocrates demeurent si largement tributaires de
leurs appuis de la Deuxième Vague - dans l'indus-
trie, les syndicats et la fonction publique - que leur
parti reste pour l'essentiel paralysé face au xxi e
siècle.
Du Hart des années 1980 au Gore des années
1990, le noyau dur des mandants du Parti interdit
au Parti démocrate de s'engager sur la voie
qu'indiquent ses ·chefs de fùe les plus clairvoyants.
Ainsi le parti se trouve-t-il pris au piège de son
image de la réalité - celle des cols bleus.
108
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
Cet échec des Démocrates - incapables de se pré-
senter comme le parti de l'avenir (qu'il fut autre-
fois) - laisse la porte grande ouverte à leurs adver-
saires. Moiris enracinés dans le vieux nord-est
industriel, les Républicains ont ainsi l'occasion de
prendre leurs marques, d'apparaître comme le parti
de la Troisième Vague, bien que, à cet égard, leurs
derniers présidents aient notoirement laissé passer
l'occasion. Et les Républicains s'en remettent eux
aussi à la rhétorique du réflexe rotulien caractéris-
tique de la Deuxième Vague.
Les Républicains ont foncièrement raison de
prôner une « déréglementation» à grande échelle
parce que les entreprises ont désormais besoin de
toute la flexibilité possible pour affronter la concur-
rence mondiale. Les Républicains ont foncièrement
raison de prôner la privatisation des services
publics parce que, à l'abri de la concurrence, les
administrations s'en sortent généralement assez
mal. Les Républicains ont encore foncièrement rai-
son lorsqu'ils nous exhortent à profiter au maxi-
mum du dynamisme et de la créativité que rendent
possible les économies de marché. Mais ils
demeurent eux· aussi prisonniers de la théorie
économique de la Deuxième Vague. Même les par-
tisans de l'économie de marché sur lesquels
s'appuient les Républicains, par exemple, n'ont pas
su s'accommoder du rôle nouveau du savoir,
désormais inépuisable.
Les Républicains sont encore les obligés de quel-
ques dinosaures qui appartiennent au passé de la
Deuxième Vague, de leurs associations profes-
109
� CR~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
sionnelles, de leurs lobbies et de leurs « tables
rondes » où est définie la politique.
De surcroît, ils ont tendance à sous-estimer les
bouleversements sociaux considérables qu'on peut
attendre d'un changement aussi profond que la
Troisième Vague. Par exemple, en un temps où les
compétences deviennent obsolètes du jour au len-
demain, des masses d'employés de la classe
moyenne, parfois très qualifiés, peuvent se retrou-
ver au chômage. La situation des chercheurs et des
ingénieurs californiens spécialisés dans les pro-
blèmes de défense est un cas d'espèce affiigeant.
L'économie de marché et l'économie du goutte-à-
goutte figées en dogmes théologiques sont une
réponse insuffisante. Un parti tourné vers l'avenir
devrait attirer l'attention sur les problèmes à venir
et suggérer des changements préventifs. Par
exemple, l'actuelle révolution médiatique vaudra
des profits considérables à l'économie naissante de
la Troisième Vague. Mais le télé-achat et les autres
services électroniques risquent fort de réduire le
nombre des petits boulots dans le secteur tradition-
nel de la vente au détail, lequel permet précisé-
ment aux jeunes ~eus-qualifiés d'entrer dans la vie
active.
Pour que l'économie de marché et la démocratie
survivent aux grandes transitions et aux tur-
bulences à venir, la politique doit se faire anti-
cipative et préventive. n est pourtant difficile et
ingrat de demander à nos partis politiques de pen-
ser au-delà des prochaines élections.
Les deux partis sont plutôt affairés à inoculer la
110
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
nostalgie dans les veines de leurs mandants. Voici
quelques années encore, par exemple, les Démo-
crates parlaient de « réindustrialisation >> ou de
«restauration»· de l'industrie américaine, dans
l'espoir qu'elle retrouverait sa grandeur des années
1950 (retour en vérité impossible à l'économie de
production en série de la Deuxième Vague). Dans
le même temps, succombant à une espèce d'image
spéculaire, les Républicains cultivent la nostalgie
avec leur rhétorique de la culture et des valeurs,
comme si l'on pouvait renouer avec les valeurs et
la morale des années 1950 - c'est-à-dire avant
l'avènement de la télévision universelle, avant la
pilule contraceptive, avant l'aviation à réaction
commerciale, avant les satellites et les ordinateurs
individuels - sans revenir en même temps à la
société industrielle de masse de la Deuxième
Vague. Les uns rêvent de River Rouge, les autres
d'Ozzie et Harriet.
Prônant un retour aux vérités «traditionnelles»,
la frange religieuse du Parti républicain rend les
«libéraux», les «humanistes» et les Démocrates
responsables de «l'effondrement de la morale».
Elle ne voit pas que la crise de notre système de
valeurs trahit la crise plus générale de la civilisa-
tion de la Deuxième Vague dans son ensemble, et
ce pas uniquement aux États-Unis. Plutôt que de
se demander comment promouvoir une Amérique
de la Troisième Vague digne, morale et démocra-
tique, la plupart de ses chefs de flle se contentent
de prôner un retour au passé. Au lieu de se deman-
der comment construire une société démassifiée
111
� CR:ËER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
morale et juste, beaucoup donnent l'impression de
vouloir, en fait, remassifier les États-Unis.
Il y a cependant une différence entre les partis :
alors qu'au sein du Parti démocrate, les « nostal-
giques» de la Deuxième Vague se trouvent concen-
trés dans le noyau dur, ils ne forment qu'une
frange d'excités dans le Parti républicain. S'il se
montre capable de rassembler et ouvert au change-
ment, l'avenir appartient au centre du Parti. Tel est
le message que Newt Gingrich, chef de file des
Républicains à la Chambre des Représentants, a
essayé, jusqu'ici avec un succès limité, de délivrer
à son parti. S'il réussit, les Démocrates risquent
fort, pour le meilleur ou pour le pire, de mordre la
poussière de l'arène pOlitique.
En 1980, Lee Atwater était un conseiller poli-
tique écouté du président Reagan. Plus tard, il fut
le compagnon de jogging du président Bush et son
directeur de campagne. Peu après l'élection de Rea-
gan, il distribua des exemplaires de la Troisième
Vague aux fonctionnaires de la Maison-Blanche. Il
prit contact avec nous et nous eûmes, au cours des
années suivantes, des entretiens réguliers avec lui.
Nous le revîmes èn 1989, peu de temps avant sa
disparition. Lors de ce dernier dîner nous lui dîmes
que, de notre point de vue, il était regrettable que
les Démocrates n'eussent pas une vision positive
de l'Amérique de la Troisième Vague. Atwater
nous donna raison mais, à notre grande surprise, il
s'empressa d'ajouter: «Les Républicains non
plus. » Aucun des Partis, expliqua-t-il, n'avait une
image positive de l'avenir : « Voilà pourquoi le ton
112
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
de la campagne est si négatif. » La myopie biparti-
sane donne l'impression que toute l'Amérique s'est
appauvrie.
Les mandants de demain
Si puissantes que paraissent aujourd'hui les
forces de la Deuxième Vague, leur avenir est
compromis. Au début de l'ère industrielle, les
forces de la Première Vague dominaient la société
et la vie politique. Les élites rurales semblaient
vouées â dominer éternellement. Mais tel ne fut
pas le cas. Eussent-elles conservé le pouvoir que la
révolution industrielle ne serait jamais parvenue â
transformer le monde.
Le monde est aujourd'hui en train de changer et
l'écrasante majorité des Américains ne sont ni des
agriculteurs ni des ouvriers mais exercent une
forme ou une autre de travail fondé sur le savoir.
Les industries les plus importantes de l'Amérique,
et celles qui se développent le plus rapidement,
sont les industries à forte intensité d'information.
Le secteur de la 'Troisième Vague ne se limite pas à
l'information de pointe, à l'électronique ou aux
'biotechnologies. Avec les techniques avancées de
fabrication informatisée, elle touche tous les sec-
teurs, y compris les services de plus en plus abreu-
vés d'informations : finance, logiciel, divertisse~
ments, médias, communications avancées, services
médicaux, conseil, formation et enseignement -
bref toutes les activités fondées sur le travail intel-
113
� ' '
CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
lectuel plutôt que sur la force musculaire. La popu-
lation de ce secteur ne tardera pas à devenir l'élec-
torat dominant de la vie politique américaine.
À la différence des «masses» de l'âge industriel,
la clientèle de la Troisième Vague qui est en train
de se développer est très diversifiée. Elle se
compose d'individualités qui tiennent à leurs dif-
férences. Son hétérogénéité même explique son
manque de conscience politique. Elle est bien plus
difficile à unifier que les masses d'antan.
La clientèle de la Troisième Vague doit donc
mettre sur pied ses groupes de réflexion et élaborer
une idéologie politique. Elle n'a pas encore reçu
l'appui systématique de l'intelligentsia. À Washing-
ton, ses associations et lobbies divers restent rela-
tivement nouveaux et mal coordonnés. Et sauf sur
un point - l'Alena - où les tenants de la Deuxième
Vague ont été battus - les nouveaux mandants ont
peu d'armes législatives à leur actif.
Il est pourtant des questions cruciales sur les-
quelles cet électorat en formation peut s'entendre.
À commencer par la libération : la libération de
tout le vieux fatras de règles, de règlements,
d'impôts et de lois de la Deuxième Vague institués
pour complaire aux barons et aux bureaucrates de
l'âge usinier. Sans doute sensés à l'époque où
l'industrie de la Deuxième Vague formait le cœur
de l'économie américaine, ces dispositifs entravent
aujourd'hui le développement de la Troisième
Vague.
Mis en place sous la pression des vieux intérêts
industriels, par exemple, les barèmes de la fiscalité
114
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
sur les amortissements présupposent que les
machines et les produits durent de longues années.
Pourtant, dans les industries de pointe qui se
renouvellent rapidement, et tout particulièrement
dans l'informatique, leur utilité se mesure en mois,
· voire en semaines. Dès lors, le barème de la fisca-
lité est préjudiciable à la technologie de pointe. De
même, les déductions autorisées pour les dépenses
de « recherche et développement» favorisent les
vieilles grandes sociétés de la Deuxième Vague,
plutôt que les entreprises dynamiques qui forment
le fer de lance du secteur de la Troisième Vague.
Du fait de la fiscalité sur les intangibles, une entre-
prise qui a pléthore de machines à coudre obsolètes
sera privilégiée par rapport à une entreprise « de
logiciel» qui possède très peu d'actifs physiques 1•
Reste qu'il sera impossible de changer ces règles sans
livrer un âpre combat politique contre les entreprises
de la Deuxième Vague qui en profitent.
Les sociétés du secteur de la Troisième Vague par-
tagent diverses caractéristiques. Elles sont générale-
ment jeunes, que l'on en juge par la date de leur créa-
tion ou par l'âge moyen de leur personnel. En
comparaison des entreprises de la Deuxième Vague,
elles sont généralement organisées en petites unités de
travail. Elles investissent plus que la moyenne en
1. Il n'est pas jusqu'aux normes comptables, définies non
par les pouvoirs publics mais par le Financial Accounting
Standards Board, qui ne favorisent l'investissement matériel
plutôt que l'information, les ressources humaines et autres
intangibles qui ont tant d'importance pour les sociétés de la
Troisième Vague.
115
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Recherche & Développement, en formation, en ensei-
gnement et dans les ressources humaines. Une concur-
rence acharnée les oblige à innover continuellement :
d'où des cycles de vie du produit courts et, souvent, un
rapide renouvellement des hommes, des outils et des
pratiques administratives. Quant à leurs actifs essen-
tiels, il s'agit de symboles nichant dans le crâne de leurs
employés. Faut-il attendre de ces entreprises et de ces
sociétés qu'elles respectent des règles du jeu qui, du fait
même de ces caractéristiques, les pénalisent ? N'est-ce
pas une manière de ligoter l'Amérique ?
Une bonne partie du Secteur de la Troisième
Vague s'affaire à offrir un éventail étourdissant et
sans cesse renouvelé de services. Au lieu de décrier
l'essor du secteur des services, de lui reprocher per-
pétuellement d'être une source de faible producti-
vité, ne faut-il pas expressément le soutenir et l'étof-
fer - ou, tout au moins, le libérer des vieilles
entraves ? Pour améliorer la qualité de vie de sa
population, il faut à l'Amérique plus de services, non
moins. Ce qui veut dire des emplois pour tout le
monde : du réparateur de systèmes électroniques au
recycleur en passant par les auxiliaires médicaux, les
aides aux personnes âgées, les policiers, les pompiers
et - oui - les puéricultrices et les employés de mai-
son si nécessaires dans les millions de famille où les
deux parents travaillent. Une politique économique
de la Troisième Vague ne doit pas trier les« gagnants
et les perdants», mais éliminer tout ce qui fait obs-
tacle à la professionnalisation et au développement
des services de nature à rendre la vie moins stres-
sante, frustrante et impersonnelle. Reste que cette
approche n'est encore celle d'aucun parti politique.
116
� L'AFFRONTEMENT DES MANDANTS
Malgré ce retard politique, les mandants de la
Troisième Vague gagnent du terrain de jour en jour.
Ils s'expriment de plus en plus hors des partis poli-
tiques traditionnels parce qu'aucun des deux partis
ne s'est encore aperçu de leur existence. Ce sont les
tenants de la Troisième Vague qui vont ainsi grossir
les rangs des organisations toujours plus nombreuses
et puissantes qui essaiment à travers le pays. Ce sont
eux qui dominent les nouvelles communautés élec-
troniques qui prolifèrent autour d'Internet. Et ce
sont encore eux qui s'emploient à démassifier les
médias de la Deuxième Vague et à créer des solu-
tions de rechange interactives. Les politiciens tradi-
tionnels qui ne veulent pas voir ces réalités seront
balayés, tout comme les parlementaires anglais du
x1xe siècle qui imaginaient bénéficier d'une sinécure
parce qu'ils étaient élus par des «bourgs pourris».
Les forces de la Troisième Vague n'ont pas encore
trouvé de porte-parole en Amérique. Le parti poli-
tique qui se fera leur voix est appelé à dominer l'ave-
nir de l'Amérique. Dès lors, on verra surgir des
décombres du xxe siècle finissant une Amérique
nouvelle, fonciè~ement différente.
(20
� CHAPITRE VID
Principes d'un ordre du jour
de la Troisième Vague
Face au tourbillon des formidables changements
qui nous cernent et exigent des réponses toujours
plus rapides, on a sou vent l'impression de nager de
plus en plus vite contre une lame de fond que.rien ne
peut arrêter. De fait, tel est trop souvent le cas. Peut-
être pourrions-nous, comme les surfeurs, profiter de
l'énergie de la vague pour aller de l'avant.
La Troisième Vague que nous avons décrite pour-
rait porter notre pays vers un avenir meilleur, plus
civil, plus digne et démocratique. Mais il n'en sera
rien, à moins que nous ne sachions distinguer
l'économie, la politique et les politiques sociales de
la Troisième Vague de .celles de la Deuxième. C'est
faute d'avoir fait cette distinction critique que
nombre d'innovations bien intentionnées ne
paraissent qu'aggraver les choses.
Nous connaissons les douleurs de l'enfantement
d'une civilisation nouvelle, dont les institutions ne
sont pas encore en place. S'ils veulent réellement
savoir ce qu'ils font, les décideurs, les hommes poli-
119
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
tiques et les citoyens politiquement actifs ont donc
un besoin urgent d'apprendre à distinguer les propo-
sitions destinées à soutenir le système chancelant de
la Deuxième Vague de celles qui sont de nature à
faciliter l'essor du suivant, la civilisation de la Troi-
sième Vague.
Quelques précisions s'imposent.
1. Ressemble-t-e/le à une usine?
L'usine est devenue le symbole central de la
société industrielle. Elle est devenue en fait un
modèle pour la plupart des autres institutions de la
Deuxième Vague. Reste que l'usine que nous avons
connue s'estompe dans le passé. Les usines incarnent
des principes tels que la standardisation, la centrali-
sation, la maximisation, la concentration et la
bureaucratisation. La production de la Troisième
Vague est une production post-usinière qui se fonde
sur de nouveaux principes. Elle se fait dans des ins-
tallations qui ne ressemblent guère aux usines. En
réalité, elle s'accomplit de plus en plus à domicile ou
au bureau, voire· en voiture ou en avion.
Le moyen le plus facile et le plus rapide de repérer
une proposition de la Deuxième Vague, que ce soit
au Congrès ou dans une société, c'est de voir si, à
dessein ou non, elle s'in~pire toujours du modèle usi-
nier.
Aux État-Unis, par exemple, les écoles fonc-
tionnent encore comme des usines, soumettant la
matière première (les enfants) à une instruction stan-
120
� PRINCIPES D'UN ORDRE DU JOUR ..
dard et à une inspection de routine. Devant toute
proposition de rénovation du système éducatif, il est
une question simple à poser : est-elle destinée à
rendre l'usine plus efficace ou est-elle conçue,
comme elle le devrait, pour se débarrasser du sys-
tème usinier et le remplacer par un enseignement
individualisé, sur mesure? On pourrait se poser la
même question à propos de toute législation sur la
santé ou la sécurité sociale, comme sur toute propo-
sition de refonte de la bureaucratie fédérale. L'Amé-
rique a besoin d'institutions nouvelles construites
sur des modèles post-bureaucratiques et post-
usiniers.
Si la proposition cherche simplement à améliorer
des opérations de style usinier ou à créer une nou-
velle usine, elle peut être quantité de choses. Une
chose est sûre, pourtant, c'est qu'elle n'est pas de la
Troisième Vague.
2. Massifie-t-elle la société?
Les gens qui dirigeaient ces usines de l'économie
passée de la force brute aimaient les foules
d'ouvriers prévisibles et interchangeables qui ne
posaient pas de question en travaillant sur leurs
chaînes de montages. Tandis que la production en
série, la distribution et l'éducation de masse, les
médias et les divertissements de masse se propa-
geaient à travers la société, la Deuxième Vague a
aussi créé les «masses ».
En revanche, les économies de la Troisième
121
� CRËER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Vague nécessiteront (et auront tendance à privilé-
gier) un ouvrier d'une espèce bien différente -
c'est-à-dire un travailleur qui pense, pose des ques-
tions, innove et prend des risques. Des employés
qui ne sont pas facilement interchangeables. Autre-
ment dit, la nouvelle vague favorisera l'individua-
lité (ce qui n'est pas nécessairement la même chose
que l'individualisme).
La nouvelle économie de la force cérébrale tend
à engendrer la diversité sociale. La production
informatisée sur mesure permet des styles de vie
matériels éminemment divers. Il suffit de jeter un
coup d'œil au Wal-Mart du coin, avec ses 110 000
produits, ou de voir le grand choix de cafés que
propose Starbucks en comparaison de ceux que
l'on trouvait aux États-Unis voici quelques années
seulement. Mais il ne s'agit pas seulement de
choses. La Troisième Vague, et c'est autrement plus
important, démassifie aussi la culture, les valeurs
et la morale. Les médias démassifiés véhiculent
dans la culture une multitude de messages souvent
contradictoires. Les formes de travail, mais aussi
de loisirs, d'art et de mouvements politiques se
diversifient, de même que les systèmes de croyance
religieuse. Et dans une Amérique pluri-ethnique,
on voit également se multiplier les groupes natio-
naux, linguistiques et ethniques.
Les tenants de la Deuxième Vague entendent
conserver ou restaurer la société de masse; ceux de
la Troisième Vague cherchent à faire en sorte que
la démassification nous profite.
122
� PRINCIPES D'UN ORDRE DU JOUR...
3. Combien d'œufs dans le même panier ?
La diversité et la complexité d'une société de la
Troisième Vague perturbent les circuits des organisa-
tions fortement centralisées. La concentration du
pouvoir au sommet était un moyen classique de la
Deuxième Vague pour essayer de résoudre les pro-
blèmes. Mais si la centralisation est parfois néces-
saire, un excès de centralisation bancale équivaut à
mettre trop d'œufs dans le même panier en termes de
décisio-p - d'où une «surcharge». De nos jours, à
Washington, le Congrès et la Maison-Blanche se
livrent à une course-poursuite, multipliant les déci-
sions à tous les sujets dans des domaines complexes
et sans cesse renouvelés qu'ils connaissent de moins
en moins.
En revanche, les organisations de la Troisième
Vague délèguent le plus de décisions possibles à la
périphérie. Les sociétés s'empressent de «donner
pleins pouvoirs » aux employés, non par altruisme,
mais parce que les gens de la base sont souvent
mieux informés et peuvent répondre plus rapide-
ment aux crises èt aux opportunités que les caciques
du sommet de l'échelle.
Mettre ses œufs dans plusieurs paniers, plutôt que
dans un seul, n'est guère une idée nouvelle, mais
c'est une idée qui répugne aux adeptes de la
Deuxième Vague.
123
� CRËER UNE NOUVELLE CIVILISATION
4. Verticale ou virtuelle?
Avec le temps, les organisations de la Deuxième
Vague accumulent de plus en plus de fonctions et
engraissent. Au lieu d'ajouter des fonctions, celles de
la Troisième Vague en soustraient ou les sous-
traitent pour rester minces. De ce fait, elles dis-
tancent les dinosaures lorsque approche l'Ère gla-
cière.
Les organisations de la Deuxième Vague ont quel-
que difficulté à réprimer leur propension à l' « inté-
gration verticale » : l'idée que, pour fabriquer une
voiture, il faut extraire le minerai de fer, l'acheminer
aux aciéries, produire de l'acier puis le transporter
jusqu'à l'usine automobile. Les sociétés de la Troi-
sième Vague, en revanche, sous-traitent le plus grand
nombre de tâches possibles, souvent à de petites
sociétés plus spécialisées, et recourent à des tech-
nologies de pointe, voire à des individus capables de
faire le travail vite et bien et à meilleur marché. À la
limite, la société est délibérément évidée, le person-
nel réduit au minimum, les tâches exécutées en des
lieux épars, l'orgànisation elle-même devenant, sui-
vant le mot d'Oliver Williamson, de Berkeley, un
«nœud de contrats». Ces «organisations minima-
listes, partiellement invisibles», explique Charles
Handy, de la London Business School, sont désor-
mais les « essieux de notre monde».
Nombre d'entre nous aurons beau ne pas travailler
directement pour elles, ajoute-t-il, nous leur ven-
drons nos services et « la richesse de nos sociétés
124
� PRINCIPES D'UN ORDRE DU JOUR...
dépendra d'elles». Handy et Williamson ne sont pas
les seuls à décrire cette forme radicalement nouvelle
d'organisation « virtuelle » que rendent possibles les
technologies d'information et de communication de
la Troisième Vague.
Coauteur de ce livre et des autres ouvrages dont ce
volume est tiré, Heidi Toffier a avancé l'idée impor-
tante de «congruence»: pour ne pas s'étouffer, le
secteur privé et le secteur public doivent être organi-
sés de manière compatible. Le secteur privé est
aujourd'hui porté par un supersonique, alors que le
secteur public n'a pas encore déchargé ses bagages à
l'entrée de l'aéroport.
Évaluer une politique ou un programme ? Deman-
dez qui est censé l'exécuter- verticalistes ou virtua-
listes. La réponse donnera un indice permettant de
juger si la solution envisagée va simplement prolon-
ger un passé devenu ingouvernable ou préparer
l'avenir.
5. Remet-elle la famille à l'honneur?
Avant la révolution industrielle, prévalait la
famille élargie, dont la vie tournait autour de la mai-
son commune. C'est là que l'on travaillait, soignait
les malades et éduquait les enfants. C'était aussi le
lieu de divertissement et l'endroit où l'on s'occupait
des aînés. Dans les sociétés de la Première Vague, la
grande famille élargie était le centre le l'univers
social.
Le déclin de cette puissante institution n'a pas
125
� CRffiR UNE NOUVELLE CIVILISATION
commencé avec le Dr Spock ni avec Playboy, mais
lorsque la révolution industrielle a dépouillé la
famille de la plupart de ses fonctions. Le travail s'est
déplacé dans les usines ou les bureaux. On a envoyé
les malades à l'hôpital, les gosses à l'école, les
couples au cinéma, les vieux dans des maisons de
retraite. Une fois toutes. ces tâches repoussées à
l'extérieur, ne restait plus que la «famille
nucléaire », dont la cohésion tient moins aux fonc-
tions accomplies par ses membres qu'à des liens psy-
chologiques qu'il est trop facile de trancher.
La Troisième Vague redonne à la famille et au
foyer toute leur importance. Elle leur rend nombre
des fonctions perdues qui faisaient autrefois de la
famille une cellule centrale de la société. On estime à
30 millions le nombre d'Américains qui rapportent à
domicile une partie de leur travail en se servant de
PC, de fax et d'autres technologies de la Troisième
Vague. De nombreux parents préfèrent éduquer
leurs enfants à la maison, mais le vrai changement se
produira le jour où l'ensemble télévision-ordinateurs
fera son entrée dans les ménages et se trouvera inté-
gré â l'éducation. Et les malades? De plus en plus
des tâches médicàles jadis accomplies à l'hôpital ou
dans le cabinet des médecins - des tests de grossesse
à la prise de la tension - se font de nouveau à domi-
cile. Tout cela laisse penser que le toit familial
retrouve de son importance, que s'accroît le rôle des
familles- mais de familles très diverses: nucléaires,
élargies, voire rassemblant plusieurs générations
sous le même toit, parfois composées de personnes
remariées, les unes nombreuses, les autres réduites
126
� PRINCIPES D'UN ORDRE DU JOUR...
ou sans enfant, d'aucunes choisissant de bonne
heure d'avoir des enfants, d'autres préférant attendre
la maturité. Cette diversité de la structure familiale
est à l'image de la diversité que nous trouvons dans
l'économie et la culture à mesure que se démassifie
la société de masse de la Deuxième Vague.
Le paradoxe, c'est que, à leur insu, nombre
d'apôtres des «valeurs familiales» ne servent pas le
renforcement de la famille en prônant un retour à la
famille nucléaire : ils essaient de rétablir le modèle
standard de la Deuxième Vague. Si nous souhaitons
vraiment consolider la famille et refaire du foyer une ·
institution centrale, il nous faut oublier les questions
périphériques, accepter la diversité et rendre à la cel-
lule familiale des tâches importantes.
En règle générale, c'est d'abord à l'Amérique que
le futur donne rendez-vous, et, si nous souffrons de
l'effondrement de nos vieilles institutions, nous
sommes aussi les pionniers d'une nouvelle civilisa-
tion. Autrement dit, nous sommes obligés de vivre
dans une situation de grande incertitude où il faut
s'attendre à des déséquilibres et à des bouleverse-
ments. En outre, nul ne saurait prétendre savoir le
fin mot de l'histoire, pouvoir dire où nous allons, ni
même où nous devrions aller.
Au milieu de ces brumes, nous devons avancer en
tâtonnant, sans laisser aucun groupe à la traîne. Ces
quelques critères sont de nature à nous aider à dis-
tinguer les politiques enracinées dans le passé de la
Deuxième Vague de celles qui peuvent préparer
l'avenir de la Troisième Vague. Toute liste de cri-
127
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
tères présente cependant un danger : que certaines
personnes soient tentées de les appliquer à la lettre,
de façon mécanique, voire fanatique. Or c'est le
contraire qui est nécessaire.
Outre une bonne dose d'humour et le sens des pro-
portions, tolérer l'erreur, l'ambiguïté et surtout la
diversité fait partie de l'équipement de survie que
nous devons emporter avec nous au moment
d'entreprendre ce voyage stupéfiant vers le prochain
millénaire. De nous préparer à ce qui pourrait bien
être la chevauchée la plus fantastique de l'histoire.
� CHAPITRE IX
La démocratie du XXIe siècle
Aux Pères fondateurs:
Vous êtes les révolutionnaires morts. Vous êtes les
hommes et les femmes, les fermiers, les marchands,
les artisans, les avocats, les imprimeurs, les pamphlé-
taires, les commerçants et les soldats qui, ensemble,
avez fondé une nation sur les lointains rivages d'Amé-
rique. Vous comptez dans vos rangs les cinquante-
cinq qui, en cet été caniculaire de 1787, se réunirent à
Philadelphie pour rédiger ce document extraordi-
naire, la Constitution des États-Unis. Vous êtes les
inventeurs d'un avenir qui est devenu notre présent.
Ce texte, et la Déclaration des droits qui vint le
compléter en 1791, est, à l'évidence, l'une des cimes
de l'histoire humaine. Nous en concluons que vous y
avez été contraints- que, redoutant que ne s'effondrât
un gouvernement frappé d'impuissance, paralysé par
des principes inadéquats et des structures dépassées,
vous avez été entraînés, portés par la vague de fond
des événements.
Aujourd'hui encore, ces principes nous émeuvent
129
� CRÉER UNE NOUVELLE CMLISATION
comme ils ont ému des millions d'êtres sur cette terre.
Il nous est difficile de lire certains passages de Jeffer-
son ou de Payne, par exemple, sans que leur beauté et
leur signification profonde ne nous conduisent au
bord·des larmes.
Nous voulons vous remercier, vous, les révolution-
naires morts, d'avoir fait en sorte qu'il nous ait été
donné, à nous, de vivre un demi-siècle en tant que
citoyens américains sous un gouvernement des lois et
non des hommes. Vous remercier, en particulier,
pour cette précieuse Déclaration des droits grâce à
laquelle il nous est possible de penser, d'exprimer des
opinions impopulaires, si insensées ou erronées
qu'elles soient parfois - et, en vérité, d'écrire ce qui
suit sans craindre la censure. Précisément parce que
vous avez vécu entre deux civilisations - un vieux
monde agricole déjà agité par les prodromes du
monde industriel à venir - vous avez compris le
concept d'obsolescence politique.
Aussi auriez-vous compris pourquoi il est néces-
saire de reconsidérer et de modifier la Constitution
même des États-Unis - non pour faire des coupes
claires dans le budget fédéral ou pour donner corps à
tel ou tel principe limité mais pour élargir le champ
de la Déclaration des droits compte tenu des menaces
autrefois inconcevables qui pèsent sur la liberté et
pour créer de toutes pièces une autre structure de gou-
vernement capable de prendre les décisions intel-
ligentes et démocratiques indispensables si nous vou-
lons survivre dans l'Amérique de la Troisième Vague,
celle du xxf siècle.
Nous n'apportons pas le modèle de la Constitution
130
� LA DeMOCRATIE DU XXIe SI~CLE
à venir. Nous nous méfions de ceux qui croient déjà
connaître les réponses alors que l'on en est encore à
tenter de formuler les questions. Mais le moment est
venu d'imaginer des choix entièrement nouveaux, de
discuter, de débattre et d'inventer de A à Z l'archi-
tecture de la démocratie de demain.
Non dans un climat hargneux ou dogmatique, non
par foucade, mais sur les bases de la consultation la
plus large et de la participation pacifique du public -
car nous avons besoin de nous rassembler pour
recréer l'Amérique.
Vous auriez compris cet impératif de l'heure. Car
n'était-ce pas un homme de votre temps- Jefferson-
qui déclarait après mûre réflexion : « Certains
regardent les constitutions avec une sainte révérence
et les considèrent comme une arche d'alliance, trop
sacrée pour que l'on y porte la main. Ils attribuent
aux hommes de l'âge précédent une sagesse plus
qu'humaine et postulent que leur œuvre ne saurait
être amendée... Nous ne sommes certes pas partisans
d'apporter aux lois et aux constitutions des modifica-
tions fréquentes et n'ayant pas fait leurs preuves...
Mais nous savons aussi que les lois et les constitu-
tions doivent màrcher la main dans la main avec le
progrès de l'intelligence humaine... À mesure que
sont faites de nouvelles découvertes et dévoilées des
vérités nouvelles, que les mœurs et les opinions fluc-
tuent au gré des circonstances changeantes, les insti-
tutions doivent progresser, elles aussi, et épouser leur
temps.»
C'est pour cette sagesse, surtout, que nous remer~
cions M. Jefferson qui a contribué à créer un système
131
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
qui a si bien et si longtemps servi, et doit maintenant,
à son tour, mourir pour être remplacé par autre
chose.
ALVIN et HEIDI TOFFLER
Il y a certainement dans beaucoup de pays
d'autres gens qui, si l'occasion s'en présentait, expri-
meraient des sentiments analogues à ceux que
contient cette lettre imaginaire. Car la désuétude de
nombreux gouvernements contemporains n'est pas
un secret que nous serions les seuls à avoir décou-
vert. Et ce n'est pas, non plus, un mal exclusivement
américain.
On ne peut sortir de là: l'édification d'une civili-
sation de la Troisième Vague sur les décombres des
institutions de la Deuxième Vague implique la mise
en place de structures politiques neuves mieux
appropriées dans de nombreux pays en même temps.
C'est là un projet laborieux mais nécessaire dont
l'ampleur nous étourdit et qui, sans nul doute, sera
de longue haleine.
Selon toute vraisemblance, il faudra mener une
longue bataille pour réviser complètement ou
envoyer au rebut le Congrès des États-Unis, les
comités centraux et les bureaux politiques des États
industriels communistes, la Chambre des communes
et la Chambre des lords, l'Assemblée nationale fran-
çaise, le Bundestag, la Diète japonaise, les ministères
hypertrophiés et les administrations solidement
retranchées de bien des nations, les Constitutions et
les machines juridiques - une grande partie, en
somme, de l'appareil lourd et de moins en moins
132
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SieCLE
maniable des systèmes de gouvernement représenta-
tifs.
Et ce combat politique ne s'arrêtera pas aux fron-
tières des nations. Au cours des mois, des décennies
à venir, la « machine à fabriquer des lois univer-
selles» dans sa totalité - des Nations unies, à un
bout, à l'assemblée régionale ou au conseil munici-
pal, à l'autre - aura à faire face à une offensive gran-
dissante et, en fin de compte, irrésistible visant à en
imposer la refonte.
Toutes ces structures devront être fondamentale-
ment modifiées, non pas parce qu'elles sont mau-
vaises par essence, ni même parce qu'elles sont sous
le contrôle de telle ou telle classe, de tel ou tel
groupe, mais parce qu'elles sont de moins en moins
opérationnelles- qu'elles ne sont plus adaptées aux
besoins d'un monde radicalement transformé.
Pour construire des systèmes de gouvernement
rénovés et viables - et mener à bien ce qui sera peut-
être la tâche politique la plus importante de notre
génération -, il nous sera nécessaire de jeter par-
dessus bord les stéréotypes accumulés de la
Deuxième Vague et de repenser la vie en fonction de
trois principes çlés.
Qui apparaîtront peut-être comme les trois pierres
angulaires des gouvemements de Troisième Vague
de demain.
Le pouvoir des minorités
Le premier principe - un principe hérétique - du
gouvernement de la Troisième Vague est celui du
133
� CRtER UNE NOUVELLE CIVILISATION
pouvoir des minorités. Il professe que la règle majo-
ritaire, base fondamentale de la légitimité sous l'ère
de la Deuxième Vague, est de plus en plus vétuste.
Ce ne sont pas les majorités qui comptent mais bien
les minorités, et les systèmes politiques doivent tra-
duire cette réalité.
Ce fut encore Jefferson qui, exprimant le credo de
la génération révolutionnaire, affirmait que les gou-
vernements devaient se «plier totalement aux déci-
sions de la majorité». Les États-Unis et l'Europe,
encore â l'aube de l'ère de la Deuxième Vague, enta-
maient tout juste, alors, la longue marche qui devait
les transformer en sociétés industrielles de masse. Le
concept de règle majoritaire convenait parfaitement
aux besoins de telles sociétés. Notre démocratie de
masse actuelle est l'expression politique d'une pro-
duction, d'une consommation et d'une éducation de
masse, des mass-media et de la société de masse.
Mais nous avons vu qu'aujourd'hui nous sortons
de l'âge industriel et que la société se démassifie
rapidement. Dans ces conditions, il est de plus en
plus difficile - quand ce n'est pas impossible - de
rassembler une majorité, ou même une coalition
gouvernementale: C'est pourquoi l'Italie et les Pays-
Bas sont restés respectivement six mois et cinq mois
sans gouvernement. Aux États-Unis, déclare le poli-
tologue Walter Dean Burnham du Massachusetts
Institute of Technology: «Je ne vois aujourd'hui de
base pour une vraie majorité sur aucune question. »
Au lieu d'une société fortement stratifiée où quel-
ques grands blocs s'allient pour former une majorité,
nous avons affaire â une société composite où des
134
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
milliers de minorités, dont beaucoup sont éphé-
mères, virevoltent et tourbillonnent pour créer des
agencements temporaires, et dont la conjonction
atteint rarement la barre des 51 o/o sur les grands pro-
blèmes. Ainsi, l'irruption de la civilisation de la
Troisième Vague affaiblit-elle la légitimité même de
bien des gouvernements.
Elle remet aussi en cause nos axiomes tradition-
nels touchant la relation «règle majoritaire-justice
sociale». Tout au long de l'ère de la civilisation de la
Deuxième Vague, le combat pour le triomphe de la
règle majoritaire était humaniste et libérateur. Et il
en va ainsi dans les pays encore en cours d'industria-
lisation comme l'Afrique du Sud. Dans les sociétés
de la Deuxième Vague, la règle majoritaire était,
pour les pauvres, presque toujours synonyme de
conquête. Car les pauvres étaient la majorité.
Mais aujourd'hui, dans les pays secoués par la
Troisième Vague, c'est fréquemment le contraire qui
est vrai. Les gens réellement pauvres n'ont plus for-
cément le nombre pour eux. Dans pas mal de
nations, ils sont - comme tout le monde - devenus
une minorité.
Donc, non seùlement la règle majoritaire a cessé
d'être un critère de légitimité adéquat, mais elle n'est
plus, en outre, fatalement humanisante ou démocra-
tique dans les sociétés en marche vers la civilisation
de la Troisième Vague.
Les idéologues de la Deuxième Vague ont l'habi-
tude de se lamenter sur l'écroulement de la société
de masse. Au lieu de considérer la riche diversité qui
s'ensuit comme le terreau du progrès humain, ils la
135
� CR~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
condamnent, l'accusant d'être une «fragmenta-
tion», une «balkanisation», et la rendent respon-
sable de l'« égoïsme» des minorités. Cette explica-
tion vulgaire prend l'effet pour la cause. La
pugnacité grandissante des minorités n'est pas due,
en effet, à une soudaine poussée d'égoïsme. Elle est
le reflet, entre autres choses, des impératifs inhérents
à un nouveau système de production dont l'existence
même requiert une société beaucoup plus variée,
plus colorée, plus ouverte et plus disparate que
toutes celles que l'on a connues par le passé.
Nous pouvons soit résister à cette diversification
en un vain combat d'arrière-garde pour sauver nos
institutions de la Deuxième Vague, soit reconnaître
la diversité et changer les institutions en consé-
quence.
La première stratégie ne peut être appliquée qu'en
ayant recours à des méthodes totalitaires et elle
aboutit nécessairement à la stagnation économique
et culturelle. La seconde débouche sur l'évolution
sociale et sur une démocratie du XXIe siècle reposant
sur les minorités.
Pour reconstruire la démocratie en termes de Troi-
sième Vague, il nous faut tordre le cou au dogme
redoutable mais erroné selon lequel une diversité
croissante aggrave automatiquement les conflits
dans la société. En fait, la proposition inverse est
tout aussi crédible. Le conflit n'est pas seulement
nécessaire à la société : il est, aussi, souhaitable dans
certaines limites. Si cent personnes qui n'ont plus
rien à perdre veulent toutes s'approprier le même
objet, elles en viendront aux mains. En revanche, si
136
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
chacune a un objectif différent, il sera beaucoup plus
fructueux pour elles de négocier, de coopérer et de
créer des rapports de symbiose. Sous réserve d'amé-
nagements sociaux adéquats, la diversité peut être
garante d'une civilisation paisible et stable.
C'est l'absence d'institutions politiques appro-
priées qui, aujourd'hui, exacerbe inutilement les dif- ,
férends entre les minorités jusqu'au seuil de la vio-
lence. C'est elle qui est responsable de leur
intransigeance. C'est elle qui fait que les majorités
sont de plus en plus introuvables.
Ce n'est pas en attisant les oppositions ou en
taxant les minorités d'égoïsme (comme si les élites et
les experts à leur service ne poursuivaient pas pareil-
lement des intérêts personnels!) que l'on réglera ces
problèmes. La solution réside dans la mise en place
de nouveaux dispositifs créatifs et dynamiques, pre-
nant la diversité en compte et la légitimant, d'insti-
tutions nouvelles aptes à réagir aux desiderata chan-
geants de minorités fluctuantes qui ne cessent de se
multiplier.
Peut-être les historiens de demain verront-ils dans
le vote et la recherche d'une majorité un cérémonial
archaïque élaboré par des primitifs en mal de
communication. Cependant, dans le monde dange-
reux qui est aujourd'hui le nôtre, on ne peut se per-
mettre de déléguer le pouvoir absolu à personne, on
ne peut même renoncer à la modeste influence
qu'exerce le peuple dans les systèmes où règne la
règle majoritaire, on ne peut laisser des minorités
groupusculaires prendre des décisions de grande
envergure qui tyranniseraient d'autres minorités.
137
� CR~ER UNE NOUVELLE CMLISATION
C'est la raison pour laquelle il nous faut réviser de
fond en comble les méthodes rudimentaires de type
Deuxième Vague auxquelles nous faisons appel dans
notre quête de majorités insaisissables. Nous avons
besoin d'approches nouvelles adaptées à une démo-
cratie des minorités, de techniques visant à révéler
les différences au lieu de les écraser sous le poids· de
majorités de commande ou de majorités postiches
reposant sur la limitation des droits électoraux, la
falsification des problèmes litigieux ou le truquage
des urnes. Ce qu'il nous faut, en bref, c'est une
modernisation du système dans son intégralité afin
de renforcer le rôle de différentes minorités tout en
leur donnant la possibilité de constituer des majori-
tés.
Le vote destiné à déterminer la volonté populaire
était un important instrument de feedback pour les
élites dirigeantes des sociétés de la Deuxième Vague.
Si, pour telle ou telle raison, la situation devenait
intolérable pour la majorité et si 51% des électeurs
manifestaient leur mécontentement, les élites pou-
vaient, à tout le moins, changer de partis, modifier
les orientations ou prendre quelques autres mesures.
Cependant, mêine dans le cadre de la société mas-
sifiée d' hier, la barre des 51 % était un critère gros-
sier, purement quantitatif. Voter pour déterminer
une majorité est une chose: mettre en évidence
l'opinion des gens au plan qualitatif en est une autre.
Cette procédure nous indique combien de personnes
souhaitent à tel moment que X soit au pouvoir, mais
pas avec quelle intensité elles le désirent. Et, surtout,
elle ne nous dit pas ce que ses partisans accepteraient
138
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
de sacrifier en échange d'X. Or, c'est là une informa-
tion d'une importance capitale dans une société faite
d'une multitude de minorité.
Par ailleurs, ladite procédure ne nous indique pas
davantage quand une minorité se sent à ce point
menacée, ou attache une importance à ce point cru-
ciale à une question donnée, que son point de vue
devrait peser d'un poids particulier.
Dans une société de masse, ces faiblesses notoires
de la règle majoritaire étaient tolérées, ne fût-ce que
parce que la plupart des minorités n'avaient pas la
puissance stratégique nécessaire pour faire capoter le
système. Or, dans la société finement maillée
d'aujourd'hui, où tout le monde appartient peu ou
prou à un groupe minoritaire, ce n'est plus vrai.
Les vieux systèmes de feedback de l'ère indus-
trielle sont beaucoup trop frustes pour la société
démassifiée de la Troisième Vague. Aussi nous
faut-il utiliser le suffrage universel et les sondages
d'opinion de façon entièrement nouvelle.
Par chance, les technologies de la Troisième Vague
ouvrent la voie à la démocratie de la Troisième
Vague. Elles rouvrent, dans un contexte étoimam-
ment nouveau, çles dossiers fondamentaux sur les-
quels nos Pères fondateurs se sont penchés voici
deux siècles. Elles permettent de nouvelles formes de
democratie jusqu'ici inconcevables.
La démocratie semi-directe
La seconde pierre sur laquelle sera édifiée l'archi-
tecture politique de demain est le principe de la
139
� CIŒER UNE NOUVELLE CIVIIJSATION
« démocratie semi-directe » : nous nous substitue-
rons à nos représentants.
La décomposition du consensus, nous l'avûns vu,
sape le concept même de représentation. Quand ses
électeurs ne sont pas d'accord entre eux, qui leur
mandataire «représente »-t-il réellement? D'un
autre côté, les législateurs en sont arrivés à faire de
plus en plus appel au soutien logistique d'une équipe
et à des experts extérieurs. Il est notoire que les
députés anglais sont en position de faiblesse face à la
bureaucratie de Whitehall, par manque d'une organi-
sation adéquate, ce qui conduit à un transfert de
pouvoir du Parlement à des fonctionnaires non élus.
Pour tenter de contrebalancer l'influence de la
bureaucratie de l'Exécutif, le Congrès des États-Unis
a créé sa propre bureaucratie - un bureau du budget,
un bureau d'études technologiques, plus quelques
autres agences et services satellites indispensables.
Mais cela n'a servi à rien d'autre qu'à déplacer le
problème qui, d'extra muros, est devenu intra
muros. Les représentants élus cement de moins en
moins les multitudes de mesures sur lesquelles ils
doivent prendre position et ils sont obligés de s'en
remettre toujorus'davantage au jugement de tiers. Le
représentant ne représente plus rien, pas même lui.
Les Parlements, les Congrès, les Assemblées
étaient fondamentalement des lieux où, en théorie, il
était possible de concilier des points de vue de mino-
rités rivales. Les «représentants» de celles-ci pou-
vaient ainsi négocier des compromis. Mais avec les
outils politiques vétustes et éculés dont il dispose
aujourd'hui, il n'est pas un parlementaire qui soit à
140
� LA DÉMOCRATIE DU XXIe SIÈCLE
même de connaître les revendications de la pous-
sière de groupuscules dont il (ou elle) est officielle-
ment le commettant, et encore moins de leur servir
de courtier ou de médiateur. Et plus le Congrès amé-
ricain, le Bundestag allemand ou le Storting norvé-
gien sont embouteillés, plus la situation empire.
On comprend mieux, alors, l'intransigeance dont
font preuve les groupes de pression. Comme les pos-
sibilités de marchandages ou de compromis sont
limités dans le cadre de l'institution parlementaire,
leurs eXigences deviennent des ultimatums non
négociables. La théorie du gouvernement représenta-
tif comme intercesseur ultime s'écroule, elle aussi.
L'éclatement des structures de négociation, le grip-
page des centres de décision, la paralysie galopante
qui gagne les corps représentatifs auront peut-être
pour conséquence, à terme, que beaucoup des déci-
sions prises aujourd'hui par un petit nombre de
pseudo-représentants seront progressivement ren-
voyées au corps électoral lui-même. Si les courtiers
que sont nos élus ne peuvent pas traiter à notre
place, eh bien, nous traiterons nous-mêmes. Si les
lois qu'ils fabriquent sont de plus en plus éloignées
de nos besoins où n'en tiennent pas compte, à nous
de faire nos propres lois. Mais, pour cela, il nous faut
des institutions et des techniques nouvelles.
Les révolutionnaires de la Deuxième Vague qui
ont inventé le mécanisme représentatif qui est à la
base des institutions actuelles n'ignoraient pas le
seconde terme de l'alternative: la démocratie
directe. Les Pères fondateurs n'ignoraient rien, eux
non plus, du système communal et du consensus
141
� •
CRlmR UNE NOUVELLE CIVILISATION
organique à petite échelle existant en Nouvelle-
Angleterre. Mais les faiblesses et les limites de la
démocratie directe étaient également notoires - et, à
l'époque, ses inconvénients pesaient plus lourd que
ses avantages.
«Le Federalist soulevait deux objections à cette
innovation», selon McCauley, Rood et Johnson,
auteurs d'une proposition de plébiscite national aux
États-Unis. «Premièrement, la démocratie directe
ne permettait ni de contenir ni de retarder les réac-
tions émotionnelles temporaires du public. Et,
deuxièmement, les communications de l'époque ne
·p ouvaient pas assurer son fonctionnement. »
Ce sont là des problèmes légitimes. Si, au milieu
des années 1960, l'éventuel lancement d'une bombe
thermonucléaire sur Hanoi avait fait l'objet d'une
consultation populaire, comment aurait voté une
opinion américaine enflammée et frustrée? Et com-
ment auraient réagi les Allemands de l'Ouest déchaî-
nés contre la bande Baader-Meinhof à la proposition
d'enfermer les« sympathisants» des terroristes dans
des camps? Et que se serait-il passé au Canada s'il y
avait eu un plébi~cite sur le Québec huit joprs après
l'accession de René Lévesque au pouvoir? Les repré-
sentants élus sont censés être moins émotifs et plus
réfléchis que l'opinion publique.
Néanmoins, différents moyens sont susceptibles
d'être employés pour surmonter cette hyperémoti-
vité du public- par exemple, imposer un délai de
réflexion ou un second vote avant la mise en appli-
cation de décisions importantes adoptées par réfé-
rendum ou toute autre forme de démocratie directe.
142
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
Il est également possible de réfuter la seconde
objection. En effet) les limitations propres aux
anciens modes de communication ont cessé de faire
obstacle à l'extension de la démocratie directe. Les
progrès spectacuiaires de la technologie des télé-
communications ouvrent pour la première fois une
extraordinaire panoplie de moyens en matière de
participation directe des citoyens à la décision PÇ>li-
tique.
Nous avons eu le plaisir, il y a peu de temps) d'être
témoins d'un événement historique constituant une
grande première mondiale : une « délibération muni-
cipale électronique». Grâce au système de télévision
par câble expérimenté par Qube, les habitants d'une
banlieue de Columbus, Ohio, ont pu véritablement
prendre part aux travaux de leur commission du
Plan. Sans quitter leur living, il leur suffisait
d'appuyer sur un bouton pour exprimer instantané-
ment leur opinion sur des questions d'ordre pratique
comme l'aménagement urbain, la réglementation
immobilière ou un projet de construction d'une
autoroute. Non seulement ils avaient la possibilité
de voter « oui » ou « non » mais, en outre, ils pou-
vaient intervenir dans le débat et donner leur point
de vue. Et même, toujours â l'aide d'un bouton, ils
pouvaient dire au président de séance de passer â un
autre point de l'ordre du jour.
Ce n'est lâ que le premier signe, et le plus rudi-
mentaire, annonçant la démocratie directe de
demain. Pour la première fois de l'histoire, un corps
électoral informé peut commencer à prendre ses
propres décisions grâce â l'ordinateur, au satellite, au
143
� CRffiR UNE NOUVELLE CIVILISATION
téléphone, à la télévision par câble, aux techniques
de sondage et autres instruments technologiques
avancés.
Il ne s'agit pas de remplacer un système par un
autre, ni de créer des « mairies électroniques »
comme l'a envisagé sommairement Ross Perot. Des
processus démocratiques bien plus sensibles et raffi~
nés sont possibles. Il ne s'agit pas non plus de choisir
entre la démocratie directe ou la démocratie indi-
recte, l'autoreprésentation ou la délégation de la
représentation.
On peut imaginer beaucoup de dispositions
combinant la démocratie directe et la démocratie
indirecte. À l'heure actuelle, au Congrès et dans la
plupart des autres parlements ou assemblées, les élus
créent leurs propres commissions et les citoyens
n'ont aucun moyen d'obliger les législateurs à en
créer une qui étudierait telle ou telle question négli-
gée ou vivement controversée. Mais pourquoi les
électeurs n'auraient-ils pas le pouvoir, en usant du
droit de pétition, de contraindre une Assemblée à
constituer une commission sur un problème que le
public, lui - au contraire du législateur -, considère
comme important?
Ce n'est pas parce que nous les préconisons sans
réserve que nous mentionnons ces suggestions
« chimériques », mais seulement pour insister sur
une idée d'ordre plus général: il existe des moyens
efficaces d'ouvrir et de démocratiser un système qui
approche du point de rupture et dans le cadre duquel
peu de gens, à supposer même qu'il y en ait, ont le
sentiment d'être représentés. Mais il nous faut sortir
144
� LA D~MOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
des ornières intellectuelles d'un passé vieux de trois
siècles. Nous ne pouvons plus résoudre les pro-
blèmes qui sont les nôtres avec les idéologies, les
modèles ou les vestiges des structures léguées par la
Deuxième Vague.
Il convient de tester de telles propositions aux
implications incertaines sur le terrain et â échelle
réduite avant d'en élargir le champ d'application.
Mais quoi qu'on pense de telle ou telle suggestion,
les vieilles objections adressées â la démocratie
directe s'affaiblissent, et ce au moment précis où se
renforcent celles dont on accable la · démocratie
représentative. Si dangereuse ou même extravagante
que soit la notion de démocratie semi-directe aux
yeux de certains, c'est un principe modéré qui peut
nous aider â inventer pour demain de nouvelles ins-
titutions opérationnelles.
La division de la décision
Ouvrir davantage le système au pouvoir des mino-
rités et permettre aux citoyens d'intervenir plus
directement dans leur propre gouvernement sont
deux impératifs aussi nécessaires l'un que l'autre.
Mais c'est encore insuffisant. Le troisième principe
vital de la politique de demain aura pour objet de
faire sauter le verrou de la décision et de la transférer
là où il convient. C'est cela, et pas simplement un
changement de dirigeants, qui est l'antidote de la
paralysie politique. Un remède que nous appelons
«la division de la décision ».
145
� •
CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Il est des problèmes qui ne peuvent pas se régler
au niveau local. Il en est d'autres qui ne peuvent pas
se régler au niveau national. Certains exigent une
action simultanée à des niveaux différents. En outre,
le lieu adapté au règlement d'un problème n'est pas
fixe. Il varie avec le temps.
Si l'on veut en finir avec le blocage décisionnel qui
est la conséquence de la surcharge des institutions, il
importe de fractionner les décisions et de les redistri-
buer - les répartir plus largement et déterminer le
lieu de la prise de décision en fonction de la nature
des problèmes.
L'appareil politique actuel est en contradiction
formelle avec ce principe. Les problèmes ont changé,
pas le pouvoir de décision. C'est ainsi, par exemple,
que beaucoup trop de décisions obéissent encore à la
loi de la concentration alors que c'est au niveau
national que l'architecture institutionnelle est la plus
élaborée. En revanche, il n'y a pas assez de décisions
prises au niveau transnational, et les structures exis-
tant en ce domaine sont radicalement sous-
développées. Sans compter que trop peu de décisions
sont laissées au niveau subnational - régions, États,
provinces et collectivités locales ou groupements
sociaux sans implication géographique.
Nous sommes sur le plan transnational aussi pri-
mitifs et sous-développés que nous l'étions au début
de l'ère industrielle sur le plan national, il y a trois
cents ans. Si un certain nombre de décisions passent
à l'échelon supérieur, transnational, nous serons en
mesure d'intervenir avec une plus grande efficacité à
ce niveau qui est le terrain d'élection des problèmes
146
� LA D:BMOCRATIE DU XXI• SI:BCLE
les plus explosifs auxquels nous sommes confrontés,
et, du même coup, le centre de décision surchargé
qu'est l'État-nation se verra allégé d'une part de son
fardeau. La division de la décision est essentielle.
Toutefois, nous n'aurons encore accompli que la
moitié du chemin. À l'évidence, il est tout aussi
nécessaire de faire « descendre » une importante
fraction des centres de décision.
Mais, lâ non plus, le principe du tout ou rien ne
joue pas. Il ne s'agit pas d'opposer la décentralisation
â la centralisation en termes absolus. La question qui
se pose est de recadrer le mécanisme de la décision
au sein d'un système devenu â ce point byper-
centralisé que les flux d'informations convergents y
étouffent les centres de décision.
La décentralisation politique n'est pas une garan-
tie de démocratie. La possibilité de l'émergence de
petites tyrannies impitoyables n'est pas exclue. La
politique locale est souvent plus corrompue que la
politique nationale. Sans compter que ce qui se
donne les gants d'être de la décentralisation n'est, en
réalité, qu'une sorte de pseudo-déconcentration dont
les bénéficiaires sont les centralisateurs.
Néanmoins, on peut ergoter autant que l'on vou-
dra, la restauration du bon sens, de l'ordre et de
l'efficacité dans la gestion n'est possible- et cela est
vrai pour bien des gouvernements - qu'au prix d'une
substantielle dévolution du pouvoir central. Il faut
impérativement fractionner le fardeau de la décision
et en attribuer une large part aux échelons inférieurs.
Non point sous le prétexte que des anarchistes
romantiques veulent qu'on en revienne â la« démo-
147
� CR~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
cratie de village » ou que de gros contribuables
mécontents réclament des coupes claires dans les
crédits affectés à l'aide sociale (qui profite aux néces-
siteux), mais pour une raison bien simple : une struc-
ture politique, même équipée d'une batterie d'ordi-
nateurs, n'est capable d'absorber qu'une somme
donnée d'informations - et pas plus - , et ne peut
produire qu'une certaine quantité de décisions d'une
certaine qualité; or, du fait de l'implosion de la déci-
sion, les gouvernements ont dépassé le point de non-
retour.
Autre chose encore : les institutions gouverne-
mentales doivent être en accord avec la structure de
l'économie, le système d'information et les autres
données de la civilisation du moment Nous voyons
se produire aujourd'hui une décentralisation et une
régionalisation fondamentales de la production et de
l'activité économique. En vérité; il est tout à fait pos-
sible que l'économie nationale cesse d'être l'unité de
base.
Comme nous l'avons déjà noté, nous assistons à la
surrection au sein des économies nationales de três
importantes sous-économies régionales de plus en
plus fortes. En ce' qui la concerne, l'entreprise ne
s'efforce pas seulement d'opérer une décentralisation
interne, mais également une décentralisation géo-
graphique effective.
Tout cela découle, pour une part, de la gigantesque
mutation des flux d'informations qui irriguent la
société. Avec l'affaiblissement du maillage central
intervient, ainsi que nous l'avons observé plus haut,
une décentralisation essentielle de la communica-
148
� LA DEMOCRATIE DU XXI• SIËCLE
tion. Nous assistons à une stupéfiante prolifération
de la têlévision par câble, de la vidéocassette, dè
l'ordinateur et des systèmes de messageries électro-
niques privés qui, tous, vont dans le sens de. la
décentralisation.
Il n'est pas possible qu'une société décentralise
l'activité économique, les communications et bien
d'autres procédures cruciales, sans être obligée, tôt
ou tard, de décentraliser aussi la décision.
Tout cela exige autre chose qu'un simple lifting
des institutions politiques et implique des batailles
acharnées ayant pour enjeu le contrôle des budgets,
des impôts, de la terre, de l'énergie et autres res-
sources. La division de la décision ne sera pas facile
à arracher - mais elle est absolument inéluctable
dans les pays hypercentralisés.
L'expansion des élites
Pour comprendre ce qu'est la démocratie, le
concept de « fardeau de la décision >> est d'une
importance capitale. Une certaine quantité et une
certaine qualité 'de décisions politiques sont indis-
pensables au: fonctionnement de toutes les sociétés.
En vérité, chacune a sa propre et unique structure de
décision. Plus les décisions indispensables sont nom-
breuses, variées, fréquentes et complexes, plus lourd
est le « fardeau de la décision » politique. Et la
manière dont celui-ci est réparti influe de façon radi-
cale sur le niveau de démocratie de la société consi-
dérée.
149
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
Dans les sociétés pré-industrielles où la division
du travail était rudimentaire et le changement lent,
la quantité des décisions politiques ou administra-
tives effectivement requises pour faire tourner la
machine était minime. Le fardeau de la décision
était faible. Une minuscule élite dominante semi-
éduquée et non spécialisée était plus ou moins en
mesure de la faire tourner sans l'aide des échelons
inférieurs, portant à elle seule tout le poids de la
décision.
Ce que nous appelons aujourd'hui démocratie
n'est apparu qu'à partir du moment où le fardeau de
la décision a brusquement pris une telle ampleur que
• l'ancienne élite s'est trouvée dans l'incapacité de le
supporter. L'arrivée de la Deuxième Vague entraî-
nant dans son sillage l'extension du marché, une plus
grande division du travail et le passage à un niveau
supérieur de complexité sociale a provoqué, en son
temps, un phénomène d'implosion de la décision du
même genre que celui que cause l'irruption de la
Troisième Vague aujourd'hui.
Les capacités de décision des anciens groupes diri-
geants ont été en conséquence débordées et, pour
faire face, il a fallu recruter des élites et des sous-
élites nouvelles. Et, à cette fin, imaginer des institu-
tions politiques révolutionnaires et inédites.
La société industrielle se développant et devenant
encore plus complexe, les « techniciens du pouvoir »
furent à leur tour obligés de chercher continuelle-
ment un sang nouveau pour les aider à porter le far-
deau de la décision qui ne cessait de grossir. C'est ce
processus, invisible mais inexorable, qui fit entrer en
150
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
rangs toujours plus serrés la classe moyenne dans
l'arène politique. C'est ce besoin dévorant de prises
de décisions qui conduisit à l'élargissement des fran-
chises et ouvrit toujours plus de créneaux que
venaient occuper des hommes issus de l'échelon
inférieur.
Même si cette description n'est qu'approximative-
ment exacte, elle démontre que l'ampleur que revêt
la démocratie dépend moins de la culture, de
l'affrontement des classes cher au discours marxiste,
du courage au combat, de la rhétorique et d'une
volonté politique, que du poids du fardeau de la
décision qui incombe à toutes les sociétés. Quand il
est trop lourd, il doit être immanquablement réparti
par le truchement d'une participation démocratique
élargie. Par conséquent, lorsque le fardeau de la déci-
sion que supporte le système social se dilate, la
démocratie n'est pas une question de choix: c'est
une nécessité de l'évolution. Le système ne peut
fonctionner sans elle.
Tout cela nous donne par ailleurs à penser que
nous sommes peut-être à la veille d'un nouveau et
grand bond en avant de la démocratie. C'est que, en
effet, l'implosion même de la décision qui paralyse
nos présidents, nos premiers ministres et nos gou-
vernements, nous ouvre - pour la première fois
depuis la révolution industrielle - la perspective
exaltante d'une expansion radicale de la participa-
tion politique.
La nécessité de créer de nouvelles institutions
politiques rejoint le besoin que nous avons de nou-
velles institutions familiales, éducatives et écono-
151
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
miques. Elle est indissolublement liée à la recherche
d'une base énergétique nouvelle, de technologies
nouvelles, d'industries nouvelles. Elle reflète le bou-
leversement qui affecte les communications et cette
exigence : la restructuration des rapports que nous
entretenons avec le monde non industrialisé. Elle
est, en somme, la traduction au niveau politique des
transformations accélérées qui interviennent dans
ces différentes sphères.
·Si l'on ne voit pas ces interconnexions, les nou-
velles qui font les manchettes des journaux
demeurent inintelligibles. La grande confrontation
politique n'est pas, en effet, aujourd'hui, le conflit
qui oppose les riches et les pauvres, les groupes eth-
niques qui tiennent le haut du pavé et ceux qui sont
frappés d'exclusive, ni même le capitalisme et le
communisme. La bataille décisive est celle qui se
livre entre ceux qui essaient de maintenir et de sau-
vegarder la société industrielle et ceux qui sont déjà
prêts à la dépasser. C'est le super-combat pour
demain.
Un destin à créèr
Il est des générations dont la destinée est de créer,
d'autres de maintenir une civilisation. Celles qui ont
lancé la Deuxième Vague de changement historique
ont dû, par la force des choses, être des générations
créatrices. Les Montesquieu, les Stuart Mill et les
Madison ont inventé la plupart des structures poli-
tiques qui nous semblent encore aller de soi. À la
152
� LA D~MOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
charnière de deux civilisations; leur rôle était de
créer.
À l'heure actuelle, dans tous les domaines de la vie
sociale, qu'il s'agisse de la famille, de l'école, de
l'entreprise ou de l'Église, de nos systèmes d'énergie
et de nos réseaux de communication, nous nous
trouvons, nous aussi, devant la nécessité de créer de
nouvelles formes adaptées à la Troisième Vague et,
dans de nombreux pays, des millions de gens se sont
déjà attelés à la tâche. Cependant, nulle part la décré-
pitude des structures n'est aussi prononcée ni aussi
dangereuse que dans notre vie politique. Et nulle
part il n'y a moins d'imagination et d'expéri-
mentation; nulle part la répugnance à des change-
ments fondamentaux n'est aussi obstinée.
Même les gens qui font preuve d'un audacieux
esprit d'innovation dans leur travail - dans leurs
cabinets juridiques ou dans leurs laboratoires, dans
leurs cuisines, leurs classes ou leurs entreprises -
semblent se pétrifier pour peu qu'on leur laisse
entendre que notre Constitution ou nos structures
politiques sont vétustes et ont besoin d'être radicale-
ment rajeunies. La perspective d'une transformation
politique en profondeur, avec les risques que cela
comporte, les . effraie tellement que le maintien du
statu quo, si surréaliste et accablant soit-il, fait figure
à leurs yeux de meilleur des mondes possibles.
À l'inverse, il existe dans toutes les sociétés une
frange de pseudo-révolutionnaires ancrés dans les
dogmes dépassés de la Deuxième Vague pour qui
aucun des changements que l'on propose n'est assez
.r:adical - archéo-marxistes, anarcho-romantiques,
153
� CRËER UNE NOUVELLE CIVIUSATION
fanatiques d'extrême-droite, guérilleros en pan-
toufles et terroristes bon teint rêvant de tech-
nocraties totalitaires ou d'utopies médiévales. À
l'heure même où nous entrons à grande vitesse dans
une nouvelle ère historique, ils fantasment sur des
modèles de révolution puisés dans les tracts poli-
tiques jaunis d'hier.
Mais, alors que s'intensifie le super-combat, ce
n'est pas â la reprise d'un quelconque drame révolu-
tionnaire d'antan que nous allons assister- ni ren-
versement des élites en place déclenché par quelque
«parti d'avant-garde» entraînant les masses, ni sou-
lèvement spontané, prétendument cathartique, dont
le terrorisme serait le catalyseur. La création de nou-
velles structures politiques adaptées â une civilisa-
tion de Troisième Vague ne viendra pas en dénoue-
ment d'un quelconque « grand soir » en forme
d'apothéose mais sera le résultat de mille innova-
tions et de mille collisions intervenant sur de multi-
ples plans en de multiples lieux pendant des décen-
nies.
Ce qui n'exClut pas l'éventualité de la violence sur
la route qui nous mène â demain. Le passage de la
civilisation de là Première Vague à celle de la
Deuxième a été une longue et sanglante tragédie, un
tissu de guerres, de révoltes, de famines, de migra-
tions forcées, de coups d'État et de calamités.
Aujourd'hui. les enjeux sont considérablement plus
,
élevés, le temps plus court, l'accélération plus rapide
et les dangers encore plus grands.
Beaucoup de choses dépendent de la plasticité et
de l'intelligence des élites, sous-élites et super-élites
154
� LA D~MOCRATIE DU XXI• SI~.CLE
actuelles. Si elles s'avèrent aussi myopes, aussi
dénuées d'imagination et aussi terrifiées que la plu·
part des groupes dirigeants du passé, elles résisteront
à la Troisième Vague, accroissant par là les risques
de violence, et hâteront leur propre destruction.
Si, en revanche, elles se laissent porter par la Troi·
sième Vague, si elles reconnaissent la nécessité d'un
élargissement de la démocratie, alors elles pourront
prendre part à l'édification d'une civilisation nou·
velle, tout comme les élites les plus clairvoyantes de
la Première Vague, qui, anticipant l'émergence d'une
société industrielle à base technologique, avaient
participé à son enfantement.
La situation varie d'un pays à l'autre, mais il n'y a
encore jamais eu dans l'histoire un aussi grand
nombre de gens pouvant se prévaloir d'un niveau
d'éducation raisonnable et disposant collectivement
d'un savoir d'une telle ampleur. Jamais autant de
gens n'ont bénéficié d'une aisance matérielle aussi
élevée - peut-être précaire, mais suffisante pour leur
permettre de consacrer une part de leur temps et de
leur énergie à la réflexion et à l'action civique.
Jamais autant de gens n'ont eu la possibilité de
communiquer, de voyager et de se frotter autant à
d'autres cultures. Et, surtout, jamais autant de gens
n'ont eu autant à gagner en veillant à ce que les
changements nécessaires, si profonds soient-ils,
s'effectuent pacifiquement.
Les élites les plus éclairées ne peuvent pas, à elles
seules, bâtir une nouvelle civilisation. Pour cela, il
faut les énergies de peuples entiers. Or, ces énergies
existent, elles attendent d'être mobilisées. En vérité,
155
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
si nous fixons explicitement pour objectif à la pro-
chaine génération, particulièrement dans les pays à
haute technologie, la création d'institutions et de
Constitutions résolument nouvelles, peut-être libére-
rons-nous alors quelque chose de beaucoup plus
puissant encore que l'énergie : l'imagination collec-
tive.
Plus tôt nous commencerons à jeter l'ébauche
d'institutions politiques nouvelles fondées sur les
trois principes énumérés plus haut - pouvoir des
minorités, démocratie semi-directe, division de la
décision -, plus les chances d'une transition paci-
fique seront grandes. C'est la volonté de freiner ces
changements, et non les changements eux-mêmes,
qui accroît les risques. C'est la volonté aveugle de
défendre ce qui est périmé qui crée le danger de san-
glants affrontements.
En conséquence, pour éviter des convulsions vio-
lentes, nous devons dès maintenant nous concentrer
sur le problème de la désuétude des structures poli-
tiques dans le monde. Et ne pas confier l'examen de
ce problème aux seuls experts - spécialistes du droit
constitutionnel, avocats et politiciens - mais le sou-
mettre au public '- aux organisations civiques, aux
syndicats, aux Églises, aux collectifs de femmes, aux
minorités ethniques et raciales, aux savants, aux
ménagères et aux hommes d'affaires.
Il faut, en un premier temps, ouvrir un débat
' public aussi large que possible sur le thème de la
nécessité de promouvoir un nouveau système poli-
tique accordé aux besoins de la civilisation de la
Troisième Vague. Il faut multiplier les conférences,
156
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SIÈCLE
les émissions de télévision, les tables rondes, les
exercices de simulation, les simulacres d'assemblées
constitutionnelles pour dégager un ample éventail de
propositions de restructuration politique, pour
ouvrir les vannes d'un torrent d'idées neuves. Nous
devons nous préparer à utiliser à cette fin les outils
les plus sophistiqués dont nous disposons, depuis les
satellites et les ordinateurs jusqu'au vidéo-disque et
à la télévision interactive.
Personne ne sait très exactement ni de quoi sera
fait l'avenir, ni ce qui conviendra le mieux à une
civilisation de Troisième Vague. Pour cette raison,
ce n'est pas une seu1e et massive réorganisation, et
pas davantage une unique métamorphose révolu-
tionnaire autoritairement imposée que nous devons
envisager, mais plutôt des milliers d'expériences
décentralisées permettant de tester de nouveaux
modèles d'élaboration de la décision aux niveaux
local et régional, précédant des applications aux
plans national et transnational.
Mais en même temps, nous devons aussi
commencer d'édifier un collège électoral en vue
d'une expérimentation analogue sur les institutions
nationales et transnationales impliquant leur refonte
totale. À l'heure actuelle, la désillusion largement
partagée, la colère et l'amertume contre les gouver-
nements de la Deuxième Vague peuvent aussi bien
se transformer en fureur frénétique. et sectaire à
l'appel de démagogues en mal d'autoritarisme que
devenir l'aliment d'un processus de reconstruction
de la démocratie.
En engageant une vaste campagne pédagogique-
157
� CRÉER UNE NOUVELLE CIVILISATION
un essai de démocratie anticipatrice dans un grand
nombre de pays simultanément - , nous pouvons
faire obstacle à l'offensive totalitaire. Nous pouvons
préparer les masses aux dislocations et aux crises
périlleuses qui nous guettent. Et nous pouvons exer-
cer des actions stratégiquement localisées sur les
appareils politiques existants afin de hâter les chan-
gements qui s'imposent.
Sans cette formidable pression s'exerçant de bas
en haut, n'espérons pas que les actuels dirigeants en
titre- présidents et hommes politiques, sénateurs et
membres des comités centraux - se bousculent pour
faire le procès d'institutions qui, si caduques soient-
elles, sont pour eux sources de prestige et de richesse,
sans compter qu'elles leur donnent l'illusion, à
défaut de la réalité, du pouvoir. Quelques hommes
politiques avisés, quelques personnages exception-
nels prêteront sans tarder la main au combat pour la
transformation des institutions politiques, mais la
plupart ne bougeront pas avant que les revendica-
tions extérieures n'aient acquis une force irrésistible
ou que la crise ne soit déjà si mûre et si grosse de
violence qu'il n'~ aura pas d'autre possibilité.
C'est donc nous qui, en définitive, sommes
comptables du changement. Et nous devons
commencer par changer nous-mêmes, par apprendre
à ne pas fermer prématurément notre esprit à ce qui
est nouveau, surprenant et apparemment révolution-
naire. Cela veut dire combattre les étrangleurs
d'idées prompts à porter le coup de grâce à toute pro-
position nouvelle sous prétexte que c'est irréalisable,
et monotones défenseurs de ce qui existe déjà, même
158
� LA DÉMOCRATIE DU XXI• SlBCLE
si c'est absurde, coercitif ou inexploitable- sous pré-
texte que c'est utilisable. Cela veut dire se battre
pour la liberté d'expression- pour le droit des gens à
formuler leurs opinions, même si elles sont héré-
tiques.
Cela veut dire, surtout, engager sans plus attendre
ce processus de reconstruction avant que la désinté-
gration des systèmes politiques en vigueur n'ait
atteint le seuil fatidique au-delà duquel les forces de
la tyrannie se déchaîneront, rendant impossible un
passage pacifique à la démocratie du xx1e siècle.
Si nous nous mettons à l'œuvre sans délai, nous
·pourrons, nous et nos enfants, participer à cette
tâche exaltante : la reconstruction, non seulement de
nos structures politiques périmées mais de la civili-
sation même.
Comme la génération des révolutionnaires de
jadis, notre destin est de créer notre destin.
� POUR DE PLUS AMPLES INFORMATIONS
La presse américaine et de nombreux autres pays a
salué la parution des précédents ouvrages d'Alvin et
Heidi Toffier: «magnifiques», suivant le Washing-
ton Post,« explosifs» et« brillamment écrits», pour
le Wall Street Journal, ou encore d'une «fraîcheur
impérissable» d'après Business Week. Traduits en
plus de trente langues et tirés à plusieurs millions
d'exemplaires, ils ont compté parmi leurs lecteurs des
présidents et des premiers ministres, de Richard
Nixon et Indira Gandhi à Yasuhiro Nakasone et Mik-
haïl Gorbatchev, qui les ont cités en public ou en
privé.
Lorsque la Troisième Vague est sorti en Chine, les
autorités y ont aussitôt vu une source de «pollution
spirituelle occidentale >> et en ont interdit la vente.
Lorsqu'il fut de nouveau mis en circulation, il devint
le deuxième succès de librairie en Chine populaire...
après les discours de Deng Xiaoping. Il devint la
«Bible » du mouvement démocratique et lorsque les
«durs» déposèrent Zhao Ziyang, le président du
Parti communiste qui s'était montré conciliant avec
161
� C~ER UNE NOUVELLE CIVILISATION
les étudiants qui manifestaient sur la Place Tienan-
men, ils lui reprochèrent, entre autres choses, d'avoir
reçu les Toffier.
Alors qu'ils refusent le terme« prédire », soulignant
.que nul ne saurait« connaître» l'avenir, leurs livres et
leurs conférences ont anticipé, parfois de plusieurs
décennies, nombre des événements majeurs de notre
temps: notamment l'essor de l'ordinateur, l'effondre-
ment de l'Union soviétique, l'unification de l'Alle-
magne, l'éclatement de la famille nucléaire, les pro-
grès stupéfiants réalisés au cours des dernières années
· en matière de clonage et de conception, les nouvelles
formes d'organisation antibureaucratiques, la prolifé-
ration des marchés et de communications de niche,
sans oublier le développement des organisations poli-
tiques autour d'un enjeu unique, des mouvements de
base et de l'intérêt pour la « démocratie électro-
mque».
Leurs ouvrages majeurs - le Choc du futur, la Troi-
sième Vague et les Nouveaux Pouvoirs- forment une
trilogie et présentent un modèle intégré de l'économie
et de la société en gestation.
Guerre et contre-guerre, leur tout dernier essai,
applique leur modèle analytique aux problèmes
actuels de la guerre et de la paix.
Si vous avez lu tel ou tel de leurs ouvrages, s'ils vous
ont influencé, faites-le-leur- faites-le-nous- savoir à
l'adresse suivante :
162
�j
Préface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
.- A vant·propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
Chapitre premier : Le super·combat . . . . . . . . 19
Chapitre II : Le choc des civilisations . . . . . . 33
/ Chapitre III : Le substitut final. . . . . . . . . . . . . 45
Chapitre IV : La manière dont nous créons la
richesse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 55
Chapitre V: Matérialo-ma:chisme ...... . .. .. 67
Chapitre VI : Le choc du socialisme avec le
r
1
futur .......... ... . ... . . .. ... ........... 89
Chapitre VII: L'affrontement des mandants.l03
f
J Chapitre VIII : Piincipes d'un ordre du jour de
j
la Troisième Vague ..................... 119
( Chapitre IX: La démocratie du XXIe siècle .. 129
Pour de plus amples informations ....... ... 161
(
r
1
� Depuis la publication de leur premier best-seller, le
Choc du futur (1970), Alvin et Heidi Toffier n'ont cessé
de suivre l'affrontement de deux civilisations: celle,
mécaniste et bureaucratique, · de l'âge des mo-
chines, et celle, humanisée, «démossifiée», de l'ère à
venir du savoir. Longtemps, leur travail a paru «futu-
riste». Mois ce qu'ils ont expliqué voici un quart de
siècle n'appartient plus ou futur: c'est notre présent
immédiat. La crise des institutions de la Deuxième
Vogue bot son plein, et c'est à nous qu'il appartient,
dès aujourd'hui, de relever le défi et de créer de
nouvelles institutions en vue d'un monde de la
Troisième Vogue.
Dons le livre qu'ils nous proposent aujourd'hui, les
Toffler ont tiré la substantifique moelle de leurs
ouvrages précédents afin de poser les jalons d'un
calendrier pour une Troisième Vogue. Leur critique
de la politique actuelle est aussi accablante que
leurs solutions - jusqu'ici inédites- pour une politique
nouvelle et réconciliée avec 1 'avenir sont provo-
contes.
Alvin et Heidi Toffler sont sans doute les futuro-
logues les plus célèbres de notre temps. Le Choc du
futur, la Troisième Vogue, les Nouveaux Pouvoirs,
Guerre et Contre-guerre, publiés dans plus de cin-
quante pays et trente langues différentes, ont obte-
nu de très nombreux prix un peu partout dans le
monde - dont, en France, le prix du Meilleur Livre
étranger. Les Toffler, qui vivent en Californie, sont
mariés, travaillent, voyagent et pensent ensemble
depuis plus de quarante ans.
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782213 594477
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| Date et heure | Dimensions | Utilisateur | Commentaire | |
|---|---|---|---|---|
| actuel | 31 décembre 2011 à 16:45 | (1,47 Mo) | LeSurHumain (discuter | contributions) | |
| 2 novembre 2011 à 14:49 | (1,47 Mo) | LucFinella (discuter | contributions) | (Nous assistons à la naissance d'une civilisation et, de toute part, des aveugles s'efforcent de l'étouffer dans l’œuf. Cette civilisation nouvelle entraîne dans son sillage de nouveaux modèles de structure familiale, elle modifie nos façons de tra) |
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