Pdf:Action pol selon SWeil.pdf

De nous-les-dieux.org.
Aller à : Navigation, rechercher
Action_pol_selon_SWeil.pdf(Taille du fichier : 1 009 Ko, type MIME : application/pdf)
L’action politique selon Simone Weil
Par Bertrand Saint-Sernin
(2008)

L’objet de ce livre est de présenter une énigme : comment une jeune fille, issue d’une famille de la moyenne bourgeoisie, enseignant la philosophie dans des lycées de province, a-t-elle discerné avec tant de sûreté les caractères du XXe siècle ? Elle n’a pas disposé d’informations particulières, elle n’a pas eu de responsabilités politiques, elle n’a connu personnellement aucun des hommes d’État au pouvoir. Elle ne met pas en oeuvre des techniques compliquées d’analyse sociologique ou économique, et pourtant elle voit ce qui est.

Son regard, au lieu de se disperser, choisit dans la profusion du réel la situation, l’événement ou le détail révélateurs. Elle n’agit pas en spectateur, elle ne témoigne même pas : n’interposant pas entre ce qu’elle découvre et ce qu’elle écrit les opacités d’un moi, elle accède à des vérités élémentaires qu’elle nous fait partager. Elle sait que, si l’erreur est multiple, la vérité est simple. Les mobiles des actions, la nature des obligations, le devoir n’épousent pas les formes des sociétés ni les vicissitudes de l’histoire : une conduite courageuse se reconnaît à travers l’espace et le temps aussi aisément qu’une vérité mathématique. Les instruments du pouvoir, les applications de la force, les désirs des individus changent d’apparence ou d’objet ; dans leur fond, ils ne varient guère.

Si les hommes ont tant de mal à savoir qu’il existe des êtres et des choses, c’est que la peur les étreint, que le malheur de leur condition les accable. Dès lors, ils préfèrent rêver le monde que le connaître, et s’agiter plutôt qu’agir. Simone Weil ne croit pas à l’existence fantomatique des idées : l’action seule est susceptible de changer la société, à condition d’opérer graduellement et avec méthode. Quand elle ne prend pas sa source dans le moi ou le nous, elle possède en effet un pouvoir générateur : son déploiement l’intensifie au lieu de l’user.

En même temps, Simone Weil sent trop vivement le nihilisme et l’activisme de l’idéologie hitlérienne ou stalinienne pour ne pas redouter que les actions des hommes ne reposent entièrement sur la force : le pouvoir se réduit à la course au pouvoir : au lieu de servir à la construction des cités, il entretient la rivalité des factions et des États.

Simone Weil a été saisie par le malheur du monde : celui qui provient des guerres civiles et étrangères, celui qu’engendre l’oppression sociale, celui que l’univers, par sa seule marche, inflige à la fragilité humaine. Et pourtant, elle évite le pathétique : le malheur exprime la distance entre la nécessité et le bien, entre la force et la destination de l’âme. Il figure dans la constitution de l’univers, il fait partie de l’ordre des choses.

La politique se conçoit et se conduit à l’ombre du malheur, car sa fonction est de faire prévaloir le bien, non de conquérir ou de conserver le pouvoir. Sa grandeur tient aux contraintes de la fonction qui lui échoit : s’occuper du salut des hommes et des États, non dans un autre monde, mais ici-bas. Elle opère à la jointure de deux empires, celui de la force et celui de l’âme. Par là, elle est un art de composition, comme la musique. Son objet est le plus important que puissent se fixer des hommes : agir librement et sans peur pour la conservation ou la fondation des cités.

Simone Weil a exercé tous les pouvoirs de l’attention : aptitude à discerner les situations et à distinguer les êtres ; capacité d’appliquer à la compréhension du changement des idées éternelles ; sens de la simplicité du vrai. L’attention n’est aucunement une espèce de tension : elle en est l’opposé. Ne font preuve du génie de l’attention que les héros tranquilles, les braves, qui, se tenant aux avant-postes, y voient se former les premiers éléments d’un monde. L’attention ne demande pas un effort : elle repose sur l’art difficile de ne rien faire, c’est-à-dire sur l’aptitude à mettre entre parenthèses l’agitation et l’inquiétude du moi, à l’effacer, y compris dans les situations critiques.

Simone Weil, par la seule attention à ce qui est, arrive à des vues qui, après coup, nous frappent par leur caractère prophétique : l’hitlérisme, le stalinisme, le totalitarisme, le colonialisme, l’oppression sociale, la machinerie de la force et les illusions du pouvoir, la marche des États, le dépérissement et le salut des nations, l’importance de la recherche technique, le rôle des groupes dans la prise en main des masses, l’intensification et la mondialisation des guerres font de sa part l’objet d’analyses qui, à plus d’un demi-siècle de distance, n’ont pris aucune ride.

Quand on observe sa manière de faire, on constate qu’elle est simple : elle vit des expériences, en dégage avec méthode l’élément universel, met en évidence, à partir d’occasions singulières et de faits limités, une doctrine qui est tout le contraire d’un système. Elle appelle en effet doctrine, non un corps d’idées ou de conceptions, mais la face même des choses quand elle est vue dans un esprit de vérité. La doctrine est l’attention au monde, et le prophétisme une perception parfaite. Si l’attention prophétique de Simone Weil a une source, celle-ci naît où concourent l’expérience, la méthode et la doctrine.


Historique du fichier

Cliquer sur une date et heure pour voir le fichier tel qu’il était à ce moment-là.

Date et heureDimensionsUtilisateurCommentaire
actuel15 novembre 2010 à 07:02 (1 009 Ko)Krishnaji (discuter | contributions)

Les 3 pages suivantes utilisent ce fichier :

Faits relatifs à Action pol selon SWeil.pdf — Recherche de pages similaires avec +.Voir comme RDF
Outils personnels
Espaces de noms
Variantes
Actions
Navigation
Boîte à outils