De nous-les-dieux.org.
| SÉNÈQUE, ÉPICTÈTE, MARC AURÈLE
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| et le stoïcisme
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« Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu'ils portent sur les choses »
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| Épictète, Manuel
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Une nouvelle école philosophique
Apparu à Athènes vers 300 avant notre ère, le stoïcisme est la grande philosophie de l'époque hellénistique, mais elle se présente comme une école de sagesse. Contrairement au repli épicurien, le stoïcisme est une école d'ouverture et de confiance. L'univers est beau et harmonieux, régi par une providence divine dont on ne saurait craindre le moindre mal. Qu'en est-il alors de la souffrance ? Ce n'est qu'une épreuve à laquelle la providence nous soumet. Le monde est un théâtre et chacun s'est vu confier un rôle dans la pièce ; dans une bonne pièce, il y a certes des jeunes premiers, mais aussi des pauvres et des seconds rôles. Quel que soit le rôle qui est le nôtre, nous n'avons à nous soucier que de bien le jouer, parce que nous savons que la pièce est bonne. L'homme doit donc jouer son rôle, et non se retirer comme fait l'épicurien ; il participe à la cité, qu'il soit esclave comme l'était le jeune Épictète, citoyen, haut fonctionnaire comme Arrien, le disciple grâce auquel nous avons une riche trace des entretiens d'Épictète, ministre et banquier comme Sénèque, ou empereur comme Marc Aurèle. S'il accepte de tenir son rang et assume ses responsabilités, le stoïcien ne manifeste cependant aucune ambition : il se contente d'accomplir la tâche qui lui est confiée.
Harmonie cosmique et providence
Si le monde est beau, c'est qu'il y a un Agent divin omniprésent qui l'organise et le coordonne. Pour ce faire, cet Agent a une interface physique, le
pneuma, qui traverse toute chose en lui donnant forme, ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps
logos, raison structurant l'univers. On a parfois parlé de matérialisme et de panthéisme stoïciens. C'est lourdement méconnaître la conception stoïcienne du divin. Le Portique est finaliste et spiritualiste. Ce n'est pas parce que l'Agent divin est omniprésent que Dieu se confond avec la nature. Si l'organisateur universel traverse toute chose, c'est parce qu'il ne délègue rien et se donne les moyens de son action, dont l'effet est le plus harmonieux des mondes possibles, ce qui serait incompatible avec le hasard ou même un peu de jeu dans la causalité. Pour réaliser un monde parfait, Dieu a besoin d'être présent dans chaque cause. Pourquoi cette harmonie cosmique ? Elle relève d'un regard qui observe le monde à travers sa régularité. Les phénomènes sont coordonnés à l'échelle de l'univers : les configurations du ciel correspondent aux saisons et donc à tous les phénomènes biologiques ou météorologiques qui les accompagnent. La pousse d'un brin d'herbe est ainsi reliée à la disposition du cosmos. Comment une telle harmonie, réglant jusqu'au moindre détail, ne serait-elle pas le fruit d'un Dieu cherchant à réaliser le plus bel ordre possible, sans rien laisser au hasard ? L'argument vient d'ailleurs de
Socrate. Si l'harmonie générale est défendable, qu'en est-il cependant de l'objection du mal ? Ce n'est qu'une apparence qui tient au fait qu'on n'envisage qu'une petite partie de la réalité : ce que nous croyons être un mal est la condition d'un plus grand bien de l'ensemble, de la même manière que la beauté de la pièce de théâtre implique aussi quelques rôles de personnages misérables. Le mal n'est qu'une apparence, qui s'estompe quand on sait voir les choses dans toute leur réalité. D'où l'importance de la connaissance, qui mène à l'encyclopédisme stoïcien : la science ne peut que conduire à trouver le divin, à constater l'action de la providence. Grâce au savoir, et un savoir qui ne se heurte à aucune limite, on comprend qu'il n'y a rien de meilleur que de suivre l'ordre divin du cosmos.
Pratiquement, face au mal, l'homme se demandera d'abord s'il s'agit de quelque chose qui dépend de lui. Rien de ce qui nous arrive de l'extérieur ne saurait être un mal, pas même la maladie, la souffrance, la ruine, la perte d'un proche. L'épreuve est l'occasion de nous éprouver. Nous devons savoir rendre ce qui nous a été donné, biens, santé, situation, êtres aimés et, finalement, notre corps. Ainsi, celui qui s'est détaché intérieurement de tout cela en se préparant à l'éventualité de le perdre ne craint plus rien : si ce ne sont pas des maux, aucun mal ne peut lui arriver de l'extérieur. Le mal ne dépend que de nous : c'est celui que nous commettons en nous laissant entraîner à nos désirs, à nos peurs, à nos passions. Celui qui accepte de suivre la volonté divine, qui se réalise dans l'action de la providence, est libéré de toute crainte, rien de mal ne lui arrivera. La bonté et la toute-puissance de Dieu en sont les garants. On lui rendra donc grâce de ses bienfaits. Et pour cela, on ne s'adresse pas à lui en tant que
logos, rationalité, ou
pneuma, élément moteur divin, mais en tant que personne, en l'occurrence au père de toute chose, à qui on donne le nom de Zeus. Un Zeus qui n'a cependant rien à voir avec le panthéon classique, puisque la conception stoïcienne suppose l'unicité divine.
Une théologie paradoxale
Les stoïciens valident la mythologie polythéiste en en faisant un usage allégorique. L'Agent premier est évidemment un ordonnateur unique, et les noms des différents dieux traditionnels, auxquels personne ne croit plus, expriment différentes facettes du divin. D'où une certaine ambiguïté de l'École qui tantôt critique les cultes et les temples, en tant qu'ils sont fondés sur une représentation fausse du divin, et tantôt les accepte, en ce qu'ils relèvent d'une approche symbolique.
Les interprètes ont généralement des difficultés à comprendre une conception aussi éclatée du divin : que Dieu soit l'Agent pneumatique ordonnateur physiquement omniprésent, et en même temps logos universel, providence, et dieu personnel sous le nom de Zeus, père de toute chose, sans exclure une mythologie polythéiste utilisée comme allégorie du divin, heurte notre logique. On se dit que les stoïciens ont une conception bien peu rigoureuse d'un divin aussi mal défini. D'où les diverses tentatives de réduire l'École à un matérialisme ou à un panthéisme, ce qui la ramène en terrain connu. L'erreur vient de notre naïveté à vouloir faire de Dieu un concept rationnellement saisissable. Plus subtils, les Grecs savaient depuis Platon que le divin ne se laisse pas saisir par notre logique, qu'il transcende nécessairement notre rationalité, que nous ne pouvons l'enserrer dans un discours, qu'il est toujours plus et autre. D'où, chez les platoniciens, la théologie négative : irréductible au discours, Dieu échappe à toute théologie affirmant ce qu'il serait.
Les stoïciens choisissent l'option inverse en validant à la fois, sans se soucier de leur cohérence, tous les discours positifs rationnels sur Dieu, hyperthéologie dont l'illogisme apparent s'explique par le fait que son objet transcende la logique. La nature divine de l'objet justifie le dépassement des clivages logiques : immanence/transcendance, matière/pensée, élément/ personne, permettant ainsi de retourner l'impensable en hyperpensable. Dieu ne peut logiquement pas être pensable puisqu'il est le principe même de toute pensée et pourtant, en tant que
logos, il est de plain-pied avec la pensée. La solution stoïcienne est donc tout à fait rationnelle : Dieu est accessible à la pensée, mais il échappe à toute saisie globale, ce qui interdit de chercher une synthèse de tous les points de vue qu'on peut tracer du divin. Hyperthéologie qui prend le relais de la théologie éclatée implicite chez Platon.
Ordre et continuité
Les stoïciens sont radicalement continuistes, position symétrique à l'atomisme épicurien. Continuité non seulement des ordres du réel, mais aussi des domaines du savoir : il n'y a pas de rupture entre physique, logique, psychologie, théologie et même morale. En ce sens, toute connaissance mène à Dieu, et la connaissance à laquelle on aboutit ainsi exige une morale qu'implique l'adhésion au divin. Et il est donc naturellement contradictoire d'échapper à cette exigence morale, contradiction incompatible avec la science. Le philosophe aura donc souci de ne jamais s'opposer à l'ordre divin en suivant ses désirs égoïstes et ses pulsions irrationnelles. Le logos est ce que nous avons de commun avec le divin, de sorte que tout ce qui est irrationnel nous en éloigne. L'épreuve n'étant pas un mal, il serait irrationnel de la considérer comme telle : on l'accepte comme ce que Dieu nous envoie pour réaliser la perfection globale de l'univers. Tout comme l'épicurisme, le stoïcisme vise le bonheur, mais en considérant qu'on ne peut l'atteindre que dans l'adhésion sereine à une volonté divine providentielle.
Cinq siècles de stoïcisme
Nous avons à peu près tout perdu des premiers stoïciens : Zenon, qui ouvrit son école à Athènes vers 300 avant notre ère, Cléanthe, Chrysippe et leurs successeurs, dont le principal est Posidonius. Le premier dont nous ayons l'œuvre est
Sénèque (env. 4 av. J. C.-65 ap. J. C), stoïcien paradoxal que la carrière de courtisan n'aura pas laissé moralement indemne. Son principal mérite pour nous est d'avoir transmis cet enseignement de direction de conscience qui prône l'indifférence aux richesses et le rejet des passions. Conseiller du prince — Néron —, à la tête d'une immense fortune, il s'était, dans sa jeunesse, passionné pour la philosophie la plus exigeante, mais l'enthousiasme des débuts s'émoussa devant les tentations de la Cour. Il finit par être condamné par Néron à se suicider, ce qu'il fit courageusement, compromis dans une conjuration contre l'empereur.
Marc Aurèle, lui, était empereur (de 161 à 180), et nous avons la chance d'avoir conservé un ensemble de méditations qui constituent une sorte de journal intime. Nous sommes loin des tentations du palais ; l'empire est menacé de toute part et Marc Aurèle, qui passe l'essentiel de son temps à colmater les brèches qui s'ouvrent un peu partout, notamment dans les régions du Danube où il mourra de maladie, n'est presque jamais à Rome. Dans la vie austère des camps, l'empereur philosophe, conscient du poids de sa tâche et tout entier consacré à son devoir écrasant, puise dans le stoïcisme la force de ne jamais voir dans sa fonction autre chose qu'une source de responsabilités.
La plus belle figure stoïcienne est cependant celle, entre le courtisan et l'empereur, de l'ancien esclave
Épictète, né au milieu du premier siècle et mort vers 120. En lui s'incarne, sans la moindre ambiguïté, le parfait détachement stoïcien. La vie du philosophe illustre sa pensée sans le moindre de ces écarts qui nous rendent quelque peu soupçonneux à l'égard d'un Sénèque. Épictète a su vivre dans un dénuement radical, alors même que sa notoriété eut certainement pu lui assurer au moins le confort, puisque son enseignement attirait des per-sonnages importants. Chassé de Rome par un décret bannissant les philoso-phes, il s'était installé à Nicopolis, en Épire ; mais désormais c'étaient les dis-ciples qui se déplaçaient pour venir écouter un enseignement pourtant étranger à toute complaisance.
Bibliographie
- DUHOT J.-J., Épictète et la sagesse stoïcienne, Paris, Bayard Éditions, 1996.
- ÉPICTÈTE, Manuel, tr. P. Hadot, Paris, Le Livre de Poche, 2000.
- HADOT P., La citadelle intérieure, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1992.
- SÉNÈQUE, Entretiens, P. Veyne (éd.), Paris, Éditions Robert Laffont, coll. Bouquins 1993.
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