Le livre des sagesses/Relation d'amour et dèvotion/Hilkhot yesodey ha-Thorah; Guide des égarés III, Moïse Maïmonide

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« AIMER ET CRAINDRE
CE DIEU VÉNÉRABLE
ET REDOUTABLE »
Maïmonide, Hilkhotyesodey ha-Torah
II est d'obligation (positive) d'aimer et de craindre ce Dieu vénérable et redoutable, ainsi qu'il est dit : « tu aimeras le Seigneur, ton Dieu »[1] et « le Seigneur, ton Dieu, tu craindras ».

Quelle est la voie (menant) à son amour et à sa crainte ? Lorsque l'homme médite sur les œuvres de Dieu, sur ses créatures merveilleuses et grandes, lorsqu'il voit par elles sa sagesse sans comparaison ni terme, aussitôt il aime, loue, magnifie et éprouve un grand désir de connaître le Grand Nom, ainsi que le dit David : « mon âme a soif du Dieu vivant » (Ps 42,3). Mais lorsqu'il réfléchit sur ces choses, aussitôt il recule épouvanté, saisi de crainte et d'effroi, en reconnaissant qu'il est une créature chétive, basse et obscure, dont l'entendement est léger et insignifiant devant l'Entendement parfait. David exprime ce sentiment en disant: « lorsque je vois les cieux, œuvre de tes doigts [...] qu'est l'homme pour que tu te souviennes de lui » (Ps 8,4-5). Et suivant ces considérations, je vais esquisser à grands traits l'œuvre du Seigneur des mondes afin que ces aperçus acheminent le lecteur intelligent vers l'amour divin, ainsi que nos Docteurs ont enseigné au sujet de celui-ci : « par là, tu connais celui qui parla et le monde fut... ».

Lorsque l'homme médite sur ces choses et connaît toutes les créatures, ange, sphère, homme et autres semblables, lorsqu'il voit la sagesse du Saint, béni soit-il, dans toutes les créatures, son amour envers Dieu s'accroît, son âme a soif et sa chair languit d'aimer le Dieu béni. [Mais en même temps] il est saisi de crainte et d'effroi à cause de sa bassesse, son indigence, son insignifiance, lorsqu'il se compare à l'un des corps [célestes] saints et grands, et encore plus [s'il se compare] à l'une des formes pures, séparées des corps, qui jamais à corps ne se joignirent. Il se trouvera alors comme un vase rempli de honte et d'opprobre, creux et déficient.

Quant à l'histoire d'Abraham relative au sacrifice d'Isaac, elle renferme deux grandes idées qui sont fondamentales dans la religion. La première, c'est de nous faire savoir jusqu'à quelle limite doivent s'étendre l'amour et la crainte de Dieu. Il fut ordonné [à Abraham] de faire une chose à laquelle on ne saurait comparer ni sacrifice d'argent, ni même le sacrifice de la vie ; c'était bien la chose la plus extraordinaire qui puisse arriver dans le monde, une de ces choses que la nature humaine ne peut être crue capable d'accepter. Figurez-vous un homme stérile, animé d'un désir extrême d'avoir des enfants, possédant une grande fortune et de la considération, et désirant que sa race devienne une nation : s'il a un fils, après avoir désespéré d'en avoir, quel amour, quelle passion il aura pour ce fils ! Cependant, craignant Dieu et désirant obéir à son ordre, il fait peu de cas de ce fils chéri, renonce à tout ce qu'il avait espéré de lui et consent à l'immoler après quelques jours de voyage. Et, en effet, s'il s'était empressé de le faire à l'instant même où il en reçut l'ordre, c'eût été un acte d'étourderie et de précipitation, sans trop de réflexion ; mais faire une pareille chose plusieurs jours après en avoir reçu l'ordre était un acte qui supposait la pensée et une mûre réflexion, le respect que méritait l'ordre de Dieu, ainsi que l'amour et la crainte de Dieu. Certes, il ne faut point présumer d'autres circonstances, ni supposer [chez Abraham] une impression quelconque ; car, si notre père Abraham s'empressa de sacrifier Isaac, ce ne fut pas dans la crainte que Dieu ne le fît mourir ou le rendît pauvre, mais uniquement parce qu'il est du devoir des mortels d'aimer et de craindre Dieu, abstraction faite de tout espoir de récompense et de toute crainte de châtiment, comme nous l'avons exposé dans plusieurs endroits. Si donc l'ange lui dit : car maintenant j'ai reconnu que tu crains Dieu (Gn 22,12), cela signifie : cet acte, par lequel tu mérites, dans le sens absolu, [l'épithète de] craignant Dieu, fera connaître à tous les mortels jusqu'où doit aller la crainte de Dieu. Tu sauras que cette idée a été confirmée et exposée dans la Loi, où l'on dit que l'ensemble de toute la Loi, tout ce qu'elle renferme en faits d'ordres, de défenses, de promesses et de narrations, n'a pour but qu'une seule chose, qui est la crainte de Dieu. Voici les termes : Si tu ne prends garde d'observer toutes les paroles de cette loi qui sont écrites dans ce livre, en craignant ce nom glorieux et redoutable, etc. (Dt 28,58). — Telle est l'une des deux idées qu'on a eues en vue dans le [récit du] sacrifice d'Isaac.
Rabbi Moché ben Maïmon, dit Maïmonide, est né en 1135 à Cordoue dans l'Andalousie musulmane où les Omeyades firent régner une brillante civilisation gréco-arabe. Son père, qui y exerçait l'activité de juge dans un tribunal rabbinique, lui donna le goût de la rigueur. Mais avec la conquête des Almohades en 1148, qui proscrivirent le judaïsme et qui procédèrent à des persécutions, la famille Maïmon quitta l'Andalousie pour errer dans le Nord de l'Espagne, puis au Maroc, pour s'installer finalement à Fostat, près du Caire, où Maïmonide mourrait en 1204. En 1180, il devint médecin de la cour de Salah al Din et chef de toutes les communautés juives d'Egypte.

Maïmonide est tout d'abord l'auteur d'un commentaire sur l'ensemble de la Mishna puis du Mishneh Torah. Cet ouvrage, qui récapitule et qui codifie les règles de l'existence juive discutées dans le Talmud, permet d'accéder directement à la halakha (législation juive). Cette législation synthétique et ordonnée, qui définit sans ambiguïté, pour tous les juifs, les principes de leur foi et les détails de leur comportement religieux, moral, social et politique, constitue une règle de vie unitaire qui rassemble les différentes communautés juives par-delà leur éclatement et leur dispersion. À ce titre. Maïmonide a été la conscience du peuple juif, soucieux de son unité et de sa pérennité. Le Mishneh Torah s'ouvre dans sa première partie par le Livre de la connaissance (Sefer ha-mada), abrégé de théologie qui fournit une somme d'enseignements spéculatifs. Maïmonide se rapproche beaucoup des conceptions rationalistes aristotéliciennes en ce qui concerne l'incorporéité de Dieu, l'existence de l'âme, la morale du juste milieu, mais se démarque d'Aristote en ajoutant à l'unicité de Dieu son absolu pouvoir créateur et en soulignant le caractère exceptionnel de la prophétie biblique.

Le grand ouvrage théologique de Maïmonide, destiné à résoudre la contradiction apparente entre la religion et la philosophie, est le Guide des égarés (en arabe Dalabat al-hairin, en hébreu Morey Neboukhim). À partir de la pensée d'Aristote, Maïmonide élabore une théologie juive dont les ressources sont immenses. La Bible, les Aggadat du Talmud et le Midrash sont considérés par lui comme pensées spéculatives et il n'est pas de problèmes métaphysiques — l'existence de Dieu, la création, la révélation, la prophétie — qui n'y soient abordés. Si ce livre s'achève par des considérations sur le service divin, c'est que le souci de sa pensée est d'acquérir la sagesse, la capacité de connaître vraiment Dieu.

Le Guide des égarés garde toute son actualité. Dans le passé, il était destiné à éclairer les lettrés, qui restaient perplexes face aux vérités démontrées par la raison et face à celles édictées par la loi révélée. Cet ouvrage continue au présent et à l'avenir à prouver que l'on peut rester fidèle à la tradition des pères, tout en s'éclairant des lumières de la raison. Toute la néo-orthodoxie juive des XIXe et XXe siècles repose sur ce principe. Maïmonide était profondément engagé dans la lutte pour la survie des communautés juives menacées. Dans les épîtres qu'il adressa à des communautés qui s'étaient tournées vers lui, il sut leur redonner l'espoir sans transiger sur les principes. Dans l' Épître sur les conversions forcées (Iggéret Shemad), il exprime l'idée qu'une conversion forcée accompagnée d'une fidélité secrète, ne saurait être un péché aux yeux de Dieu. Dans l' Épître au Yémen (Iggéret Teman), qui traite de la question du Messie, Maïmonide calme les ardeurs messianiques et les enthousiasmes populaires. Enfin, dans l' Épître sur la résurrection des morts (Maamar Tehyyat Ha-metim), il aborde les questions de la fin des temps et du monde à venir. À juste titre, nous redisons de Maïmonide : « Depuis le prophète Moïse jusqu'à cet autre Moché, personne n 'a atteint le niveau spirituel de Moïse. »

La pensée de Maïmonide est une synthèse de l'esprit grec et de l'esprit du judaïsme rabbinique. Maïmonide est convaincu de la valeur objective de la spéculation rationnelle. Le Guide a élaboré une méthode d'exégèse pour dépasser les anthropomorphismes bibliques et a précisé les conditions d'une connaissance de Dieu par les attributs négatifs et les attributs d'action. Chaque fois, Maïmonide fait preuve d'un intellectualisme foncier. Examinons successivement des questions telles que le prophétisme, la providence, les temps messianiques, le monde futur et la vie éternelle.

Dans le Livre de la connaissance (Principes fondamentaux de la loi, chapitre 7), Maïmonide stipule que l'inspiration prophétique n'est accordée qu'à celui qui accède à la perfection des vertus morales et des vertus rationnelles. Mais, même si ces conditions sont remplies, le don de la prophétie peut être refusé par la volonté divine. Le Guide (Guide des égarés II, chap. 36) précise que la prophétie est une émanation de Dieu, qui se répand par l'intermédiaire de l'intellect Agent sur la faculté rationnelle d'abord, et ensuite sur la faculté imaginative ; c'est le plus haut degré de perfection auquel l'homme puisse parvenir. L'illumination de l'intellect humain par l'intellect Agent s'inscrit comme un phénomène naturel.

À un degré moins intense de cette union, on est en présence de la providence. Elle s'exerce grâce à l'union de l'intellect humain avec le monde intelligible et avec Dieu sans contraindre la liberté. Le degré de cette union est en fonction du degré de perfection atteint par l'homme. Selon Maïmonide, la providence est proportionnelle à l'intelligence et au degré de perfection des hommes. « Il s'est passionné pour moi, je le sauverai, je l'élèverai parce qu'il connaît mon nom » (Ps91. 14). La connaissance du Nom suscite la protection de Dieu.

Lorsque Maïmonide examine les Temps messianiques, c'est également de la perfection rationnelle et spirituelle qu'il s'agit. Ceux-là ne connaissent pas de bouleversements apocalyptiques car, dit-il, le monde continuera son cours habituel : « Les statuts établis dans notre Torah sont valides pour toujours et éternellement. Rien ne saurait leur être ajouté ni retranché. » La seule différence entre le monde présent et le temps du Messie est la fin de la soumission d'Israël aux nations. En ces temps de paix et d'abondance, les Sages pourront se consacrer à la Torah et à la sagesse sans entrave, jusqu'à la limite de leur intelligence. En outre, l'humanité toute entière sera affranchie et n'aura d'autre préoccupation que celle de connaître Dieu.

La connaissance est aussi condition de l'immortalité et de la vie éternelle. Dans le monde futur où n'existent ni matière, ni corps, les âmes des justes — dit Maïmonide — se délectent de l'éclat de la Présence divine, c'est à dire qu'elles connaissent et saisissent de l'essence du Saint, béni soit-il, des notions sur lesquelles ils n'avaient point de prise de leur vivant. Les âmes des Justes jouissent de l'immortalité. En effet, ces hommes d'élite par la connaissance acquise durant leur vie, ont transformé leur intellect hylique ou passif en intellect actif. Cet intellect actif qui s'est développé par l'activité personnelle n'est pas soumis à la décomposition. L'intellect Agent universel l'illumine en permanence et lui confère l'immortalité (Guide des égarés I, chap. 70). En somme, selon Maïmonide, la connaissance et le rationalisme sont au cœur des grandes questions du judaïsme, y compris celle de la béatitude éternelle. L'Amour de Dieu également se situe dans cette mouvance et même de façon plus aiguë.


Lorsque Maïmonide traite le problème de l'Amour et de la Crainte de Dieu dans le Mishneh Torah (Le Code des Lois) et le Guide des égarés, c'est toujours dans un même climat d'intellectualisme. Dans le Mishneh-Torah (Règles fondamentales de la Torah, II, 1-2), Maïmonide affirme que l'amour pour Dieu résulte de la connaissance approfondie de l'univers, et la crainte résulte de la prise de conscience par l'homme de sa petitesse. « Lorsque l'homme, dit-il, réfléchit sur les œuvres de Dieu, sur ses créatures grandes et merveilleuses, lorsqu'il y aperçoit la sagesse divine incomparable et infinie, aussitôt il aime, loue, magnifie le grand Nom, et éprouve avec passion l'envie de Le connaître... Mais lorsque l'homme médite sur ces merveilles elles-mêmes, aussitôt il recule épouvanté, saisi de crainte et d'effroi, en reconnaissant qu'il est une créature petite, basse et obscure, confrontée dans son chétif savoir à Celui dont la science est parfaite. » Il faut préciser que l'Amour et la Crainte, inspirés par l'admiration et l'étonnement devant la grandeur de l'Univers créé par Dieu, sont complémentaires et sont placés au même niveau.

Dans Les règles du Repentir X, 6 (Hilkot Teshubah), ayant montré l'infériorité de la crainte servile par rapport à l'amour désintéressé, Maïmonide enseigne comme un théorème que l'amour porté à Dieu est proportionnel à la connaissance qu'on a de Lui. « Le Saint, béni soit-il, ne peut-être aimé qu'au moyen de la connaissance ; l'amour sera à la mesure de la connaissance, en moins et en plus. Aussi bien, l'homme doit-il se vouer à pénétrer avec intelligence les disciplines et les raisonnements qui lui font connaître son Auteur, suivant la faculté qu'il possède de comprendre et d'appréhender. »

Maïmonide a estimé qu'Abraham, en surmontant l'épreuve du sacrifice d'Isaac, a illustré parfaitement le modèle de l'amant de Dieu. Son acte d'abnégation montre jusqu'à quelle limite peut s'étendre l'amour de Dieu. Voici un homme vénéré, riche, qui a aspiré toute sa vie à avoir un fils pour en faire une nation à qui il transmettra son patrimoine spirituel. À la limite du désespoir, il a eu un fils à sa vieillesse. Et maintenant que son idéal commence à se réaliser, Dieu lui intime de l'offrir en sacrifice (Guide des égarés III, 24).

Dans les quatre derniers chapitres du Guide des égarés, il est question de l'amour de Dieu. Dans le chapitre 51, l'amour de Dieu est presque identifié à la connaissance de Dieu et de ses œuvres. Maïmonide souligne tout d'abord que c'est la connaissance intellectuelle de Dieu qui mène l'homme au service de Dieu. « Pour y parvenir, dit-il, il faut d'une part se rendre maître des sciences mathématiques et physiques, et de la métaphysique, et d'autre part concentrer en permanence sa méditation sur Dieu. La connaissance est la condition sine qua non du véritable culte.» Il ne faut se livrer à cette sorte de culte qu'après avoir conçu l'idée de Dieu au moyen de l'intellect. « Ce n'est qu'après avoir compris Dieu et Ses œuvres autant que l'exige l'intelligence, que tu peux entièrement te consacrer à Lui, chercher à te rapprocher de Lui et affermir le lien qui existe entre toi et Lui, à savoir l'intellect » C'est pour Maïmonide le sens obvie du verset 1 Chroniques 28, 9 : « Quant à toi, mon fils Salomon, connais le Dieu de ton père et sers-Le d'un cœur intègre. »

Or, cette démarche intellectuelle, cette propédeutique au vrai culte, n'est que l'expression de l'amour de Dieu. Ce n'est qu'à la suite de cet amour entièrement intellectuel que peut venir le culte à propos duquel il est dit : « C'est le culte du cœur ». L'amour n'est pas seulement une étape du service suprême, mais également le plus haut état spirituel accessible à l'homme. « Il est donc clair qu'après avoir acquis la connaissance de Dieu, on doit avoir pour but de se consacrer à Lui et occuper constamment la pensée et l'intelligence par l'amour qu'on Lui doit. » Dans le chapitre 52, Maïmonide conclut de façon précise sur les deux notions. « À la Crainte, dit-il, on parvient par l'observance stricte des commandements divins, qu'ils soient négatifs ou positifs. Cette Crainte est postérieure à l'amour de Dieu qu'elle complète ; quant à l'amour, il est inspiré par les idées que nous enseigne la Loi sur l'existence de Dieu et Son unité. L'amour de Dieu, qui a sa genèse dans la réflexion sur l'œuvre de Dieu, qui coïncide avec la connaissance et la perfection de l'âme, est foncièrement intellectuel. »

Joseph ELKOUBY

Notes :

  1. Deutéronome 6,5.

Liens utiles :

Wikipedia : Moïse Maïmonide
www.medarus.org Biographie et actions remarquables de la vie de Maimonide (Rabbi Moshé ben Maimon, Rambam), médecin, théologien, philosophe espagnol, la plus grande figure ...
www.cosmovisions.com (Biographie)
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