Le livre des sagesses/Tradition et transmission/Aperçus sur l'initiation, René Guénon

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« IL S'AGIT PROPREMENT
DE LA TRANSMISSION D'UNE
INFLUENCE SPIRITUELLE »
René Guénon, Aperçus sur l'initiation
Le rattachement à une organisation traditionnelle régulière est non seulement une condition nécessaire de l'initiation, mais il est même ce qui constitue l'initiation au sens le plus strict, tel que le définit l'étymologie du mot qui la désigne, et c'est lui qui est partout représenté comme une « seconde naissance », ou comme une « régénération » ; « seconde naissance », parce qu'il ouvre à l'être un monde autre que celui où s'exerce l'activité de sa modalité corporelle, monde qui sera pour lui le champ de développement de possibilités d'un ordre supérieur ; « régénération », parce qu'il rétablit ainsi cet être dans des prérogatives qui étaient naturelles et normales aux premiers âges de l'humanité, alors que celle-ci ne s'était pas encore éloignée de la spiritualité originelle pour s'enfoncer de plus en plus dans la matérialité, comme elle devait le faire au cours des époques ultérieures, et parce qu'il doit le conduire tout d'abord, comme première étape essentielle de sa réalisation, à la restauration en lui de l'« état primordial », qui est la plénitude et la perfection de l'individualité humaine, résidant au point central unique et invariable d'où l'être pourra ensuite s'élever aux états supérieurs. Il nous faut maintenant insister encore à cet égard sur un point capital : c'est que le rattachement dont il s'agit doit être réel et effectif, et qu'un soi-disant rattachement « idéal », tel que certains se sont plu parfois à l'envisager à notre époque, est entièrement vain et de nul effet[1]. Cela est facile à comprendre, puisqu'il s'agit proprement de la transmission d'une influence spirituelle, qui doit s'effectuer selon des lois définies ; et ces lois, pour être évidemment tout autres que celles qui régissent les forces du monde corporel, n'en sont pas moins rigoureuses, et elles présentent même avec ces dernières, en dépit des différences profondes qui les en séparent, une certaine analogie, en vertu de la continuité et de la correspondance qui existent entre tous les états ou les degrés de l'Existence universelle.

Les notions de tradition et de transmission, sans être tout à fait consubstantielles à l'ésotérisme, ou sans recevoir toujours un sens univoque et précis, sont cependant récurrentes dans les discours ésotériques, et ce dès la Renaissance. En effet, l'une des caractéristiques de l'humanisme ésotérisant est la recherche d'une origine incontestable, commune aux diverses traditions philosophiques et religieuses, susceptible ainsi d'assurer la paix politique et la concorde religieuse. Le projet apologétique des premiers ésotéristes est donc de retrouver dans les traditions anciennes la présence anticipée de la tradition chrétienne, véhiculée par une chaîne d'initiés faisant autorité.

En terres germaniques, la perspective est quelque peu différente. Les courants ésotériques issus de Paracelse (les théosophies et le rosicrucianisme) substituent volontiers aux chaînes de traditions antiques des illuminations plus immédiates entées sur une herméneutique visionnaire de l'Écriture et la Nature. Le souci n'est plus alors tant d'assurer la concorde des religions et des savoirs, par la redécouverte d'une origine commune, que d'en établir la concordance, afin que se révèle une religion universelle. D'une certaine manière, l'accent se déplace de l'origine, de l'histoire et du temps (la chaîne des initiés) vers l'universalité, la géographie et l'espace (unité des religions, des philosophies et des sciences). Toutefois, ces deux perspectives se mêlent. Ainsi, la franc-maçonnerie anglaise du début du XVIIIe siècle se réclame d'une origine adamique pour étayer son théisme modéré et moral, sa « Religion Catholique » (c'est-à-dire universelle) « sur laquelle tous les hommes sont d'accord » (Constitutions de 1723).

Avec la découverte des religions du monde dans un cadre romantique, la notion de tradition perd presque toute coloration apologétique : d'une part, les religions expriment chacune des conceptions différentes, mais conciliables et complémentaires, et, d'autre part, la religion est un élément constitutif de la nature humaine — ce qui explique les parentés que l'on pense retrouver dans les diverses traditions religieuses ainsi mises en harmonie mutuelle comme des manifestations variées d'une unique tradition universelle. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, surtout dans la mouvance occultiste mais aussi dans certains milieux catholiques, la dimension historique d'une tradition à la fois originelle et universelle est remise en valeur : les tentatives de concordance que l'on opère alors entre les religions et leurs symboles sont censées témoigner de l'existence d'une tradition originelle qui s'est ramifiée en diverses traditions. On cherche dans chaque tradition particulière la dimension intérieure, « ésotérique », La Doctrine Secrète (comme écrit en 1888 Madame Blavatsky, la fondatrice de la Société théosophique), qu'elle tient, via la chaîne des Grands Initiés (titre d'un ouvrage à succès d'Edouard Schuré de 1889), de la tradition originelle. C'est là aussi le travail auquel s'est consacré l'un de nombreux courants de l'ésotérisme contemporain, « l'école traditionnelle » (aussi appelé « traditionalisme », « traditioniste » ou « pérennialisme »). Toutefois, à la différence des occultistes, des théosophistes et des new agers, les traditionalistes n'adoptent pas un schéma évolutionniste progressiste. Notre histoire n'est pas celle d'une évolution spirituelle positive, mais négative : dans les conditions de notre cycle historique, la Tradition primordiale, d'origine non-humaine, s'obscurcit. L'ésotérisme est alors la voie d'accès à la Tradition, partie la plus haute et la plus pure des traditions et de leurs symboles. C'est ici que s'inscrit le thème de l'initiation, que René Guénon, figure de proue de l'école traditionnelle, expose particulièrement à partir des années 1930. En effet, l'initiation est l'action par lequel l'influence spirituelle de l'origine absolue, Dieu, est transmise à l'initié de manière à ce qu'il puisse s'approprier réellement la Tradition. L'initiation étant le fait d'une tradition (au sens étymologique de tradere, transmettre) ne peut s'effectuer, sauf cas exceptionnels, que par un rattachement effectif à une organisation régulière qui remonte de manière certaine à la source non-humaine et atemporelle de la Tradition.

Jérôme ROUSSE-LACORDAIRE

Notes :

  1. Pour des exemples de ce soi-disant rattachement « idéal », par lequel certains vont jusqu'à prétendre faire revivre des formes traditionnelles entièrement disparues, voir Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, ch. XXXVI

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