Le livre des sagesses/Spiritualités de la renaissance et de la modernité/Thérèse d'Avila et Jean de la Croix

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THÉRÈSE D'AVILA
ET JEAN DE LA CROIX
« J'irais vers toi sans tarder. Moi en toi tu me chercheras ! »
Thérèse d'Avila, Cantiques du chemin


Le Siècle d'or espagnol

En 1492, lors de la chute de Grenade, les Rois Catholiques Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille ouvrent par la réunion de leurs États le Siècle d'or espagnol ; Charles Quint, leur petit-fils, né en 1500, scelle leurs espérances de suprématie européenne en ajoutant à l'Espagne l'héritage bourguignon (essentiellement une grande partie des Pays-Bas, la Franche-Comté et les prétentions sur le duché de Bourgogne), les conquêtes italiennes dont Naples, les États héréditaires des Habsbourg et enfin l'empire qui implique la suzeraineté de l'Allemagne. Malgré de nombreuses révoltes, dont celle de Castille en 1521, ce dernier est couronné à Bologne en 1530 et son règne sera marqué par le souci constant de défendre la chrétienté y compris contre les musulmans.

Ainsi, la seconde moitié du XVIe siècle, si encombrée de querelles religieuses, spécialement en Europe centrale, suscita sous la protection de Charles Quint puis de Philippe II un fort élan spirituel en Espagne qui se traduit par trois aspects essentiels. Le premier se développe au sein du clergé qui, sous l'impulsion du cardinal-régent Garcia Ximènes de Cisneros, entreprend la réforme de son Église, tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel. Le deuxième se manifeste à travers la foi ardente du peuple espagnol qui, de la paysannerie à la noblesse, est animé par un modèle héroïque — voire fanatique — de sainteté. Le troisième donne naissance à un fort courant mystique dont l'objectif essentiel consiste en la quête de l'union à Dieu et qui se caractérise par l'expression lyrique et passionnée de l'aventure intérieure.

Deux grandes figures réformatrices dominent cette période de fermentation spirituelle : Thérèse d'Avila d'abord, qui a dégagé avec réalisme dans ses écrits les effets psychologiques de l'union transformante, puis Jean de la Croix, qui a tenté de dégager les conditions de cette expérience mystique dont le but consiste en l'égalité d'amour par laquelle Dieu rend l'âme capable de Lui. Plusieurs écrivains influents avaient préparé ce mouvement comme les dominicains Louis de Grenade (1505-1588) et Jean d'Avila (1500-1569), tous les deux conseillers de Thérèse.

« Plutôt briser que plier »

Née en 1515 à Avila, cinquième enfant du chevalier Alonso Sánchez de Cepeda, sainte Thérèse a transcrit à son insu la devise de sa ville : « Plutôt briser que plier » dans son aventure intérieure. Issue d'une famille de petite noblesse fière et pieuse, elle connaît une enfance heureuse et une éducation soignée, marquées par une dévotion omniprésente. Orpheline à l'âge de quatorze ans, elle est conduite par son père comme pensionnaire, en 1531, chez les augustines de Notre-Dame-de-Grâce où se produit la première étape de sa conversion, marquée par une attirance encore hésitante pour la vie religieuse; mais de fréquents accès de maladie nerveuse la contraignent à passer de nombreux séjours dans sa famille entre 1533 et 1536.

C'est pendant cette période qu'à la suite d'une longue bataille intérieure elle prend la décision déchirante mais irrévocable de revêtir l'habit, contre la volonté de son père, le 2 novembre 1536 :

« [...] lorsque je sortis de la maison de mon père, je ne crois pas que j'aurai une douleur plus grande quand je mourrai. Mes os, me semble-t-il, se séparaient chacun pour soi. Comme je n'avais pas l'amour de Dieu pour m'ôter l'amour de mon père et de mes parents, je rassemblais toutes mes forces et me faisais une si grande violence que, si le Seigneur ne m'eût aidée, mes considérations n'auraient pas suffi pour que j'aille plus avant. Alors Dieu me donna courage contre moi-même, de sorte que j'exécutai mon projet » (Vie écrite par elle-même VI).

Toute la vocation de la sainte s'inscrit dans l'expression de ce souvenir : le choix du carmel de l'Incarnation révèle une pensée déjà contemplative à laquelle s'ajoute la prise de conscience des vanités du monde et de la sécurité de la vie monastique; mais la volonté qu'elle doit déployer pour accomplir sa résolution ne saurait effacer ce qui est au coeur de son discours : l'amour, celui de sa famille auquel elle renonce, celui de Dieu auquel elle aspire et qui lui manque. Déjà le désir de Dieu est son horizon, qui la dépouille dans ses attachements sans pour autant la combler.

Amour de soi, désir de l'Autre

Les vingt années qui suivent son noviciat constituent un long engagement sur les voies de l'oraison, toujours caractérisé par le combat avec soi-même : l'expérience de la dualité intérieure, dont les modalités varient selon les étapes franchies, fonde la quête de la jeune religieuse. Si elle vit son entrée au carmel dans une joie profonde, due au sentiment de se libérer des soucis matériels de ce monde, elle accomplit cependant sa profession, le 3 novembre 1537, « en se faisant violence » : la lutte avec les résistances du moi est désormais engagée même si elles sont encore mal identifiées, et les souffrances du renoncement accompagneront toujours les états mystiques de Thérèse jusqu'à sa mort.

Souvent malade, la jeune carmélite fait plusieurs séjours dans sa famille; chez un oncle, elle découvre le Tercer abecedario du franciscain Osuna, sorte de manuel pratique, paru en 1527 et ordonné selon l'ordre alphabétique, qui donne des conseils pour accéder à l'oraison de recueillement : l'âme, après avoir acquis par le renoncement une très grande pureté, doit éliminer de soi tout ce qui vient du monde, se rendre aveugle, sourde et muette à la fois aux sens et aux facultés supérieures, pour pouvoir fixer son attention en Dieu seul qui ne peut manquer de venir combler ce vide intérieur. Thérèse suit dès lors la méthode à la lettre et atteint, de manière toujours fugitive, des états de quiétude qui transforment un amour d'appréciation en une expérience de communion spirituelle.

En 1538, son état de santé s'aggrave brutalement : une faiblesse extrême, des nausées violentes et des douleurs continuelles dans les os la laissent grabataire et malgré une semi-guérison, ces crises — sans remède — perturberont le cours de son existence. Quelles que soient les causes de cette maladie — pénitences excessives ou manifestations hystériques — Thérèse endure la douleur physique avec résignation. Son rétablissement provisoire au printemps 1542 ouvre une nouvelle crise : distraite par des amitiés, accablée par la conscience de ses faiblesses morales, elle abandonne l'oraison mais reste hantée par la nostalgie de la présence divine. En 1543, la direction du dominicain réformateur Hurtado de Mendoza l'incite à reprendre l'oraison mais, avoue-t-elle, « sans renoncer aux occasions » : ainsi, pendant douze ans, elle va faire l'expérience de la division intérieure. Souvent, bien peu portée au recueillement, elle s'y contraint sans retrouver les moments d'union connus après la lecture d'Osuna : « Mon âme était bien fatiguée, et malgré mes ardents désirs, mes habitudes mauvaises ne lui permettaient pas de se reposer » (Vie écrite par elle-même IX).

C'est la lecture des Confessions de saint Augustin, parues dans leur traduction castillane en 1554, qui l'éclaire alors de manière décisive; elle prend pour sienne la parole de l'évêque africain : « Induite Dominum Jesum Christum » et conforme sa volonté au vouloir divin : elle est passée de l'effort de la soumission à l'élan de l'abandon à Dieu. Thérèse a alors quarante ans lorsqu'elle éprouve cette transformation radicale qui l'attire hors d'elle-même dans l'ouverture au Tout Autre; vingt ans de lutte intérieure ont dilaté son âme souffrante aux dimensions du désir de Dieu.

La rencontre de l'Ami

Les années 1555 à 1559 constituent ainsi une période de retraite intérieure où la carmélite semble, non tant par effort mais en vertu d'un attrait passionné, entrer aisément dans l'oraison de recueillement : « On dirait que l'âme, comprenant enfin que les choses de ce monde ne sont qu'un jeu, se lève au meilleur moment et s'en va » (Vie écrite par elle-même XXIV).

Dans cette manière de prier, l'âme conserve son activité qui consiste seulement à se rappeler la présence divine sans se laisser distraire par aucune préoccupation ni formuler aucun discours. Mais à partir de 1557, confrontée dans l'état d'oraison à des grâces exceptionnelles, la carmélite est en proie à la crainte de l'illusion voire à l'angoisse de la folie. Paroles, ravissements, visions jalonnent alors son cheminement intérieur : ces manifestations engendrent dans l'instant son adhésion totale à la plénitude divine mais suscitent après leur passage ses doutes sur l'authenticité de son expérience spirituelle. Ses premiers confesseurs, hantés par la crainte de l'hérésie, l'incitent à la méfiance et aux mortifications sans la rassurer, jusqu'à ce que sa rencontre avec le franciscain réformateur Pierre d'Alcántara, à l'été 1560, lui apporte la confirmation du caractère mystique de ses états et la paix intérieure.

Ces trois types de phénomènes ont en commun deux caractéristiques : tout d'abord, ils opèrent toujours une réunification de l'âme dans la conformité au vouloir divin et par là même ils sont source de « suavité ». Ainsi les premières paroles divines entendues par Thérèse : « Je ne veux plus que tu converses désormais avec les hommes, mais seulement avec les anges » (Ribera, Vie de Sainte Thérèse IV, 18) mettent fin à ses relations mondaines en plaçant ses véritables amitiés sous le regard de Dieu. Tout autres sont les moments de ravissement : très fugitifs, ils mettent l'âme « tout entière au pouvoir d'un autre, et durant ce temps qui est de très courte durée, le Seigneur ne lui laisse ce semble de liberté pour rien ». Ils semblent souvent précéder des visions du Christ en croix ou élevé en gloire dont la plus marquante est celle de la Transverbération qui revient à plusieurs reprises durant l'année 1559 :

« Je voyais donc l'ange qui tenait à la main un long dard en or dont l'extrémité en fer portait, je crois, un peu de feu. Il me semblait qu'il le plongeait parfois au travers de mon coeur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles. En le retirant, on aurait dit que ce fer les emportait avec lui et me laissait tout entière embrasée d'un immense amour de Dieu. »

Cette expérience transforme la créature dans l'union au Tout Autre par un violent arrachement à soi-même, source à la fois de souffrance et de joie : « J'aurais voulu ne rien voir et ne point parler, mais savourer mon tourment, car il était pour moi une gloire au-dessus de toutes les gloires d'ici-bas» (Vie écrite par elle-même XX).

Cette vision semble parachever une étape dans la vie intérieure de Thérèse d'Avila en confirmant la capacité de son âme à s'anéantir pour se laisser envahir par l'amour divin. La singularité de son expérience réside surtout dans sa force puisque l'accès au premier état de l'oraison — le recueillement — la fait presque immédiatement participer à la vie d'union à Dieu, sommet de la vie mystique que bien peu de spirituels ont atteint. Et si la sainte va désormais renoncer à la retraite pour s'engager dans l'action, c'est parce que toutes ses fondations ont pour objet de susciter l'oraison, source et flamme de la rénovation religieuse.

« Le nouveau Bethléem »

La première fondation de Thérèse, qualifiée de « Nouveau Bethléem » par Pierre d'Alcántara, va rencontrer bien des tribulations avant de s'installer à Avila sous la protection de saint Joseph. Le projet, encouragé par son amie Guiomar de Ulloa, se heurte aux réticences de la hiérarchie ecclésiastique, qui s'expliquent à la fois par la rivalité des obédiences avec les ordres contemplatifs et par la crainte omniprésente de voir surgir, en ces temps de rénovation religieuse, des courants hérétiques. Mais la famille et les amis de Thérèse agissent en secret pendant qu'elle se rend à Tolède en 1561, à l'appel d'une grande dame de l'aristocratie, dora Luisa de la Cerda, qui veut trouver auprès d'elle des consolations spirituelles. À son retour, un bref pontifical autorise la fondation du couvent de Saint-Joseph, qui s'installe le 24 août 1562, et en janvier 1563 Thérèse reçoit la permission provisoire de quitter l'Incarnation et de rejoindre ses nouvelles soeurs; elle y restera jusqu'à l'été 1567. Cette première fondation apparaît d'emblée comme une création originale plutôt qu'une réforme : elle offre une synthèse de la vie érémitique et de l'existence conventuelle. Les Constitutions que Thérèse rédige progressivement à partir de 1562 restaurent le respect de la règle primitive mais surtout développent le souci nouveau de favoriser l'oraison. Tous les principes édictés ont ainsi pour but de favoriser le recueillement; si la pauvreté et la solitude en sont les deux conditions fondamentales, des pratiques nouvelles apparaissent, en particulier celle des exercices spirituels quotidiens et de la lecture régulière d'ouvrages qui joignent le souci de la vie intérieure à la connaissance des traditions et à une ferme orthodoxie. Ces écrits sont bientôt complétés par un recueil de conseils rédigés entre 1562 et 1568, Le chemin de perfection, qui développe les caractères de la vie carmélitaine. La soumission sans réserve à l'Église, la réception des sacrements et, grâce à cela, l'union à Jésus Christ conditionnent l'élévation à Dieu et l'infusion de l'Esprit. L'oraison y est conçue comme une amitié fondée sur l'anéantissement du moi qui, seul, peut permettre à l'âme de renaître en Dieu car la mort de la conscience réflexive permet l'union à la divinité et, à défaut, de souffrir puisque c'est le plus sûr témoignage d'amour de la créature qui accepte la destruction de son moi afin de se reposer un jour dans le seul « Bien-Aimé ».

La Madre sur les routes d'Espagne

À partir d'avril 1567, l'existence de la carmélite prend une autre dimension : de recluse, elle devient la Madre qui parcourt inlassablement les routes de cette Castille, avide de dévotion. Lors de sa visite à Avila, le vicaire général des carmes, Jean-Baptiste Rubeo, chargé par Pie IV de la réforme de l'Ordre, autorise Thérèse à développer ses fondations, sous son obédience et en Castille. Elle quitte San José le 13 août 1567 et fonde sept couvents de carmélites : Medina del Campo, Malagón, Valladolid, Tolède, Pastrana, Salamanque, Alba de Tormes. Les difficultés hiérarchiques et matérielles sont nombreuses mais elle bénéficie de l'immense concours des âmes qui en Espagne, à cette période, cherchent Dieu à travers l'oraison et sont attirées par sa réputation de sainteté. Au début d'octobre 1574, elle regagne Avila mais c'est pour se préparer à un long et pénible voyage en Andalousie. Sur la demande du curé de Beas, elle vient y fonder un couvent le 16 février 15 75 et se réjouit des progrès de la Réforme catholique en Andalousie, et malgré ses hésitations, elle installe une fondation à Séville au début de 1576. Mais sa communauté attire les calomnies et sa présence en Andalousie suscite l'hostilité des autorités religieuses, entraînant même une enquête — sans suite — de l'Inquisition. Elle repart donc pour Tolède où, dans la solitude, elle rédige en 1577 Le château de l'âme qui évoque, de manière méthodique, ces demeures de l'intériorité où Dieu se fait connaître et aimer par le don de sa grâce. Elle achève l'ouvrage à San José où elle reste jusqu'en 1579, assistant, impuissante, au coup d'arrêt donné à la réforme de l'Ordre carmélite, et sent la nécessité de visiter, pour les soutenir, ses fondations castillanes de juillet 1579 à janvier 1580. La « pauvre petite vieille », comme elle dit, repart une dernière fois édifier les couvents de Villanueva de la Jara en 1580, de Palencia et Soria en 1581 et enfin de Burgos en juillet 1582. Épuisée, malade, elle projette de rentrer à San José mais doit s'arrêter à Albe, où elle meurt le 4 octobre. L'ampleur de ses fondations se justifie à la fois par son énergie personnelle et par le désir de réforme qui anime les ordres contemplatifs : des carmes désireux de rénovation intérieure vont trouver auprès de Thérèse la voie à emprunter, donnant ainsi une très grande résonance à son action.

La rencontre avec Jean de la Croix

En 1567, Thérèse a rencontré à Salamanque un jeune carme à qui elle confie d'emblée la réforme de son ordre : Juan de Yepes y Alvarez, qui prendra le nom de Jean de la Croix. Il est né en 1542 à Fontiveros, non loin d'Avila, dans une famille pauvre. Son père, de noble extraction mais qui s'est mésallié, meurt lorsqu'il a sept ans et sa mère, ouvrière, s'installe avec lui et ses deux frères d'abord à Arévalo puis à Medina del Campo. Jean est envoyé au collège des Enfants de la Doctrine où il fait tant de progrès qu'il attire l'attention d'un riche commerçant retraité devenu directeur de l'hôpital de la Concepción. Celui-ci prend en charge l'éducation du jeune garçon qui, tout en exerçant le métier d'infirmier, fait ses humanités au collège des Jésuites de 1556 à 1562. Il y perfectionne son castillan, apprend le grec et le latin, les mathématiques et la philosophie mais il y découvre surtout les auteurs modernes de la Renaissance et la poésie.

Bien que son protecteur souhaite le voir devenir aumônier de l'hôpital, le jeune homme fréquente assidûment les frères carmes installés à Medina depuis 1560 et, sous l'influence de son directeur spirituel, le père jésuite Diego Rengifo, il choisit d'entrer chez les Carmes déchaux dans leur couvent de Santa Ana où il fait son noviciat dès 1563, sous le nom de frère Jean de Saint-Mathias. En 1564, il est envoyé à Salamanque pour accomplir le cycle des études scolastiques préparatoires au sacerdoce. La ville universitaire reflète l'humanisme parisien et nombre de professeurs sont engagés dans le retour aux sources de l'Écriture, des philosophes antiques, des Pères et de saint Thomas; on y traite aussi des questions d'actualité comme la découverte de l'Amérique et la guerre avec le pape. Dès son arrivée, Jean traverse une crise profonde car il concilie difficilement l'agitation de la vie estudiantine et son désir constant de solitude; ordonné prêtre en 1567, il éprouve le désir de se retirer dans une chartreuse et, de retour à Medina, ses inquiétudes l'incitent à cristalliser sa prière sur le désir de ne jamais faire que la volonté de Dieu.

La rencontre avec Thérèse, qui cherche des frères pour guider ses religieuses dans leur vie conventuelle et spirituelle, éclaire son choix : il abandonne la chartreuse et repart accomplir sa dernière année d'études théologiques dans la conviction de pouvoir accomplir, à l'école de la Madre, la réforme de son Ordre, comprenant que :

« Le sentier de la haute montagne de la perfection, par là même qu'il est escarpé et resserré, requiert des voyageurs qui ne portent point de charge, que rien n'appesantisse quant à la partie inférieure, que rien n'embarrasse quant à la partie supérieure. Lorsqu'il s'agit de chercher et d'acquérir Dieu même, on ne doit chercher et acquérir que Dieu » (La Montée du Carmel 2, 7, 3).

De Duruelo à Avila

Ses études achevées, Jean part retrouver mère Thérèse à Valladolid avec le père Antoine, ancien prieur du carmel de Medina, et un frère convers. Grâce à elle, ils reçoivent, durant l'automne 1568, une petite maison en ruine à Duruelo, dans le diocèse d'Avila, en pleine campagne : « la grotte de Bethléem ». La première messe y est célébrée le 28 novembre 1568 en présence du provincial, avec l'accord de l'évêque, et le jeune carme prend son nouveau nom : Jean de la Croix. Cet ermitage observe la règle primitive dans une pauvreté absolue et développe la place de l'oraison puisque les frères passent la plus grande partie de la nuit en prière à l'Église.

Comme des novices se présentent, les frères fondent un autre monastère plus grand à Mancera de Abajo dès 1569 grâce à la charité d'un gentilhomme : la nouvelle communauté semble s'installer dans la durée. Très vite, il faut essaimer et abandonner définitivement Duruelo pour s'implanter à Pastrana, en juillet 1569. Le 1»r novembre 1570, pour répondre au besoin de formation théologique des carmes futurs prêtres, un collège est fondé dans la ville universitaire d'Alcalá de Henares où Jean de la Croix vient veiller sur les étudiants mais, durant l'été 1572, il est appelé par Thérèse à Avila pour l'aider à réformer son monastère d'origine, l'Incarnation; il s'installe avec un autre frère à proximité et enseigne aux religieuses les exigences de silence, de renoncement et de charité pour mieux les guider dans l'oraison de recueillement.

De 1572 à 1577, les échanges spirituels entre Thérèse d'Avila et Jean de la Croix se développent et leur permettent de confronter leur expérience de la vie unitive, même si le carme rejette les ravissements et les visions comme autant d'obstacles à l'union de l'âme avec son Dieu qui ne peut être saisi ici-bas que par « la foi obscure »; la voie de la purification est l'oeuvre de Dieu lui-même et le contemplatif doit mépriser toutes les manifestations extraordinaires pour s'en remettre seulement à Lui.

On retrouve chez Thérèse l'écho direct de l'enseignement du théologien dans ce billet de son bréviaire : « Que rien ne te trouble. Que rien ne t'effraie. Tout passe. Dieu ne change pas. La patience obtient tout. Celui qui a Dieu ne manque de rien. Dieu seul suffit » (cité dans, Jean de la Croix et l'union à Dieu, J. Poirot, Paris, 1996, p. 79).

Elle rédige Le château de l'âme tandis qu'il écrit ses premiers poèmes mystiques.

« La nuit obscure »

Mais l'hostilité des carmes de l'Ancienne Observance grandit, soutenue par le nouveau nonce qui soumet tous les religieux déchaussés à leur juridiction en 1578 et condamne ainsi la Réforme. Fort de cet appui, le père Tostado, prieur du couvent de Tolède, fait enlever Jean de la Croix dans la nuit du 3 décembre 1577 et le transfère dans leur propre monastère à Avila où, victime de mauvais traitements, il est contraint de revêtir l'habit de l'Observance. Transféré en secret à Tolède, il est tour à tour victime de chantages et de sévices mais refuse de renoncer à la Réforme. Le 16 août 1578, il réussit à s'évader de sa prison et gagne l'Andalousie où il prend une charge à la maison carmélitaine du Mont-Calvaire.

Cette épreuve qui aurait pu l'anéantir le transforme par le don de la grâce : au cours de tant d'heures de solitude, de contemplation et d'angoisse, ses connaissances et ses expériences s'organisent autour de Dieu seul, qui devient ainsi le « Tout » de son existence. Dans son cachot, il a goûté la passivité la plus absolue, abandonnant son destin à la providence : privé de tout horizon extérieur, il y écrit le Cantique spirituel, la Source et les Romances, poèmes mystiques où s'ouvrent les espaces de l'intériorité. De cette épreuve, naît l'analyse de « la nuit obscure » qui guidera tous les grands mystiques des siècles à venir. Elle comprend deux étapes : d'abord « la nuit des sens » qui sous-tend la destruction de l'amour-propre par le renoncement aux passions personnelles.

Abandonner tout retour sur soi exige un prodigieux effort d'annihilation de la créature qui choisit le parti de la Divinité et implique une seconde étape où la purification est l'oeuvre de Dieu même qui plonge l'entendement dans la confusion, la mémoire dans le vide, la volonté dans l'angoisse en privant l'âme de toutes consolations spirituelles : c'est « la nuit de l'esprit », seule condition à l'union car : « La lumière de Dieu, qui est toute spirituelle, est d'une telle intensité, elle excède à tel point notre entendement, que plus elle l'envahit, plus elle l'aveugle et le plonge dans l'obscurité » (Jean de la Croix, La nuit obscure 2, 16, 11).

L'aurore

Du Mont-Calvaire, il se rend souvent chez les soeurs de Beas où, au cours d'entretiens, il approfondit l'expérience contemplative et la passivité spirituelle; c'est pour ces carmélites qu'il développe ses qualités de pédagogue et d'écrivain qu'il va appliquer dans la fondation du couvent de Baeza en juin 1579, créé pour les études des novices. Recteur du collège, Jean de la Croix y enseigne la théologique mystique quand un bref du pape Grégoire XIII ordonne la séparation des carmes en provinces distinctes : l'avenir de la Réforme est désormais ouvert et Jean devient conseiller du nouveau provincial.

Élu prieur en janvier 1582, Jean de la Croix rejoint le couvent de Los Martyres, qui domine Grenade, où il demeure jusqu'en 1588; il y rédige pour partie La montée du Carmel, La nuit obscure et, tout d'une traite, La vive flamme d'amour ainsi que quantité de poèmes. Nommé vicaire général de l'Ordre, il accomplit de nombreux voyages pour former les novices et visiter les frères. De retour en Castille, il dirige le monastère de Ségovie pendant deux ans, où il connaît dans la solitude retrouvée une période d'équilibre psychologique et d'épanouissement spirituel, marquée par le miracle du crucifix où le carme, entendant la voix du Christ qui lui demande ce qu'il désire, répond qu'il attend des souffrances à endurer afin d'être considéré comme peu de chose.

II semble qu'à ce moment Jean de la Croix ait connu les joies de la vie unitive; son commentaire du Cantique des cantiques évoque « les blessures spirituelles d'amour » que l'âme reçoit de son époux et qui font qu'elle le cherche encore plus ardemment, en pratiquant toutes les vertus à un degré éminent. Dans une seconde étape, l'union devient plus complète lorsqu'il l'appelle à « des fiançailles spirituelles avec le Verbe, Fils de Dieu » : c'est l'aurore, où, la nuit obscure passée, l'âme reçoit la connaissance merveilleuse des réalités divines et se trouve confirmée dans l'amour. Mais Dieu la délaisse encore par périodes et ce n'est qu'au dernier degré du mariage spirituel que s'opère l'union transformante où l'âme déifiée devient Dieu par participation, autant qu'il est possible en cette vie.

« Mon sort dépend de ton visage » (Ps 16,2) : Le Christ de Ségovie exauce sa demande. Les dernières années de sa vie sont assombries par les querelles de l'Ordre car les divisions se creusent au sein de la Réforme. Jean de la Croix qui tient à la voie intérieure se voit marginalisé et reçoit l'ordre de partir au Mexique, mais sa santé ne le lui permet pas et il se retire au désert de La Peñuela en 1591. Il meurt à quarante-neuf ans, le 14 décembre 1591, au monastère d'Úbeda où il est venu faire soigner en vain l'infection de sa jambe, en prononçant la dernière parole du Christ en Croix : « En tes mains, Seigneur, je remets mon esprit » (Lc 23,46).

La prière domine l'expérience de Jean de la Croix : d'abord dans sa forme poétique qui recourt à la symbolique biblique pour exprimer la complémentarité de la négation et de la beauté, du « rien » et du « Tout ». Elle conduit sur la voie de la purification active puis passive de l'âme en libérant sa personnalité véritable dans l'acte rédempteur et créateur de Dieu. Elle mène à la contemplation parce qu'elle opère sa transformation dans le Christ et sa participation à la vie trinitaire dans l'ineffable.

Deux pèlerins sur les routes d'Espagne, deux réformateurs d'Ordre, deux écrivains solitaires et mystiques : tels sont Thérèse de Jésus et Jean de la Croix dont la rencontre a nourri l'oraison et a permis à chacun de définir ses caractéristiques et ses conditions. La première représente l'âme comme un château qui abrite sept demeures conduisant au centre de l'intériorité, et analyse, par expérience, les manifestations psychologiques qui accompagnent cet abandon de soi. Le second dégage les conditions religieuses de la voie qui mène des ténèbres du dépouillement à la lumière de l'union transformante. Leurs routes se croisent et leurs voix se répondent pour traduire l'indicible :

« Je suis entrée dans un endroit que j'ignorais
Et je suis restée sans savoir
Une chose qui surpasse toute science »
(Jean de la Croix, Poèmes mystiques).
Chantal Quillet

Bibliographie

Liens utiles : Thérèse d'Avila

Catégorie : Personnalités
fr.wikipedia.org
revue.shakti.pagesperso-orange.fr (Biographie)
livres-mystiques.com
Autobiographie (écrite par elle-même)
Le chemin de la perfection – 42 chapitres. Traduction: Arnauld d'Andilly (Texte en vieux Français)
Le Château Intérieur ou Les demeures, écrit par Ste Thérèse d'Avila en 1577, traduction de Marcelle Auclair, copyright DDB.

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