Le livre des sagesses/Spiritualités de la renaissance et de la modernité/Les gurus de l'Inde contemporaine
| LES GURUS DE L'INDE |
| CONTEMPORAINE |
| « Se demander "Qui suis-je ?", "Qui est enchaîné ?" et connaître sa vraie nature apporte seul la libération » |
| Ramana Maharshi. Qui suis-je ?[1] |
L'extrême diversité des enseignements
Le paysage qu'offre la fonction de maître spirituel aujourd'hui est donc complexe. On trouve des fondateurs de lignées, comme Shivananda (mort en 1963), qui a fondé en 1936 la Divine Life Society et dirigé l'ashram de Rishikesh ; diffusant une spiritualité où se mêlent hindouisme, tantrisme et sikhisme, il a formé des enseignants qui l'ont transmise en Europe et aux États-Unis (Chidananda, Satyananda, Vishnu Devananda, Venkateshananda, Satchitananda, etc.). Swâmi Râmdâs (mort lui aussi en 1963) a enseigné dans son ashram du sud de l'Inde la pure voie de la Bhakti, la mystique centrée sur la répétition continuelle du nom de Vishnu, Râm. Swâmi Prajnanpad (1891-1974), élevé dans la Bhakti bengalie, a tenté de concilier les disciplines traditionnelles de connaissance de soi et la voie occidentale de la psychanalyse, pensant qu'elles conduisaient le mental humain à travers les mêmes étapes vers une lucidité identique, et qu'elles gagnaient à être confrontées l'une à l'autre[2]. Nisargadatta Maharaj (1897-1981), qui vivait à Bombay d'une échoppe de cigarettes, était le disciple d'une vieille chaîne de maîtres marathes, les Navnâths ; dans une perspective néo-védantine, il enseignait de manière individuelle par un jeu de questions/réponses, abruptes, destinées à provoquer la chute des illusions chez le disciple et le passage à des états de conscience supérieurs[3] Krishnamurti (1898-1986), élevé dans le milieu théosophique, s'en est affranchi pour offrir à ses auditeurs américains et européens une réflexion sur les conditionnements du mental et l'identification aveugle aux croyances religieuses, sources de souffrance et de violence ; il a voulu indiquer le chemin d'une voie de libération où l'individu soit autonome vis-à-vis de tout système et de tout maître ; il se défiait fortement des formes de sacralisation du guru et il a préféré donner des conférences plutôt que de véritables initiations spirituelles[4].
Devant cette très grande diversité, on ne peut que présenter les portraits de ceux qui ont eu la plus large influence, en particulier grâce à leurs écrits ou aux témoignages de leurs disciples, publiés en Occident.Sri Aurobindo (1872-1950), le « guide de l'évolution »
Son concept clé est celui d'évolution, individuelle et universelle. L'histoire des hommes lui apparaît comme une fresque unique, où il décèle les différentes étapes de la manifestation de la Conscience absolue à partir de la matière inerte et inconsciente. L'individu a un rôle particulier à jouer : grâce au yoga, c'est-à-dire à l'ensemble des moyens psychosomatiques mis à sa disposition par la tradition, il se transforme, sublimant son corps et son esprit, par là même accélérant la lente évolution collective : « Si nous regardons derrière les apparences, la vie tout entière est un immense yoga de la Nature ; c'est la Nature qui cherche à réaliser sa perfection en développant de plus en plus ses potentialités secrètes et qui tente de s'unir à sa propre réalité divine. Dans l'homme, son penseur, elle a pour la première fois sur cette terre inventé des moyens conscients et des combinaisons d'activités volontaires pour pouvoir réaliser plus rapidement et plus puissamment ce grand dessein[5]. » Sri Aurobindo se veut un philosophe moderne et innovant, mais il faut souligner que ses sources sont profondément enracinées dans la tradition indienne, et qu'une telle vision de l'évolution se tient au carrefour de trois courants spirituels anciens et durables : le Sâmkhya, philosophie qui rend compte de la réalité par le déploiement d'une Nature primordiale, la prakriti ; le tantrisme, qui assigne au yogi la tâche de rédimer, par sa transformation personnelle, le cosmos involué dans le kali yuga, l'« âge sombre » ; le shaktisme du Bengale où la grande déesse est à la fois Nature, Mère et Énergie (shakti).
Dans la ligne de cette mission dévolue à l'homme conscient de sa responsabilité cosmique, ses disciples, et surtout ceux de la Mère, feront d'Aurobindo le « guide de l'évolution » et fonderont en 1968 une communauté utopique, la « ville de l'homme futur », Auroville, à quelques kilomètres de Pondichéry. Aujourd'hui, malgré les difficultés et les conflits inhérents à ce type de phalanstère spirituel, Auroville regroupe environ mille cinq cents personnes et reste orienté vers la naissance d'une « humanité nouvelle », non violente et plus altruiste.Ramana Maharshi (1879-1950) et le néo-Vedânta
Celui qu'on appellera le Maharshi, le « grand sage » naît à Tiruchuzhi, au Tamilnadu (Inde du Sud), dans la famille d'un avocat rural. Son grand-oncle et son oncle paternels sont des samnyasins, des renonçants. Entre quinze et dix-sept ans, il reçoit trois « chocs » d'importance croissante : la prononciation, devant lui, du nom d'Arunâchala, la montagne sacrée du dieu Shiva, qui le bouleverse ; la lecture du Periya-puranam, recueil hagiographique des soixante-trois saints shivaïtes du pays tamoul, écrit par Cekkilar au XIIe siècle ; l'expérience de la mort, dont il fera le récit à plusieurs reprises, et qui le « délivre » définitivement de l'attachement à sa propre personne. Six semaines après ce dernier épisode, il prend l'état de renonçant et part à Tiruvannamalai, un lieu de pèlerinage très célèbre au pied d'Arunâchala : « Mon ancien ego avait disparu [...] Souvent je restais seul, dans une attitude favorable à la méditation, et je m'absorbais dans le Soi, l'Esprit, la puissance du courant qui s'établissait en moi[7]. »
Pendant trois ans, Ramana se tient dans la cour du temple de Tiruvannamalai : il a abandonné l'usage de la parole ; son corps est couvert de plaies dues à l'immobilité et aux insectes ; on lui met la nourriture directement dans la bouche, sinon il serait mort de faim. Son but n'est pas de faire une démonstration d'athlétisme spirituel. En réalité, cette absorption complète dans un ailleurs est à la fois une initiation, une expérience cathartique qui brûle toutes les scories de la personnalité empirique et une union mystique avec le dieu d'Arunâchala, Shiva, dieu d'énergie, de passage et de mort, d'ascèse et de yoga, qui est pour lui la personnification du Soi impersonnel. En 1899, Ramana s'installe dans une grotte de la montagne ; il y reçoit quelques visiteurs qui témoignent de la puissance transformatrice de sa présence silencieuse. La célébrité lui vient malgré lui. Après 1922, il déménage dans un grand ashram, géré par sa mère, puis son frère, au pied de la montagne ; les gens du peuple viennent nombreux pour profiter de son rayonnement extraordinaire, mais aussi les futurs gouvernants de l'Inde. Son mode d'existence est à l'opposé de celui de Gandhi : un non-agir, mais qui féconde l'action de l'autre. Il ne parle pas — ou si peu — et pourtant il enseigne, incarnant le modèle classique du sage indien, jusque dans les paradoxes inhérents à l'idée qu'il se fait de sa fonction, comme en témoigne cette étonnante réponse : « Un maître est-il nécessaire pour recevoir des instructions spirituelles ? Oui, si vous tenez à apprendre quelque chose de nouveau. Mais ici, vous devez désapprendre[8]. » « Le guru, disait-il, est celui qui, en tout temps, demeure dans les profondeurs du Moi Supérieur. Il a entièrement abandonné la fausse distinction entre lui et les autres[9]. » Cette conception du maître est inséparable de l'expérience originelle d'effacement du moi. À partir de 1947, sa santé se détériore, et il meurt d'un cancer après de grandes souffrances physiques en 1950. L'Inde entière est dans la désolation. Mais son message a eu aussi un grand retentissement en Occident, où ses disciples d'un jour ou de nombreuses années vont faire connaître son existence et son enseignement.
Ramana Maharshi est un homme du silence et de l'oralité. À la demande de son entourage, il a écrit deux traités laconiques : Sad vidya, « La connaissance de l'Être » (15 pages) et « Qui suis-je ? » (10 pages). Il a composé quelques poèmes au lyrisme dévotionnel intense : les cinq « Hymnes à Arunâchala » et les « 108 versets à Arunâchala ». Il a commenté deux traités de Shankara, le Vivekacûdamani et l' Âtmabodha et fait un arrangement avec quarante versets de la Bhagavad Gîtâ. Shankara est le seul maître que Ramana Maharshi ait traduit ou commenté. Dans sa réinterprétation du Vedânta, on ne « devient » pas, on n'acquiert rien, on « est » d'emblée dans l'expérience libératrice, pourvu qu'on se libère des surimpositions du mental et des affects. Le Soi étant la totalité transpersonnelle, il inclut tout, rien n'est hors de lui, rien n'est « pas lui ». Il n'y a donc plus de moi et de tu, de sujet et d'objet, d'intelligence séparée du monde. Il n'y a plus d'autre. Ou plus exactement le je et l'autre sont englobés dans une totalité d'Être-Conscience-Béatitude : c'est la voie de la non-dualité (advaita).
S'il fallait mesurer la valeur comparative des expériences spirituelles, sans conteste Ramana Maharshi serait, par l'intensité et la profondeur, le guru le plus remarquable du XXe siècle.Mâ Anandamoyî (1896-1982) : une femme-guru
Le guru, incarnation du divin
Notes :
- ↑ « Qui suis-je ? », dans Henri Hartung, Présence de Ramana Maharshi, Paris, Éditions du Cerf, 1979 ; rééd. Paris, Dervy-Livres, 1987, p. 143.
- ↑ Voir Daniel Roumanoff, Swami Prajnanpad, 3 vol., Paris, La Table ronde, 1989, 1990 et 1991 ; R. Srinivasan, Entretiens avec Swami Prajnanpad.
- ↑ Trois recueils de ses pensées, entretiens et aphorismes : Je suis, Sois ! Graines de conscience, Paris, Les Deux Océans, 1973 et 1983.
- ↑ La plupart de ses ouvrages sont des éditions de séries d'entretiens sur un thème : De la Connaissance de Soi(Inde 1948-1950) , Paris, Courrier du livre, 1967 ; La Flamme de l'Attention, Paris, Éditions Le Rocher, 1987 ; L'éveil de l'intelligence, La Première et Dernière Liberté, La révolution du silence, Se Libérer du Connu, Aux étudiants, etc., éd. et rééd. Paris, Éditions Stock.
- ↑ La synthèse des Yoga, 1.1, Le Yoga des œuvres, tr. fr., Paris, Éditions Buchet-Chastel, 1972, p. 3.
- ↑ H. Härtung, Présence de Ramana Maharshi, op. cit., p. 91.
- ↑ A. Osborne, Ramana Maharshi et le sentier de la connaissance de soi, tr. fr., Neuchâtel, Éditions Attinger, 1957, p. 19.
- ↑ L'enseignement de Ramana Maharshi, tr. Dupuis, Perelli et Herbert, Paris, Éditions Albin Michel, 1972, § 383, p. 374.
- ↑ Voir l'entretien avec Chadwick dans A. Osborne, Ramana Maharshi..., op. cit., p. 161-162.
- ↑ L'enseignement de Ma Ananada Moyi, tr. Josette Herbert, Paris, Éditions Albin Michel, 1974, p. 292-293.
- ↑ Ibid., p. 302.
- ↑ « Discipleship », The Voice of India, nov. 1946, p. 170, cité par Guy Bugault, L'Inde pense-t-elle ?, Paris, puf, 1994, p. 79.
Bibliographie
- HÄRTUNG H., Présence de Ramana Maharshi, Paris, Éditions du Cerf, 1979 ; rééd. Paris, Dervy-Livres, 1987.
- LACOMBE O. et GARDET L., L'expérience du Soi, Paris, Éditions Desclée De Brouwer, 1981.
- L'enseignement de Ramana Maharshi, tr. Dupuis, Perelli et Herbert, Paris, Éditions Albin Michel, 1972.
- TAGORE R., Sâdhanâ, tr. fr., Paris, Éditions Albin Michel, 1940 ; dernière éd. 1996.
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