Le livre des sagesses/Relation d'amour et dèvotion/Enseignement, Râmakrishna

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« ATTEINDRE DIEU
PAR LA DÉVOTION
ET LA PIÉTÉ »
Râmakrishna, Enseignement
1111. — On demandait un jour à Shrî Râmakrishna : « Peut-on réaliser Dieu si l'on n'a pas vaincu ses passions ? Un cheval vicieux suivra-t-il le droit chemin s'il n'a pas d'œillères ? »

Il répondit : « Vous parlez de Jnâna-Yoga, le chemin du discernement, qui mène aussi à Dieu. Le jnânin dit qu'en tout premier lieu le cœur doit être purifié. Il faut pratiquer de grandes austérités, et alors jnâna viendra. Mais Dieu peut aussi être atteint par le chemin de Bhakti. Si vous avez un jour atteint l'adoration des pieds de lotus du Seigneur, si vous avez, une fois, éprouvé de la joie en chantant Sa Gloire, alors vous n'avez plus à soutenir de longues luttes pour dompter vos sens, ils se soumettent d'eux-mêmes. Un homme qui vient de perdre son fils, se querellera-t-il avec ses voisins ? trouvera-t-il son plaisir à banqueter en joyeuse compagnie ? De même celui qui est absorbé dans l'amour de Dieu ne peut pas penser aux plaisirs des sens. »

1112. — Vous êtes venu dans ce monde avec un corps humain pour atteindre Dieu par la dévotion et la piété. Votre devoir est de faire tout votre possible pour acquérir la Bhakti pour les pieds de lotus du Seigneur. Pourquoi vous préoccuper de cent choses diverses ? Les discussions philosophiques vous donneront-elles plus de sagesse que vous n'en avez ? Ne voyez-vous pas qu'un demi-setier de vin suffît à vous enivrer ? Alors, à quoi bon calculer combien de tonneaux il y a dans la cave, puisque vous ne cherchez que l'ivresse ?

1113. — Un disciple demanda à Shrî Râmakrishna : « Seigneur, est-il nécessaire qu'en premier lieu les sens soient dirigés par un juste discernement (vishâra) ? »

Le Maître répondit : « C'est là un des chemins, le chemin du vrai discernement. Dans le chemin de Bhakti, la maîtrise de soi-même vient naturellement et facilement. Plus l'amour de Dieu se développe, plus les plaisirs des sens semblent insignifiants. Les parents qui viennent de perdre un de leurs enfants ne peuvent penser aux plaisirs sensuels. »

1114. — Le Bhakti-Yoga est la communion avec Dieu par le moyen de l'adoration, de l'amour et de l'abandon de soi-même. Il réduit karma, le travail, à son minimum. Il enseigne la nécessité de prier continuellement.

1115. — C'est Bhakti-Yoga et non Jnâna-Yoga ou Karma-Yoga qui est le yuga-dharma des temps actuels. Cela veut dire que jnâna-vishâra (ou le discernement entre Dieu, seule réalité, et l'univers) et karma, le travail sans attachement, sont bien plus difficiles, comme chemins à parcourir pour arriver à Dieu que le Bhakti-Yoga.

1128. — La Bhakti résout le problème de la vie. Tant qu'existe le moi qui dit « je, je », le problème pour moi est: « Comment faut-il vivre? » Vais-je me contenter d'une nature sensorielle répondant à un univers des sens ? Non ! que ce « moi » soit le serviteur du Seigneur, et non l'esclave de ce monde et de ses prétendues jouissances ! Tu es le Seigneur, et moi, ô mon Dieu, je suis Ton serviteur. Non pas la jouissance de ce monde et de ses plaisirs, mais la joie du Seigneur, celle qui ne nous fait jamais défaut.
Râmakrishna (1836-1886) a réactualisé, par son intense expérience extatique et un enseignement largement diffusé, la grande voie indienne du bhakti mârga, l'amour inconditionnel pour Dieu. Il se situe dans la droite ligne de la Bhagavad Gîtâ, dans laquelle Krishna, l' avatâra de Vishnu, déclarait à Arjuna : « Le sage, c'est moi-même [...] Je suis excessivement cher au sage et le sage m'est cher » (VII, 17-18). Dans cette perspective, la Bhakti prend le pas sur les autres voies : celle du discernement, le jnâna yoga, parce qu'elle semble plus difficile et élitiste, et celle de l'action, karma yoga, parce qu'elle ne trouve pas son sens en elle-même, mais dans l'amour. Râmakrishna insiste d'autant plus sur cette prééminence de la Bhakti qu'il adopte la lecture indienne traditionnelle, pour laquelle l'humanité historique est enfoncée dans l'« âge sombre », kali yuga. Autrefois, aux temps védiques, les hommes vivaient longtemps, jouissaient d'une intimité plus aisée avec les dieux et se trouvaient capables de pratiquer des austérités très exigeantes. Mais aujourd'hui plus que jamais, les conditions imposées par la modernité donnent à la voie de la Bhakti sa justification. Le chemin le plus court vers la libération, le yuga-dharma (le « dharma de notre temps »), c'est en effet l'abandon total, sans réserve aucune due à une quelconque pulsion égoïste, à Dieu, conçu comme l'absolu transcendant toute réalité. Cet abandon détache le moi de ses affections sensibles pour l'orienter de plus en plus, le « convertir » au sens étymologique du terme, l'« aimanter », dit Râmakrishna, vers l'unique Amant suprême. Cette vision d'un échange intime entre l'homme et le divin débouche sur un universalisme syncrétiste dans lequel les différentes religions ne sont que des expressions culturelles d'un même élan vers Dieu. L'important demeure cet élan lui-même : « Connaître, posséder, être le divin, telle est la seule chose nécessaire, celle qui contient tout le reste. » « Soyez fou de Dieu, ayez la véritable soif de Dieu, l'intoxication divine. L'amour, clef de la connaissance, ouvre toutes les portes (2). »
Ysé TARDAN-MASQUELIER

Notes :

1. Cité par Romain Rolland, La vie de Râmakrishna. Essai sur la mystique et l'action de l'Inde vivante. 1re éd. Paris. Stock, 1929, p. 277, n. 1.
2. ^  Introduction à l'Évangile de M., p. 38, cité par Solange Lemaître. Râmakrishna et la vitalité de l'hindouisme. Paris, Éditions du Seuil, 1959. p. 135.

Liens utiles :

Wikipedia : Râmakrishna
www.ramakrishna.eu (Centre védantique Raamakrishna – Paris)
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