Le livre des sagesses/Spiritualités de la renaissance et de la modernité/Kabîr, Nânak

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KABÎR, NÂNAK
et la mystique des sant
« Chéris le Nom et tu seras libéré de
tes chaînes ! »
Nânak, Adi Granth


Alors qu'en Europe les poètes du sentiment religieux de la première modernité, tels Agrippa d'Aubigné ou du Bartas en France, Donne ou Chaucer en Grande-Bretagne, ne sont plus l'objet que d'un savoir livresque, les vers des grands poètes mystiques d'expression hindi des XXe et XXIe siècles restent aussi vivants aujourd'hui qu'il y a trois ou quatre cents ans : femmes et hommes de toutes conditions les récitent, les chantent, les citent dans leurs conversations.

Bhakti et lyrisme poétique

Ces poètes indiens appartiennent à un courant religieux appelé Bhakti, « participation » affective au divin, puis dévotion à un dieu unique, personnel ou impersonnel. Ce type de dévotion, auquel le Veda faisait déjà allusion, se développa avec le culte de Krishna et s'épanouit dans le message de la Bhagavad-Gîtâ, où il s'exprime avec sobriété et révérence. Lorsque Krishna se révèle en tant que Dieu suprême, Arjuna, rempli de terreur, s'effondre sur le sol devant la splendeur insupportable de la manifestation divine : si le dieu déclare qu'il demeure au cœur de tous les êtres, qu'il arrache ses adorateurs à l'océan de la transmigration et que tous lui sont également chers, il n'en est pas moins un dieu de la transcendance beaucoup plus que de l'immanence.

Mais dès avant le VIIe siècle, une nouvelle forme de ferveur mystique se manifesta en Inde du Sud et s'exprima bientôt dans les hymnes remarquables de dévots tamouls, Alvâr vishnouites et Nâyanmâr shivaïtes, qui chantent leur amour extatique d'un dieu immanent et lui-même aimant. L'amour de dieu se reflète en outre dans l'amour que le fidèle porte à tous ceux qui l'entourent. Du Pays tamoul, cette Bhakti se propagea dans d'autres régions de l'Inde du Sud, l'aire linguistique kannada notamment, où apparurent des figures aussi importantes que le shivaïte Basava (XIIe siècle) et le vishnouite Madhva (XIIIe siècle). La pénétration en Inde du Nord se fit à la faveur de migrations individuelles, comme celle de Nimbârka quittant l'Andhra Pradesh pour Vrindâvana, ou par un processus de diffusion populaire, dans lequel un rôle clé fut joué par le Maharashtra, géographiquement méridional et linguistiquement indo-aryen. Les chantres de la Bhakti dans cette région, aux XIIIe et XIVe siècles, furent des poètes issus de basses castes, comme le tailleur Nâmdev (env. 1270-1350).

Au cours des trois siècles suivants, toute une famille de poètes mystiques contribua à faire de certains parlers de l'Inde du Nord de véritables langues de culture et à poser par là même, parallèlement à de remarquables auteurs soufis, les fondements des littératures hindi et panjabi. Les poètes de cette famille, tels Kabîr (première moitié du XVe siècle) et Nânak (1469-1539), Ravidâs et la poétesse Mira Bàî (contemporains de Nânak), Sûrdâs (né vers 1480) et Tulsîdâs (1532-1623), furent bientôt considérés comme des saints. En même temps que l'on recueillait et transmettait par écrit leur poésie se répandit à leur sujet toute une littérature hagiographique qui prolifère encore de nos jours, sous forme de recueils savants et dans les répertoires de bardes itinérants.

Dans les textes de l'époque, les adeptes de la Bhakti sont appelés « Bhakta », ou encore « sant », terme issu d'une racine sanskrite qui signifie « être », et qui connote non seulement la réalité, mais aussi la vérité : un sant est un être « authentique », qui incarne les valeurs essentielles de la vraie dévotion aimante. Avec le temps, chacun de ces mots en est venu à désigner l'une des deux grandes tendance de la Bhakti. On a préféré l'appellation de bhakta pour les adorateurs d'un dieu doué d'attributs (sanskrit sa-guna), tels que représentations iconiques, légendes, etc., comme Râma et Krishna, avatars de Vishnou, et celle de sant pour les dévots d'un dieu sans attributs (sanskrit nir-guna), qui rejettent l'idée d'une divinité entrant dans le monde des hommes sous quelque forme que ce soit, avatar célèbre ou simple image dans un temple.

Ces différences d'approche du sacré recoupent des divergences linguisitiques. La Bhakti dite sa-guna s'exprima principalement en braj et en rajasthani (dialectes de l'Ouest) quand elle s'adressait à Krishna, et en avadhi (dialecte oriental) quand elle chantait Râm. La Bhakti de la tradition nir-guna, quant à elle, eut pour principal vecteur linguistique une forme de vieil hindi mixte, susceptible de diverses variations dialectales, appelée communément sant-bhâshâ, la « langue des sant ».
TRADITION Sa-guna Nir-guna
DIVINITÉ Krishna Râma dieu impersonnel
LANGUE râjâsthânî braj avadhî sant-bhâshâ
SAINTS POÈTES Mîrâ Bâî... Sûrdâs... Tulsîdâs... Kabîr, Nânak...
La religion mystique des Sant résulte d'un héritage complexe dans lequel, à l'apport considérable de la Bhakti vishnouite, se mêlent des traits du culte à la fois populaire et ésotérique des Nâth, un yoga postural à base de croyances shivaïtes et tantriques présentant de frappantes analogies avec le bouddhisme tantrique tardif et qui se répandit dans toute l'Inde du Nord entre le XIIe et le XVe siècle. Le but des Nâth est de réaliser dans leur corps l'union d'un principe féminin d'énergie (shakti) et de Shiva, leur dieu suprême, afin de transcender toute dualité et d'atteindre à un état non conditionné, source d'immortalité. On a souvent évoqué aussi, à propos des Sant, l'influence de l'islam, mais rien dans leurs hymnes ne rappelle cette religion, ni même sa mystique ; on note seulement quelques emprunts lexicaux, un dialogue ouvert avec les soufis sincères, ainsi que des similitudes entre les assemblages d'épisodes dans les traditions hagiographiques.

Au-delà des religions instituées

De cette mystique sant, Kabîr et Nânak sont les principaux exposants, les grandes figures de référence auxquelles deux importants courants religieux font remonter leur origine : les Kabîrpanthî (« ceux qui suivent la voie de Kabîr ») pour le premier et les Sikhs (« disciples ») pour le second. Tous les hymnes et les couplets de Nânak se trouvent dans l' Adi Granth, livre sacré des Sikhs compilé en 1604 par leur cinquième Guru, Arjan (1563-1606, Guru à partir de 1581). Ce recueil comporte essentiellement, classés selon le raga sur lequel ils sont destinés à être chantés, les compositions des cinq premiers Guru sikhs et celle des principaux Sant de leur époque, ainsi que des vers de deux poètes soufis. De ce fait, l' Adi Granth représente l'une des collections majeures de poèmes de Kabîr. De ce dernier, il existe par ailleurs une recension orientale, appelée Bîjak, « Livre de comptes », volume sacré des Kabîrpanthî, et une recension occidentale, dite du Rajasthan, véhiculée par les Dâdûpanthî, secte qui fait remonter son origine au Sant rajasthânî Dâdû (1554-1603), tisserand d'origine musulmane comme Kabîr.

Tant les textes de Kabîr et de Nânak que leurs hagiographies (Janam-sâkhî, « Récits de naissance » pour Nânak, et Bhaktamâl, « Guirlande des Bhakta » pour Kabîr) font remonter leur mystique à une illumination... : « La flèche du Guru a percé ma dure carapace et j'ai connu l'illumination[1] », qui les projette au-delà des religions constituées... : « Il n'y a ni Hindou ni Musulman[2] », dans une rencontre fusionnelle et béatifiante avec Dieu, le vrai Guru : « Rencontrant le Guru j'ai atteint le bonheur suprême, mon errance a pris fin[3]. »

Ce Dieu, appelé indifféremment Râm, Hari ou même Allah et Rabb (« Seigneur », en arabe), est tout-puissant, infini, éternel, sans forme ni attributs, inconnaissable et ineffable, omniprésent. À la fois extérieur à l'homme et présent en lui, il peut lui manifester sa grâce et le faire ainsi accéder à la Vérité. Sans cette grâce, l'homme poursuit sa quête du salut sous la conduite de mauvais maîtres, en se livrant à des pratiques qui, telles le yoga ou l'ascétisme, le lient encore davantage à la roue de la transmigration. L'homme ne peut se défaire de son illusion concernant la voie du salut et parvenir à la délivrance qu'en écoutant en son cœur la Voix de Dieu — appelée Guru (« maître ») par Nânak — murmurer le Mot. Ce dernier lui révèle l'Ordre divin, qui est tout à la fois le principe de l'harmonie universelle et l'indication d'un salut possible :

« Ton ordre est sur ma tête, et dès lors je n 'ai plus à réfléchir. :Tu es le bateau, Tu es le batelier, Tu es le sauveur[4]. »

Pour entendre cet ordre, l'homme doit purifier sa propre essence spirituelle, car son « moi-je » (haumai) est prisonnier de la vie matérielle et de ses errements :

« Dans le "moi-je"gît l'illusion (mâyâ), dans le "moi-je" s'étend l'ombre (du doute) ;
Agir selon le "moi-je", c'est se condamner aux renaissances[5]. »

Aussi Kabîr et Nânak proposent-t-il une discipline qui n'a de valeur que dans un parfait amour de Dieu et qui consiste principalement en la remémoration et la répétition du Nom divin. L'homme peut ainsi obéir à l'ordre et se fondre dans la Vérité divine : « Sans le nom de Râm, il n'est point de salut[6]. »

Cette approche du divin rejette non seulement les religions constituées, mais aussi le statut sotériologique du système des castes et toute forme de rituel, hormis le chant d'hymnes en congrégation. Elle est ouverte aux femmes comme aux hommes, prône la vie détachée, mais en ce monde, et s'accompagne d'un sens intense de la sincérité, de la fraternité humaine et du devoir de service.

Telle est donc la voie suivie et chantée par Kabîr, né dans une famille de tisserands musulmans de Bénarès, et par Nânak, fils d'un hindou de la caste marchande des Khatrî, employé comme percepteur en chef d'un gouverneur musulman de la région de Lahore. Mais si ces deux saints poètes partagent la même doctrine, et si leurs hagiographies les font se rencontrer, il n'en existe pas moins entre eux des divergences dans la formulation. Kabîr s'exprime volontiers en de fulgurantes oraisons jaculatoires au style rocailleux et dépouillé, ou dans des hymnes où se déploie toute une symbolique très vivante empruntée à la vie quotidienne, comme dans ces vers où l'abandon du tissage, qui exaspère l'épouse du tisserand, signifie l'absorption en Dieu :

« Ses fils sont cassés, son amidon est renversé,
Ses baguettes de roseaux sont suspendues à sa porte,
Ses pauvres brosses gisent çà et là,
Ce garçon, la mort le guette.
Ce garçon a dilapidé tous ses biens,
Ces allées et venues (de mystiques chez moi) m'empêchent de respirer, :Lui, il ne songe plus à ses fuseaux ni à ses navettes. :Son esprit s'est teinté du nom de Râm[7]. »

Nânak, quant à lui, est un poète exquis, qui manie en expert la métrique et les styles, donnant parfois à ses vers, selon les thèmes abordés, des reflets du persan, du sanskrit, ou encore du panjabi mixte des soufis du Panjab lorsqu'il aborde des sujets qui leur sont chers. Mystique et poète, Nânak est aussi théologien, et avec une clarté unique, il produit de l'héritage sant une synthèse nouvelle. C'est ainsi qu'il voit, au terme de la quête, l'âme s'élever à travers cinq royaumes mystiques (dharma, connaissance, effort, accomplissement et vérité), évoquant en ces mots l'accession au plus haut d'entre eux :

« Au Royaume de la Vérité habite le Dieu sans forme.:
Il regarde avec grâce ses heureuses créatures.:
Il y a là des royaumes, des provinces, des univers.:
Qui veut les décrire n'en finit jamais.:
Il y a là des mondes et des mondes, des créations.:
Là s'accomplit l'Ordre divin.:
Qui voit cela le contemple avec bonheur[8]. »
Denis MATRINGE

Notes :

  1. Kabîr. Adi Granth, p. 332.
  2. Nânak, Purâtan Janam-sâkhî, p. 16.
  3. Kabîr, Adi Granth, p. 340.
  4. Ibid., p. 338.
  5. Nânak, Adi Granth, p. 466.
  6. Kabîr, Adi Granth, p. 481.
  7. Ibid., p. 871.
  8. Nânak, Adi Granth, p. 8.

Bibliographie

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