Le livre des sagesses/Spiritualités de la renaissance et de la modernité/Silouane L'athonite
| SILOUANE |
| L'ATHONITE |
| et l'Athos contemporain |
| « Prie avec simplicité, comme un enfant, et le Seigneur écoutera ta prière » |
| Écrits |
C'est dans ce monastère qu'était arrivé, en 1892, Syméon Ivanovitch Antonov, qui recevrait lors de sa profession monastique le nom de Silouane. Il était né en 1868 dans un village de la province de Tambov, au sein d'une famille paysanne profondément chrétienne. Sa jeunesse connut cependant quelques orages ; notamment, une liaison avec une jeune fille de son village et une rixe au cours de laquelle il blessa grièvement un de ses camarades. La Mère de Dieu intervint, en songe, pour l'appeler au repentir, et, à la veille de son service militaire, il était fermement décidé à embrasser la vie monastique. Son service terminé, il fit un court voyage à Cronstadt, qui lui permit, sinon de s'entretenir avec le célèbre P. Jean[1], du moins de le voir célébrer la liturgie d'une façon qui l'impressionna profondément, puis il partit pour le mont Athos, où il entra comme novice au monastère de Saint-Pantéléimon.
On lui apprit à réciter la « prière de Jésus », c'est-à-dire l'invocation sans cesse répétée : « Seigneur Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur. » Plein de ferveur, il reçut la grâce de la prière constante après trois semaines seulement de présence au monastère. La prière, désormais, jaillirait de son cœur constamment et sans effort.
Les supérieurs lui assignèrent comme obédience le moulin du monastère ; c'était un lourd travail, car il fallait fournir la farine nécessaire pour nourrir quotidiennement près de deux mille moines et de nombreux pèlerins. Silouane s'en acquitta généreusement ; mais, encore insuffisamment aguerri, il eut beaucoup à souffrir des tentations qui le harcelaient, jusqu'à l'amener à la limite du désespoir. C'est alors qu'un jour où il participait à l'office des vêpres, dans la chapelle du Saint-Prophète-Élie, proche du moulin, tandis qu'il fixait les yeux sur l'icône du Christ, celui-ci lui apparut, vivant, posant sur lui un regard d'une infinie bonté. Silouane sentit tout son être, corps et âme, rempli du feu de la grâce du Saint-Esprit. Cette vision fut certainement l'événement le plus important de la vie de Silouane ; elle le marqua d'une façon indélébile : « L'âme qui a connu le Seigneur est attirée vers lui par amour, et l'ardeur de cet amour ne lui permet pas de l'oublier, ni le jour, ni la nuit, — pas un seul instant[2]. » Silouane connut cependant, après cette expérience lumineuse, l'épreuve de la déréliction divine. Il se sentait comme abandonné de Dieu, il n'éprouvait plus la présence tangible de la grâce. Dieu permit cette épreuve à la fois pour le purifier de certains restes d'un orgueil subtil qui demeuraient en lui, et pour aviver son désir, qui prenait la forme d'une brûlante nostalgie.
Pendant quinze ans, Silouane vécut ainsi, connaissant des alternances de consolation et de déréliction, souvent harcelé par les démons. Relevé de son emploi au moulin, il était devenu l'un des économes du monastère, spécialement chargé des constructions. Pendant quelque temps, il fut envoyé hors de l'Athos, à Kalamaréia, en Chalcidique, afin de gérer une dépendance (métochion) de Saint-Pantéléimon, où l'on cultivait le blé nécessaire au monastère.« Tiens ton esprit en enfer »
C'est probablement pendant son séjour au Vieux Rossikon qu'il faut situer une expérience intérieure d'une importance décisive. Il en a donné lui-même ce récit : « Les démons m'apparaissaient. Un peu effrayé, je dis : "Seigneur, tu vois que les démons m'empêchent de prier. Inspire-moi ce que je dois faire pour que les démons me quittent. " Et le Seigneur dit dans mon âme : "Les âmes orgueilleuses souffrent toujours des démons." Et je dis: "Seigneur, fais-moi comprendre quelles doivent être mes pensées pour que mon âme trouve l'humilité. " Et je reçus cette réponse dans mon âme : "Tiens ton esprit en enfer et ne désespère pas. " À partir de ce moment, je commençai à faire cela, et mon âme trouva la paix en Dieu » (Écrits, p. 415-416). « Tiens ton esprit en enfer », c'est-à-dire ne cesse pas de te repentir pour tes péchés, même déjà pardonnés ; reconnais que tu es digne de l'enfer ; « et ne désespère pas », en ayant une confiance sans limites dans la miséricorde divine. Comme Silouane l'écrira : « Si le Seigneur ne m'avait pas donné par le Saint-Esprit de connaître sa miséricorde, je serais désespéré à cause du grand nombre de mes péchés ; mais maintenant il a séduit mon âme, elle l'a aimé et oublie tout ce qui est sur terre » (p. 263).
De retour à Saint-Pantéléimon, Silouane reprit ses fonctions d'économe. Il avait la charge d'environ deux cents ouvriers. Le matin, il visitait les ateliers, donnait ses directives aux responsables, veillait à la bonne exécution des travaux. Ces multiples occupations ne troublaient pas sa paix intérieure, ni n'interrompaient sa prière. Dès qu'il était libre, il se retirait dans sa cellule et priait avec larmes pour ces ouvriers, pour qui il éprouvait une grande compassion. Le moindre incident, la simple rencontre d'un enfant, joyeux d'avoir reçu de lui deux œufs de Pâques, l'émouvait profondément. Faisant allusion à cet épisode, il écrivit : « Quand je m'éloignai de lui, je me mis à pleurer par compassion pour tous ceux qui sont pauvres, et j'eus pitié du monde entier et de toute créature » (p. 342).
La plus grande partie de ses nuits était consacrée à cette prière pour le monde entier, pour toute la création. « L'Esprit de Dieu, écrivait-il, apprend à l'âme à aimer tout ce qui vit, au point qu'elle ne veut pas faire de mal même à une feuille verte sur un arbre, et qu'elle voudrait ne pas écraser une fleur des champs » (p. 423). Silouane recommandait surtout l'amour évangélique des ennemis, de tous ceux qui nous haïssent ou nous nuisent. Il voyait dans cet amour le critère de l'authenticité d'une vie spirituelle.
À partir de 1925, Silouane avait atteint un état de parfaite stabilité spirituelle. Rien ne pouvait plus troubler la paix intérieure établie en lui par le Saint-Esprit. Simple moine, non revêtu du sacerdoce, il n'eut jamais à proprement parler de disciples. Sa sainteté, cachée sous les dehors modestes d'une vie monastique d'apparence ordinaire, échappait à la plupart de ses confrères. Certains même se scandalisaient un peu de le voir autant parler de Dieu et insister sur la confiance en son infinie miséricorde.
En 1925, un jeune émigré russe, Serge Simeonovitch Sakharov, né à Moscou en 1896, était arrivé à Saint-Pantéléimon avec l'intention de devenir moine. Il sut percevoir la valeur spirituelle de Silouane, et, à partir de 1931, eut de fréquents entretiens avec lui et bénéficia de ses conseils. Lors de sa profession monastique, il reçut le nom de Sophrony. Après la mort de Silouane, il hérita des manuscrits contenant ses notes personnelles. Il resta encore quelques années sur la Sainte Montagne, où il exerça les fonctions de confesseur de nombreux moines, puis, en 1947, partit pour la France, à la fois à cause du délabrement de sa santé, et pour travailler à la publication des écrits de Silouane. Devenu lui-même un maître spirituel largement apprécié dans le monde orthodoxe, l'archimandrite Sophrony fonda ensuite en Angleterre, dans l'Essex, le monastère de Maldon, où il mourut le 11 juillet 1993.
Le 15 septembre 1938, Silouane, qui exerçait toujours ses fonctions d'économe, parut plus fatigué que d'ordinaire. Il fut transporté à l'infirmerie du monastère, où il passa une semaine, gardant le silence, plongé dans la prière. Il mourut paisiblement, à l'heure des matines, le samedi 24 septembre 1938. Le patriarche de Constantinople le canonisa le 26 septembre 1987.Les saints de l'Athos contemporain
À cet égard, une place particulièrement importante revient au P. Joseph l'Hésychaste (mort en 1959), qui passa toute son existence dans divers ermitages du sud de l'Athos, où il mena une vie de prière et d'ascèse comparable à celle des anciens Pères du désert. Après sa mort, ses disciples, les PP. Ephrem, Joseph et Charlambos, devenus à leur tour des maîtres dans l'art de la prière et de la vie spirituelle, virent affluer auprès d'eux de jeunes aspirants à la vie monastique. C'était l'époque où les effectifs des grands monastères avaient considérablement baissé, du fait de l'absence de recrutement pendant les années difficiles qu'avait connues la Grèce de 1921 à la fin de la guerre civile en 1949. La plupart de ces grands monastères n'étaient plus habités que par une poignée de vieillards, incapables d'entretenir des bâtiments vétustés qui menaçaient ruine. Il fut alors fait appel aux disciples du P. Joseph l'Hésychaste, dans les années 1970, pour repeupler plusieurs de ces lieux, où ils rétablirent une vie commune intégrale, sans négliger la pratique de la prière intérieure telle qu'elle leur avait été transmise par leur ancien.
Un autre père spirituel remarquable fut le P. Païssios (1924-1994). Après avoir séjourné dans plusieurs monastères de l'Athos et dans un ermitage sur le mont Sinaï, il s'était établi dans un ermitage proche du monastère de Stavronikita, puis dans un autre, plus proche de Karyès, centre administratif de la péninsule athonite. De santé fragile, il avait subi plusieurs opérations et n'avait plus qu'un demi-poumon. Cela ne l'empêchait pas de mener une vie de prière intense et d'ascèse austère, et de recevoir parfois, en une seule journée, près de deux cents visiteurs attirés par sa charité débordante et venus solliciter ses conseils et le secours de sa prière.
En 1968, avec son aide, l'un de ses disciples, le P. Basile, entreprit de restaurer le monastère déclinant de Stavronikita, où une jeune et fervente communauté prit bientôt la relève des anciens.
Dans les années 1980, la santé du P. Païssios, déjà fragile, s'altéra encore davantage. Atteint d'un cancer, il dut être hospitalisé à Thessalonique, puis fut soigné au monastère féminin de Souroti, dont il était le fondateur et le père spirituel. C'est là qu'il mourut, le 12 juillet 1994. On lui doit divers écrits dans lesquels il raconte ses souvenirs sur de nombreux anciens de la Sainte Montagne, qu'il avait connus et qui avaient laissé une réputation de sainteté. Il avait fait lui-même cette confidence : « Cela me demanderait moins de peine de bêcher un demi-hectare chaque jour, plutôt que de prier une heure pour une âme qui souffre ! Croyez-moi, je deviens alors comme mort de fatigue... c'est comme si je versais mon sang. »
Il faut encore citer le P. Ephrem de Katounakia (1912-1998). D'abord disciple humble et obéissant de deux anciens au caractère difficile, il avait reçu auprès de lui, après leur mort, quelques jeunes disciples, avec qui il vivait dans un ermitage du sud de l'Athos. Une profonde amité spirituelle l'avait lié au P. Joseph l'Hésychaste. Après la mort de celui-ci, il se lia d'une amitié semblable, à partir de 1967, avec le P. Aimilianos, higoumène de Simonos Petra de 1974 à 2001, en qui il reconnaissait « un second P. Joseph » et « une colonne de prière reliant la terre au ciel », et il entretint des relations étroites avec les communautés de Simonos Petra et d'Ormylia, monastère féminin fondé en Chalcidique par le P. Aimilianos. Il mourut le 14 février 1998.Notes :
- ↑ Jean de Cronstadt (1829-1909) a été canonisé par le patriarchal de Moscou en 1990
- ↑ Écrits du starets Silouane, dans Archimandrite Sophrony, Starets Silouane, moine du mont Athos Paris-Sisteron, Éditions Présence, 1973, p. 298. (Les citations suivantes sont extraites de cet ouvrage ; nous indiquons les pages entre parenthèses à la suite de la citation )
Bibliographie
- CHRISTODOULOS H., Père Païssios (en grec), Agion Oros, 1994.
- LARCHET J.-Cl., Saint Silouane de l'Athos, Paris, Éditions du Cerf, 2001.
- PÈRE PAÏSSIOS, Fleurs du jardin de la Mère de Dieu, Thessalonique, Souroti, 1997.
- ARCHIMANDRITE SOPHRONY, Starets Silouane, moine du mont Athos. Vie, doctrine, écrits, Paris-Sisteron, Éditions Présence, 1973.
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