Le livre des sagesses/Spiritualités de la renaissance et de la modernité/Swedenborg, Saint-Martin

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SWEDENBORG
ET SAINT-MARTIN
et l'illuminisme
« Pendant treize années, j'ai joui de la compagnie des anges
comme un homme traite avec un autre homme »
Emanuel Swedenborg, Arcanes célestes


Si le mot « illuminisme » n'est apparu en français qu'autour de 1750, et désigne spécifiquement la doctrine mystique de Swedenborg et de Louis Claude de Saint-Martin, l'illuminisme, qui eut une influence considérable sur certains inspirateurs de la première Révolution française, celle de 1789, n'en est pas moins une résurgence d'un courant mystique laïc qui remonte, sinon à l'orphisme, du moins au néo-platonisme, de Plotin (204-262), son fondateur, à Proclus (env. 412 - 485), son dernier grand maître, courant philosophique qui marqua de son empreinte les premiers théologiens chrétiens, de Clément d'Alexandrie (env. 150 - 215) et Origène (185-252) à Denys l'Aréopagite, le véritable fondateur de la théologie mystique, en Orient comme en Occident.

Suspect d'hérésie, devenu clandestin, mais néanmoins influent au Moyen Âge, ce courant refit surface au XIVe siècle, avec maître Eckhart et Tauler et prit d'importants développements au XVe siècle, dans la Florence des Médicis, avec l'académie platonicienne de Marsile Ficin (1433-1499) et Pic de La Mirandole (1463-1494) et, à leur suite, les kabbalistes chrétiens, comme l'Allemand Johannes Reuchlin (1455-1522). Ce mouvement marginal et hétérodoxe, frôlant toujours les écueils d'un ésotérisme incontrôlé et d'un occultisme trop souvent magique, prit une nouvelle vigueur au temps de la Réforme avec le médecin suisse Paracelse (1493-1541) et le théologien allemand Christian Weigel (1533-1581), enfin et surtout avec Jacob Böhme (1575-1624), que l'on a pu appeler le « père des illuministes », car tous se recommandent de son œuvre, en particulier du Mysterium magnum.

Tel qu'il apparaît dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l'illuminisme est d'abord une réaction contre le rationalisme exacerbé du « siècle des Lumières », revalorisant l'esprit contre la lettre, la spiritualité contre le matérialisme régnant, et l'expérience intérieure contre la prétendue objectivité scientifique, mais aussi les dimensions du merveilleux, de l'imaginaire et du rêve. En Allemagne, où le terrain avait été préparé par le piétisme fondé par le luthérien Spener (1635-1705), les principes de l'illuminisme furent source d'inspiration et de méthode pour les romantiques allemands. L'étonnant est que ce soit un grand savant, strictement rationaliste et même cartésien qui doit être cité comme l'instigateur de l'illuminisme.

Swedenborg, « le Prophète du Nord »

Emanuel Swedenborg est né le 29 janvier 1688 à Stockholm. Son père, évêque luthérien, veilla à sa formation ; il commença ses études en 1699 à l'université d'Uppsala et les termina, dix ans plus tard, avec le titre de docteur en philosophie bien qu'il se soit davantage intéressé aux sciences naturelles et à la musique — c'était un excellent organiste. En 1710, Swedenborg est en Angleterre, il suit les cours de Newton et rencontre Halley et Flamsteed, le plus grand astronome du temps. Partout, en Hollande, en Flandres, en Allemagne, en France, il s'entretient avec les plus grands savants et se révèle un extraordinaire inventeur dans les domaines les plus divers : machine à vapeur, appareil volant à ailes fixes, muni d'une hélice, sous-marin, fusil à air comprimé, etc.

En 1716, Charles XII le nomme assesseur au Collège royal des mines, la reine Ulrique Éléonore lui confère la noblesse héréditaire, il siège à la Diète, où ses rapports lucides et réalistes sont admirés. Swedenborg est alors résolument cartésien. Dans ses Principes (Prodromusprincipiorum rerum naturalium) de 1721, qui frappent ses contemporains, il s'affirme comme un génial précurseur, élaborant la théorie moderne de l'atome, celle de l'origine de la Terre, la théorie cinétique de la chaleur, la théorie ondulatoire de la lumière. Dans son Economie du règne animal (Oeconomia Regni animalis) de 1740-1745, il décrit avec précision le cortex cérébral comme le siège des fonctions psychiques, le centre sensoriel et moteur de tout l'organisme.

Mais, à partir de 1736, Swedenborg commence à éprouver d'étranges états, qu'il appelle deliquium (en latin, « transvasement », mais aussi « éclaircissement ») ; il s'agit de légers vertiges, de visions éblouissantes, à la suite desquels il se sent prodigieusement lucide, prodigieusement libre. Il commence à noter ses rêves qui sont pour lui autant de révélations. Il en publiera une partie dans Le livre des rêves (Drômboken). Il a désormais une mission qu'il accomplira jusqu'au bout. « Le Seigneur se révéla à moi, son serviteur, en l'an 1743 et m'ouvrit les yeux sur le monde spirituel. Il me prêta, alors et jusqu'à ce jour, le pouvoir de communiquer avec les esprits et les anges. Dès lors, je fis publier les divers arcanes qui m'ont été manifestés et révélés. En outre, sur d'autres sujets importants pour le salut et la sagesse des hommes, par exemple sur le ciel et l'enfer, sur l'état des hommes après la mort [...], sur le sens spirituel de la Parole[1]. » Dès lors, Swedenborg qui vient d'être élu à l'Académie royale de Stockholm renonce à toutes ses fonctions officielles pour se consacrer à sa nouvelle tâche jusqu'à sa mort, soit pendant vingt-sept ans. En 1745, il écrit : « La même nuit, pour achever de me convaincre, le monde des esprits, l'enfer et le ciel me furent ouverts et j'y reconnus beaucoup de ceux que j'avais fréquentés ici-bas. Dès que le jour fut venu, je renonçai à toute la science de ce monde et je me vouai aux choses de l'esprit. Depuis ce moment, le Seigneur m ouvrit souvent les yeux de chair, si bien que je pus, en plein jour, voir dans l'au-delà et, tout éveillé, parler aux anges et aux esprits[2]. » Se succédèrent de 1749 à 1756 la publication des huit volumes des Arcanes célestes, puis, en 1758, celle de la Nouvelle Jérusalem et, en 1763, celle du De l'amour divin et de la science divine. En 1759, Swedenborg voit de Gôteborg l'incendie qui ravage Stockholm. Ses singuliers travaux se répandent dans toute l'Europe et fascinent les esprits. Kant lui-même lui consacre un livre, Les songes d'un visionnaire expliqués par les songes de la métaphysique (1766). Chacun reconnaît l'honnêteté de sa démarche et la rigueur de sa méthode. Ce que Swedenborg prétend édifier est en somme une histoire naturelle du monde surnaturel et suprasensible. Pour lui, les deux mondes se correspondent et peuvent communiquer. Analysant ses « ravissements », il écrit : « L'homme est placé dans un état intermédiaire entre veille et sommeil. Pendant ce temps, il ne sait qu'une chose, c'est qu'il est bien éveillé. Dans cet état, j'ai clairement vu et entendu des esprits et des anges ; je les ai même touchés, chose étrange, mais comme si mon corps n'y avait pas vraiment participé[3]. » En 1769, l'Église officielle de Suède le proclame hérétique. En 1771, Swedenborg est à Amsterdam, où il surveille l'impression de son dernier ouvrage : La vraie religion chrétienne. En 1772, il se rend en Angleterre où il rencontre John Wesley, le chef des méthodistes, qui veut parler avec lui de la Nouvelle Jérusalem. En le quittant, Wesley sollicite un nouveau rendez-vous, mais Swedenborg lui répond : « Nous ne nous rencontrerons plus dans ce monde-ci, le 29 mars devant être le jour de ma mort[4]. » Celui que l'on avait surnommé « le Prophète du Nord » s'éteignit en effet au jour prédit.

Le rayonnement de Swedenborg fut considérable. Peu après sa mort se constitua une église swedenborgienne ; à partir de 1783 se créèrent des sociétés théosophiques swedenborgiennes à Londres, puis à Stockholm, en Pologne, en Allemagne, à Zurich et en France, à Paris, Strasbourg et Avignon. Le génie de Swedenborg fut salué par des personnages aussi divers que Herder, Goethe, Lavater, les romantiques allemands, Carlyle, Emerson et, en France, Baudelaire et Nerval. Balzac, qui écrivait de lui : « Sa religion est la seule que puisse admettre un esprit supérieur », s'inspira de sa vie et de ses visions dans Louis Lambert (1832) et Séraphita (1836). En Angleterre, les idées swedenborgiennes exercèrent une influence décisive sur la formation de l'étonnant génie de William Blake (1757-1827) — dont le père appartenait à une société swedenborgienne — et qui, à dix ans, avait eu la vision sur un arbre d'une multitude d'anges et déclara qu'à partir de ce moment il eut des entretiens avec des prophètes et des saints en chair et en os.

Saint-Martin, le « Philosophe inconnu »

Né à Amboise, le 18 janvier 1743, Louis Claude de Saint-Martin, qui appartenait à la petite noblesse provinciale, entra d'abord dans l'armée. En 1765, il était sous-lieutenant en garnison à Bordeaux. Il y fit la connaissance du juif portugais Martinez Pasqualis (env. 1710 - 1774), qui, converti au christianisme, professait une doctrine ésotérique qu'il présentait comme la clef de toute la théosophie judéo-chrétienne. Saint-Martin se fit admettre dans l'ordre des « élus-cohens » (prêtres élus), fondé par Martinez, où étaient pratiquées des opérations théurgiques destinées à faire apparaître les esprits angéliques. En 1771, Saint-Martin quitta l'armée. En 1773-1774, il était l'hôte à Lyon de Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824), disciple et continuateur de Martinez. En 1775 paraît son premier ouvrage, une brillante réfutation du matérialisme, Des erreurs et de la vérité ou les hommes rappelés au principe universel de la science. En 1780, Saint-Martin arrive à Paris ; dans le grand monde qu'il fréquente, il fait figure de « philosophe inconnu », nom qui lui restera. Il publie en 1782 son Tableau naturel des rapports qui unissent Dieu, l'homme et l'univers et, en 1790, L'homme de désir, ce désir est celui de l'homme, ange déchu du fait de son insubordination et de son orgueil, mais qui, au fond de lui-même, souhaite retrouver sa splendeur passée, sa régénération entraînerait du même coup celle de la nature. Désormais, Saint-Martin a pris ses distances vis-à-vis de la magie et de la franc-maçonnerie. Son mysticisme personnel, tempéré par une observation attentive de la nature, a pris un nouvel élan avec la lecture, à Strasbourg, où il séjourne entre 1788 et 1791, de l'œuvre de Jacob Böhme. Il apprend l'allemand afin de traduire une œuvre essentielle, jusqu'alors presque inconnue en France.
Saint-Martin porte évidemment une attention extrême aux événements dans lesquels il voit l'action de la Providence, comme, à son exemple, Joseph de Maistre (1753-1821) qui écrira de lui qu'il était « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes ». En 1802, Saint-Martin publie encore Le ministère de l'homme-esprit, son œuvre la plus achevée, écrite dans un style d'une grande pureté. Au cours de la même année, la publication du Génie du christianisme éclipsa le livre de Saint-Martin, mais, si l'on compare aujourd'hui les deux œuvres qui avaient à peu près la même ambition, on doit reconnaître que Saint-Martin possède une clarté, une profondeur de réflexion et une modestie qui furent toujours étrangères à Chateaubriand. Les deux auteurs se rencontrèrent d'ailleurs en janvier 1803, à la suite de quoi Chateaubriand écrivit : « M. de Saint-Martin était un homme de grand mérite, d'un caractère noble et indépendant. Quand ses idées étaient explicables, elles étaient élevées et d'une nature supérieure[5]. » Saint-Martin mourut à Aulnay, le 13 octobre 1803.
Jacques BROSSE

Notes :

  1. Cité par Régis Boyer, « L'itinéraire spirituel de Swedenborg », dans Emanuel Swedenborg, Le livre des rêves, Berg International, 1985.
  2. Le livre des rêves, op. cit.
  3. Le livre des rêves, op. cit.
  4. Cité par M. Richard, Swedenborg ou l'introduction au mystère, Paris, 1947.
  5. Mémoires d'outre-tombe, livre XIV, 1.

Bibliographie

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SA VIE - SES OEUVRES
Swedenborg: biographie et anthologie Par Jean Prieur (www.books.google.fr)

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L.C. de Saint-Martin Par Christian Rebisse
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