Le livre des sagesses/Milarépa

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MILARÉPA,
le poète yogi
« Si je m'abreuvais pas
au flot continuel de l'Éveil,
Comment, sans eau,
résisterais-je à la soif ? »
Les cent mille chants


Celui qui chanta ce chant spirituel n'est autre que le célèbre yogi et poète Milarépa (1040-1123), fondateur de l'école Kagyûpa du bouddhisme tibétain. Milarépa est connu du public francophone depuis la première traduction de sa biographie par Jacques Bacot (1925). Deux œuvres littéraires tibétaines sont consacrées à ce mystique exceptionnel : la biographie ou « Vie de libération de Milarépa » (tib. Mi-la ras-pa'i rNam-thar), composée par un certain « Fou du Tsang », qui se lit comme un roman au récit plein de rebondissements, Tsang Nyôn Herouka, et les « Cent mille chants » (tib. Mi-la mgur-bum), recueil de ses nombreux chants yogiques. Le contexte de l'arrivée de Milarépa sur la scène tibétaine est celui de la seconde diffusion du bouddhisme au Tibet. La première période de diffusion (VIIe-IXe siècle) a pris fin après la persécution des institutions bouddhistes par le roi Langdarma (842). Son assassinat plonge le pays dans le chaos politique, et après la fin de l'activité du traducteur Smritijnâna (début du Xe siècle), le bouddhisme entre dans une phase de somnolence qui dure jusqu'à l'aube du XIe siècle. à cette époque, l'activité de diffusion reprend dans l'ouest du Tibet avec le traducteur Rinchen Zangpo, et de nouveaux textes tantriques, différents de ceux qui ont été introduits au VIIIe siècle, sont traduits en tibétain. Cette seconde diffusion donne naissance aux écoles dites « nouvelles », les Sarmapas, par opposition aux « Anciens » ou Nyingmapas, héritiers de Padmasambhava. Parmi les Tibétains traducteurs qui font le voyage en Inde pour recevoir la transmission des Tantras figure Marpa Lotsawa (1012-1097), un laïc érudit au tempérament colérique. En Inde, au cours de trois voyages, il rencontre deux grands maîtres des Tantras, Nâropa, le disciple de Tilopa, et Maitripa (né en 1007). De retour au Tibet, il s'installe sur ses terres au Lhodrak comme fermier avec sa femme Dakméma (« Dépourvue de moi »). C'est à ce moment-là que se présente Milarépa, qui deviendra après bien des épreuves son principal disciple et le détenteur de ses enseignements.

Une jeunesse difficile

Milarépa naît au Goungthang, une province au sud du Tibet, proche du Népal, au sein d'une famille de fermiers prospères. Mais la mort subite de son père, alors qu'il n'a que sept ans, fait basculer la famille dans le drame. Les affaires familiales sont confiées aux soins de l'oncle et de la tante paternels et ces derniers n'ont de cesse de déposséder Milarépa, sa jeune sœur et sa mère de leurs biens, les réduisant à la misère et au rang de simples serviteurs. Dès qu'il en a l'âge, sa mère envoie Milarépa apprendre la magie en secret auprès de deux maîtres. Après un an d'entraînement, le jeune homme devient capable de venger sa mère. En faisant s'effondrer la maison de ses oncle et tante sur les convives lors d'un mariage, il provoque la mort de trente-cinq personnes. Puis, en provoquant la grêle, il ruine les champs de ceux qui, dans son village, soutenaient ses parents avides.

La rencontre avec le maître

Pris de remords à l'idée des souffrances occasionnées, le jeune Milarépa demande conseil à l'un de ses maîtres de magie et celui-ci l'envoie vers un maître nyingmapa du nom de Rongton Lhaga. Celui-ci lui enseigne le Dzogchen ou « Grande Perfection », mais Milarépa ne comprend pas ses instructions. Voyant cela, Rongton le recommande aux soins de Marpa Lotsawa. A l'instant même où il entend prononcer ce nom, Milarépa se sent envahi par la foi et se met en route. La nuit précédant son arrivée, Marpa fait un songe et sait l'importance que doit revêtir cette rencontre. Le lendemain, il se rend aux champs avec de la bière pour l'accueillir. En arrivant, Mila ne reconnaît pas immédiatement ce paysan qui sent la bière. Finalement, ce dernier décline son identité et Milarépa lui répond : « Je suis un grand pécheur de Lato et vous prie de m'accorder les instructions spirituelles qui mènent à l'Éveil. » Le maître accepte le jeune homme à la ferme mais refuse de l'instruire. Au lieu de cela, il lui demande d'exercer encore une fois sa magie et, l'affublant du sobriquet de « Grand magicien », il lui confie la tâche épuisante de construire une tour à neuf étages. Pour lui permettre de purifier ses actes antérieurs, Marpa lui fera ainsi bâtir et démolir quatre tours de pierre, et le dos de Mila se couvrira bientôt de plaies. Six ans durant, il se verra refuser avec brutalité l'enseignement, ayant pour seule consolation le soutien bienveillant de Dakméma, l'épouse de Marpa. L'édification d'une cinquième et ultime tour ôte à Milarépa tout espoir d'être instruit et le jeune homme songe même au suicide. Contre toute attente, Marpa lui confère enfin l'initiation. Après lui avoir donné le refuge et les vœux de bodhisattva, il lui transmet l'initiation de Cakrasamvâra[1], puis celle d'Hevajra. Lors du cercle d'offrande de conclusion, Milarépa verra clairement Marpa sous la forme de ces deux déités. Il recevra les instructions complètes des six yogas de Nâropa[2], puis Marpa l'enverra pratiquer en séclusion complète.

L'ascèse dans les ermitages

Avant d'obéir aux ordres de son maître, Milarépa voulut revoir sa vallée et sa mère. Mais il ne trouva qu'os blanchis et ruines, ce qui renforça en lui le sentiment de l'impermanence et du renoncement. Vêtu d'une simple robe de coton, le yogi s'installa dans la grotte du Rocher blanc de la dent de cheval et s'adonna à la pratique pendant quelques années d'austérité. Mais sa santé finit par se détériorer. Il reçut la visite de sa sœur Péta et d'une ancienne fiancée. La bière et la viande qu'elles lui offrirent permirent certes à Milarépa de retrouver des forces, mais sa méditation en fut troublée. Se rappelant alors que Marpa lui avait confié un rouleau scellé à n'ouvrir qu'en cas de nécessité, Milarépa rompit le sceau et lut des instructions détaillées de yoga permettant de surmonter les obstacles. En pratiquant la chaleur interne, il fit de rapides progrès dans sa méditation. Puis il changea d'ermitage et se fixa à Tingri, au sud, avant de se rendre sur les pentes du mont Latchi. Dans un autre ermitage de montagne, à Tchoubar, il fut interrompu dans sa méditation par une déesse ayant pris l'apparence d'un démon. Grâce à son pouvoir méditatif, Milarépa parvint à la subjuguer, et c'est ainsi que Tséringma devint sa compagne mystique. En 1094, Réchoungpa vint à Milarépa, à peine âgé de onze ans. Il devait devenir plus tard l'un de ses principaux disciples. Au bout de neuf ans de pratique assidue dans les solitudes glacées, Milarépa, vêtu d'un seul vêtement léger de coton blanc[3], se nourrissant le plus souvent d'orties au point de verdir, atteignit enfin l'Éveil complet. Tout en continuant à vivre dans des ermitages austères, il commença à accepter plus de disciples et sa réputation se répandit à travers le Tibet. Après avoir vaincu l'arrogance de Réchoungpa, ce fut au tour de Gampopa de rencontrer Milarépa vers 1111. Ce médecin, dont toute la famille avait tragiquement péri lors d'une épidémie, avait déjà reçu les enseignements de l'école Kadampa. Sous la direction de Milarépa, il reçut la transmission de la lignée kagyü ou « transmission orale » et atteignit la réalisation après dix ans de retraite. Milarépa avait l'habitude d'enseigner à ses disciples par des chants spirituels tels que celui cité plus haut.

Le départ de ce monde et le legs de Milarépa

Vers la fin de sa vie, la réputation de Milarépa lui attira aussi quelques inimitiés. Un guéshé jaloux l'empoisonna mais Milarépa fit montre de ses pouvoirs et transféra temporairement sa souffrance dans le corps de son empoisonneur. Par compassion, il reprit le mal sur lui. Sachant que le terme de sa vie était échu, malgré les suppliques de ses disciples, il entonna ses derniers chants sur la nature transitoire de l'existence et prodigua ses ultimes conseils spirituels. Puis il entra en recueillement méditatif et, au milieu de prodiges tels que tremblement de terre, rayons d'arc-en-ciel et pluie de fleurs célestes, il quitta ce monde pour Abhirati, la Terre pure du Bouddha Akshobhya[4].

Milarépa laissait derrière lui de nombreux disciples tels que Rétchoungpa, Shiwa Ô Répa et surtout Gampopa, qui va être à l'origine de la lignée Dakpo Kagyü. Parmi les quatre disciples principaux de Gampopa figurent en effet Düsoum Khyenpa, le premier des Karmapas, et P'akmo Droupa (1110-1170), fondateur de l'importante branche P'akmo Droupa qui va se diversifier en huit rameaux.

À l'heure actuelle, l'école Kagyüpa conserve une grande vitalité. Ses branches principales sont celle des karma kagyü, dirigée par le karmapa, des droukpa kagyü, dirigée par le Gyalwang Droupa, des drikoung kagyü et des takloung kagyü. Si les trois dernières de ces branches se rapprochent par de nombreuses pratiques de l'école Nyingmapa liée à Padmasambhava, tous les courants kagyüpa sont réputés pour leur tradition méditative du Grand Symbole, ou Mahâmudrâ, et la pratique des six yogas de Nâropa. Ils allient à ces pratiques l'entraînement à la compassion issu du courant kadampa, introduit dans l'école par Gampopa.

Milarépa est davantage qu'un fondateur d'école. Il est l'archétype du yogi solitaire qui réside dans les ermitages de montagne les plus retirés. De tels yogis ne sont pas une légende, il en existe encore de nos jours, comme le montrent les exemples récents de Kalou Rinpoché (1905-1989) et de Guendune Rinpoché (1918-1997) qui passèrent de nombreuses années en retraite solitaire. Les chants de Milarépa, devenus célèbres en Occident grâce aux traductions de Jacques Bacot et Marie-José Lamothe, constituent un style poétique classique prisé par de nombreux mystiques tibétains. En voici un bel exemple :

Hommage aux maîtres, mes pères !
Moi, Milarépa le yogi,
J'entonne ce chant unique au sein de l'état naturel
Et martèle un pas de danse au sein de l'espace de l'irréalité :
Écoutez, mères et dâkinîs assemblées !
Cette ferme conviction de la causalité des actes
N'est en rien comparable à la foi ordinaire ;
Demeurer solitaire dans les lieux déserts
N'est en rien comparable au recueillement méditatif habituel ;
Cette méditation d'égalité sans sujet ni objet
N'est en rien comparable aux vues ordinaires ;
Cette période sans oubli qui suit la méditation
N'est en rien comparable aux méditations ordinaires ;
Cette attention qui ne discrimine pas
N'est en rien comparable à l'action ordinaire.
Cette union de la vacuité et de la compassion
N'est en rien comparable à un résultat ordinaire ;
Ce vêtement de coton qui n'est jamais froid
N'est en rien comparable aux bons et doux tissus ordinaires ;
Ce recueillement méditatif qui ignore toute faim
N'est en rien comparable à la viande et à la bière ordinaires ;
Ce breuvage du flot continuel de l'Éveil
N'est en rien comparable aux boissons habituelles ;
Ce contentement qui jaillit du dedans
N'est en rien comparable aux biens et richesses banales ;
Ce traducteur nommé Marpa Lotsawa
N'est en rien comparable aux habituels pratiquants accomplis.
Cette vue selon laquelle mon propre esprit est le visage de la déité
N'est en rien comparable aux déités d'élection habituelles ;
Moi-même, Milarépa le yogi,
Je ne puis être comparé aux « grands méditants » ordinaires ;
Ce corps qui ne connaît plus la maladie,
N'est en rien comparable aux remèdes ordinaires ;
Écoutez encore, dâkinîs assemblées !
J'agis dans l'obscurité et cependant tout est clair ;
Cette claire lumière est précisément ce qui m'éclaire.
J'agis là où il n'y a point de chaleur et cependant il fait chaud :
Cette robe de coton est précisément ce qui est chaud.
J'agis là où il n'y a point de plaisir et cependant je suis à l'aise :
Ce corps illusoire est précisément félicité.
J'agis là où il n'y a nulle joie, et pourtant je suis joyeux :
Cette vie onirique est précisément joyeuse.
Moi, le yogi, j'exhulte de bonheur !
Le rocher clair adamantin n'est-il pas assez haut ?
S'il n'était pas aussi élevé,
Pourquoi les vautours voleraient-ils au-dessous ?
Le vent froid du Nouvel An n'est-il pas assez vif ?
S'il en était autrement, pourquoi torrents et rivières gèleraient-ils ?
Si mon vêtement de coton n'était pas réchauffé par « le féroce embrasement »,
Comment pourrait-il me réchauffer comme de la laine ?
Si je ne me nourrissais pas de mon recueillement méditatif,
Comment, sans provisions, résisterais-je à la faim ?
Si je ne m'abreuvais pas au flot continuel de l'Éveil,
Comment, sans eau, résisterais-je à la soif?
Si les préceptes oraux de mon maître n'étaient pas profonds,
Par quels moyens viendrais-je à bout des démons et des obstacles ?
Si le yogi ne possédait pas la réalisation,
Pourquoi irait-il dans des ermitages de montagne déserts ?
Tout cela n'est dû qu'à la bonté du maître expert,
Appliquez-vous donc essentiellement à la pratique[5] !
Ces chants mystiques, appelés gour, sont un canal d'expression privilégié pour exprimer la réalisation spirituelle et délivrer de courts enseignements destinés à inspirer foi et courage aux disciples. Ils le sont encore de nos jours, comme le prouvent la belle biographie de Lama Shabkar[6] (1781-1851) et les poèmes d'un grand maître dzogchen contemporain, Nyoshul Khenpo[7].
Philippe CORNU

Notes :

  1. Tib. Khor-lo bde-mchog, « La Roue de suprême félicité », l'une des déités principales des Tantras nouveaux, centrale dans la tradition Kagyüpa.
  2. Tib. Nâro chos-drug; il s'agit des six yogas suivants: yoga de la «féroce» (chaleur interne, tib. gtum-mo), yoga de la claire lumière, yoga du corps illusoire, yoga du rêve, yoga de l'état intermédiaire et yoga du transfert de conscience ou p'owa (tib. pho-ba').
  3. Milarépa signifie « Mila vêtu de coton » (ras-pa).
  4. Celui des cinq jinas qui préside à l'Est.
  5. Mi-la mgur-bum, « Les cent mille chants de Milarépa », ch. XXIII.
  6. Lire Shabkar, Autobiographie d'un yogi tibétain, tr. Matthieu Ricard et Carisse Bousquet, 1.1 et II, Paris, Éditions Albin Michel, 1998 et 1999.
  7. Lire Nyoshül Khen Rinpoché, Le chant d'illusion et autres poèmes, tr. S. Arguillère, Paris, Éditions Gallimard, coll. Connaissance de l'Orient, 2000.

Bibliographie

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
www.sentezvousbien.com Extraits de : Les Cent Mille Chants de Milarepa (ed. Fayard)
revue.shakti.pagesperso-orange.fr
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