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| SIMONE WEIL
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| la transparence et l'amour
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« L'impossibilité est la porte vers le surnaturel. On ne peut qu'y frapper. C'est un autre qui ouvre »
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| La pesanteur et la grâce[1]
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Une vie en quête d'incarnation, mais aimantée par la transparence, par cette pureté dont elle eut à seize ans la révélation devant un paysage de montagne. Une mort par épuisement, où il lui fut peut-être donné d'entrevoir ce qu'elle chercha sa vie durant : « L'instant où pour une fraction infinitésimale du temps la vérité pure, nue, certaine, éternelle entre dans l'âme. » Habitée par un idéal surhumain de justice, elle en décrit à un ami la figure sculpturale : « Une femme nue, debout, les genoux ployant un peu sous la fatigue [...], les mains enchaînées derrière le dos, tendue — avec un visage malgré tout serein — vers une balance à bras inégaux, soutenant des poids égaux et inclinée d'un côté. » Telle fut Simone Weil, prêtant ici à l'âme humaine les traits d'Electre, transie par l'attente d'une manifestation surnaturelle de l'équité. De son expérience spirituelle, les épreuves subies et les engagements assumés sont certes un gage d'authenticité ; mais au-delà des preuves, toujours dérisoires au regard de l'absolu, rayonne l'équanimité dont elle a surtout voulu témoigner : « L'amour n'est pas consolation, il est lumière. »
« Cette vie si pure » (S. Pétrement)
Prédisposée par son milieu — une famille juive unie et cultivée — aux succès académiques et à la normalité bourgeoise, S. Weil (1909-1943) n'a pourtant cessé de se considérer comme un « cas » : en raison de sa santé fragile, dès l'enfance, et des succès de son frère André (« le génie ») qui la firent douter de sa propre excellence ; du fait aussi de cette difficulté, qui restera sienne, à durablement s'agréger aux groupes humains où son passage a d'ailleurs laissé des souvenirs contrastés. Elle éblouit les uns par sa précocité et son intelligence, exaspère les autres par son mépris des conventions et ses provocations, par son assurance de détenir la vérité : «
On lui reconnaissait déjà du génie, mais on l'admirait avec une sympathique ironie » (un condisciple). Élève du philosophe
Alain, elle entre à l'École normale supérieure en 1928 et entame son expérience pédagogique et militante au Puy en 1931, après l'agrégation : «
C'est une petite qui ne mange ni ne dort et qui est là comme ça, avec ses cheveux qui pendent et son mal de tête, à fumer sans arrêt » (un syndicaliste). Ses activités subversives et ses fréquentations la font soupçonner d'être un agent de Moscou. Plus que jamais présente auprès des travailleurs à Auxerre où elle est nommée l'année suivante, puis à Roanne (1933-1934), elle commence à rédiger son « grand œuvre » (
Oppression et liberté) et travaille quelques mois en usine. C'est sa jeunesse qu'elle dira plus tard avoir enterrée là, mais la certitude d'avoir enfin côtoyé le « réel » ne l'abandonnera plus : «
Ce n'est pas en restant indéfiniment dans l'enseignement que je pourrai acquérir de l'expérience. » Les luttes socio-politiques d'alors (Front populaire, guerre d'Espagne), puis le conflit mondial, allaient donner matière à son besoin viscéral de connaître la vérité et de pâtir avec les plus déshérités. Mais sa lucidité reste sans failles, et remarquable la rapidité avec laquelle elle se démarque des idéologies dominantes (socialisme, nazisme bien sûr, pacifisme). Est-ce à la douceur italienne qu'il faut attribuer l'apaisement qui insensiblement gagne son âme ? Les deux voyages qu'elle effectua en Italie entre 1936 et 1938 la font peu à peu passer d'une admiration encore intellectuelle pour l'action civilisatrice du christianisme à ce « contact réel » avec le Christ survenu peu après. Mais « l'emprise du Christ », désormais irréversible, amorce paradoxalement pour elle un difficile débat avec la catholicité, et c'est hors de l'Église qu'elle restera (
Lettre à un religieux) tant sont forts son refus de l'anathème et son désir d'ouverture à l'universel : «
La mystique de tous les pays est identique. » Découvrant la
Baghavad-Gîtâ grâce à
R. Daumal, elle y trouvera jusqu'à sa mort une source d'inspiration comparable aux Évangiles, et recueille dans ses
Cahiers les semences d'une vérité qu'elle pressent unique en lisant les Vedas et les Upanishads, les mythes et les légendes, les écrits égyptiens et hermétiques... tous formant constellation autour de la philosophie grecque, demeurée l'axe de sa méditation sur le rapport de l'homme au divin. Mais les événements se précipitent, et la position d'exilée, qu'elle dit avoir toujours été sienne, devient réalité : à Marseille d'abord, où elle rencontre
L. del Vasto,
J. Ballard (
Cahiers du Sud),
J. Bousquet,
G. Thibon surtout, qui l'héberge et lui procure un travail d'ouvrière agricole ; puis à Casablanca, à New York (où elle séjourne avec sa famille), à Londres enfin, où son désir de travailler pour la France libre ne trouve pas l'écho qu'elle espérait : «
C'est un cas de noblesse exceptionnelle, mais aujourd'hui il n'y a plus de cas », aurait dit
J. Cavaillès au nom de la Résistance. Meurtrie de se sentir inutile, elle écrit sans répit :
L'enracinement entre autres, son livre le plus construit. De sa mort, survenue le 24 août 1943, au sanatorium d'Ashford,
M. Schumann dira : «
Elle est beaucoup moins le terme d'une existence que l'achèvement d'une expérience spirituelle. » Consciente d'être dépositaire «
d'un trésor d'or pur qui est à transmettre », elle mourut sans illusions quant à la réception de ce dépôt sacré par une «
misérable époque » capable de tous les reniements.
Malheur des hommes, perfection de Dieu
Sa défiance à l'endroit de ses capacités personnelles demeura il est vrai constante, et inversement proportionnelle au sens aigu de sa vocation : «
Peut-être que Dieu se plaît à utiliser les déchets, les pièces loupées, les objets de rebut. » L'
Autographie spirituelle qu'elle adresse en 1942 au père Perrin montre en tout cas les effets progressifs de la grâce sur le figuier stérile qu'elle craignait d'être : si imparfaite soit-elle, c'est bien à elle que s'adresse le christianisme, «
religion d'esclaves » à laquelle elle s'est sentie appartenir à l'écoute de chants religieux entonnés par des femmes de pêcheurs, au Portugal ; et l'émotion ressentie peu après à Assise, dans la chapelle où priait saint François, la contraint à s'agenouiller pour la première fois. Lors d'un séjour à Solesmes (1938), la musique sacrée l'aide à transcender sa souffrance physique et à comprendre la possibilité «
d'aimer l'amour divin à travers le malheur ». C'est donc pas à pas que paraît s'être déroulée son initiation au Mystère chrétien. Car pour le reste — esprit de pauvreté et compassion à l'égard du prochain —, c'est en chrétienne qu'elle a toujours spontanément agi, convaincue que l'attention soutenue prépare le terrain à la foi. Ce fut d'ailleurs un des leitmotive de sa théologie que de restituer à Dieu la prérogative de la « descente », et de limiter le désir humain d'élévation à un devoir d'attention scrupuleuse dont la pureté, difficilement atteignable, donne seule à la prière l'efficacité surnaturelle dont témoignent, par exemple la quête et la reconnaissance du Graal. Peut-on dès lors parler de « conversion » pour cette âme d'exception à qui il incomba d'éprouver jusqu'à épuisement les vertus purificatrices du renoncement et de l'attente ?
Point de conversion en effet pour elle si l'on entend par là certain retournement spectaculaire qui, brûlant les scories autant que les étapes, rétablit l'âme jusqu'alors égarée en son propre fonds. Ancrée dans l'essentiel, et certaine de devoir renoncer à soi pour que triomphent vérité et pureté, S. Weil a-t-elle jamais cessé de l'être ? Tout autre fut pourtant l'expérience de la présence réelle de Dieu soudain vécue lors de la récitation du poème de G. Herbert, Love, puis du Pater en grec : « C'est au cours de ces récitations que le Christ lui-même est descendu et m'a prise. Dans mes raisonnements sur l'insolubilité du problème de Dieu, je n'avais pas prévu la possibilité de cela, d'un contact réel, de personne à personne, ici-bas, entre un être humain et Dieu. » Cette expérience du surnaturel, d'une douceur infinie, apaisera désormais en elle l'amertume inhérente au malheur et le déchirement de se savoir irrémédiablement crucifiée « à l'intersection du christianisme et de tout ce qui n'est pas lui». Chrétienne de cœur depuis toujours, et catholique dans l'âme depuis cet événement, S. Weil renonça pourtant à le devenir en fait pour mieux respecter l'universalité constituant à ses yeux la vocation de la catholicité. Ni baptême, ni sacrements ni vinrent donc à aucun moment adoucir sur ce point son tourment.
Ce que S. Weil nomme pureté ne pouvait donc qu'être aux antipodes de toute exaltation imaginaire comme de toute propension à dissocier Vérité et Beauté : « La présence de la beauté dans le monde est la preuve expérimentale de la possibilité de l'incarnation » (La connaissance surnaturelle). Proche des cathares dont elle partage l'antijudaïsme, elle admire surtout en eux l'aspiration sacrificielle à une pureté sans mélange, incompatible avec l'exercice de la force dont le Dieu de l'Ancien Testament incarne à ses yeux toute la brutalité. Étrangère à la religion de ses pères et au monde romain, elle dit n'avoir eu d'autre patrie spirituelle que « la source grecque », véritable origine du christianisme avec l'Egypte. Difficilement défendable en dépit d'évidentes parentés entre Logos stoïcien, néo-platonicien et chrétien, cette thèse est la plus contestable qu'ait obstinément défendue « la Diotime de notre temps » (P. Boutang). Si sa conception de la décréation (« défaire en nous la créature ») doit autant à Maître Eckhart qu'aux Upanishads, son expérience lui dicte les pages remarquables de « l'Amour de Dieu et le malheur » (Attente de Dieu) : déracinement majeur enduré par l'homme, le malheur vécu comme ordalie redevient « la grande énigme de la vie humaine » et le possible levier de la grâce, rendue opérative par la distance infinie ainsi rétablie entre Dieu et la créature. Car le contact vécu avec le Christ n'abolit pas mais préserve au contraire la distance sans quoi l'union n'est que confusion : « Elle était à la fois l'écart et la présence essentiels », disait de S. Weil le poète J. Tortel, sensible à cette figure paradoxale de l'incarnation que n'eût pas désavouée Kierkegaard. Car les médiations (metaxu) auxquelles elle accordait la plus grande importance ne tiennent leur efficacité spirituelle que du vide opéré par le sacrifice de tout lien imaginaire avec un Dieu aimant certes, mais trop transcendant pour n'être pas absent ; et l'athéisme s'avère purificateur s'il libère l'âme de la rêverie, « racine de tout mal ». Telle est aussi la vertu du travail humain, contraignant l'esprit à l'obéissance et à l'humilité face à l'ordre du monde et à l'inertie de la matière.
Prend alors tout son sens l'image de la balance empruntée à l'
Iliade (« la balance d'or de Zeus »), pondérant aussi dans le christianisme les rapports de la pesanteur et de la grâce : «
C'est le corps crucifié qui est la balance juste. » Est-il pleinement légitime, ce parallèle entre la vision grecque de l'équité et l'écartèlement rédempteur du Christ en Croix ? Si risqué soit-il, s'y exprime le désir de voir le surnaturel transmuer l'opposition des contraires en pure félicité, en gratitude pour le créé : «
Lire Dieu en toute manifestation, sans exception, mais selon le juste rapport de manifestation propre à chaque apparence. » Redonnant ainsi à la lecture son sens premier de « recueillement », S. Weil — «
l'héroïne de demain, de quand on voudra » (
C. Jamet) — délivrait un message intemporel dont la simplicité, évangélique en effet, est le plus puissant ferment.
Notes :
- ↑ Paris, Éditions 10/18, coll. L'impossible, 1962, p. 100. Bibliographie
Bibliographie
- PERRIN J. M. ET THIBON G., Simone Weil telle que nous l'avons connue, Paris, Éditions La Colombe, 1952.
- PÉTREMENT S., La vie de Simone Weil, 2 vol., Paris, Librairie Arthème Fayard, 1972.
- VETO M., La métaphysique religieuse de Simone Weil, Paris, Éditions Vrin, 1991 ; rééd. Éditions L'Harmattan, 1997.
- WEIL S., Œuvres, Paris, Éditions Gallimard (Quarto), 1999.
Liens utiles :
- Wikipédia : Simone Weil Biographie. Lycée Marguerite de Navarre à Bourges.
- classiques.uqac.ca
- Pensées de Simone Weil Présentation par Loïc Meunier de la pensée de cette philosophe à travers une série de citations et une sélection de liens.
- Simone Weil Dossier complet sur la philosophe française dans l'encyclopédie de l'Agora.
- www.simoneweil.fr
- www.nouvellescles.com
- www.culturesfrance.com
- L'expérience de Dieu Formes de l'amour implicite de Dieu par Simone Weil.
- Lettres à Albertine Thévenon de Simone Weil L’expérience du monde du travail vue par la philosophe française.
- Platonisme et Gnose. Fragment sur Simone Weil Extrait d'un livre de Massimo Cacciari.
- Simone Weil Textes téléchargeables (dont la Condition ouvrière et l'Enracinement) et liens concernant la philosophe française.
- Hommage à Simone Weil Texte d'Israël Shamir.
- www.loiseaulire.com Bibliographie.
- L'Open Directory Project