Le livre des sagesses/Lumières des spiritualités antiques/Patanjali

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PATANJALI
et les maîtres du yoga
« Le yoga, c'est l'arrêt des fluctuations
de la conscience. Alors se révèle
le Voyant, établi en soi-même »
Yoga-Sûtras


Aux origines du yoga

Les exercices psychosomatiques à visée spirituelle sont sans doute aussi anciens que les premiers essais de vie renoncée en Inde. La religion védique comportait déjà des pratiques ascétiques qui impliquaient le corps et le mental dans l'acte rituel : attitudes et respirations particulières, jeûnes, disciplines de concentration et d'intériorisation. Ces comportements deviennent courants dans les écoles de sagesse dont témoignent certaines Upanishads. Autour de notre ère, ils s'organisent en un système structuré, ordonné à la quête de moksha, la libération définitive du samsara, du cycle des réincarnations. Le yoga devient alors un darshana, une « voie de salut », appuyé sur un texte de référence, les Yoga-Sûtras, et des commentaires canoniques : ceux de Vyasa (VIe-VIIe siècle), de Vacaspati Misra (IXe siècle), du roi Bhoja (1018-1060), et de bien d'autres exégètes jusqu'à Vivekânanda (1863-1902) ou Sri Aurobindo (1872-1950) ... Le genre littéraire des sûtras suppose en effet une tradition orale et écrite d'experts-enseignants : les sûtras sont des aphorismes, extrêmement ramassés, abstraits, qui nécessitent un déploiement du sens ; témoignant d'une vérité considérée comme intemporelle, ils exigent une continuelle actualisation qui conditionne la vitalité de cette tradition. Ce sont les maîtres qui détiennent le mode d'emploi et qui adaptent la pratique à la personnalité de chaque disciple.


On ne sait pas très bien dater les Yoga-Sûtras ; déjà les anciens s'opposaient. Ils connaissaient un grammairien du nom de Patanjali, qui a commenté le premier grand traité sur la langue sanskrite de Panini, qui est peut-être aussi l'auteur d'un ouvrage de médecine et qui aurait vécu entre les IVe et IIe siècles avant J. C. Cette hypothèse ne rend pourtant pas compte de l'intégralité du contenu des Yoga-Sûtras, en particulier de leurs pointes anti-bouddhistes et de leur aspect de synthèse qui s'accorderait plutôt à la grande phase de « rationalisation » de la culture indienne, donnant naissance aux différents darshana, autour des IVe-Ve siècles après notre ère. Le texte que nous possédons peut dater de cette période tout en intégrant des éléments beaucoup plus anciens, comme souvent en Inde. En tout cas, de Patanjali lui-même, nous ne savons rien d'historique ; son nom est emblématique du yoga, il est vénéré comme un être semi-divin, et il a souvent ses statues dans des sanctuaires shivaïtes, mais ses biographies sont légendaires.

Un texte fondateur : les Yoga-Sûtras

Les Yoga-Sûtras n'ont rien d'un manuel au sens que nous donnerions à ce terme aujourd'hui ; ils ne décrivent pas de postures, ils ne s'intéressent pas directement au travail physique du corps. Leur point de vue est philosophique et leur vocabulaire emprunte largement à un darshana voisin, le sâmkhya, qui propose une analyse des grandes étapes constitutives de la réalité et de la conscience à partir de deux principes, l'Esprit (purusha) pur, libre, inactif, et la Nature (prakriti) évolutive, créatrice au niveau cosmique et individuel.


Le point de départ des Yoga-Sûtras n'en est pas moins existentiel, puisqu'il s'agit de constater la permanence de la souffrance chez tous les êtres conscients, d'en rechercher les causes et de proposer un remède. La souffrance a pour origine l'instabilité, l'agitation, le mouvement vibrionnaire du mental et des émotions. D'emblée, le texte définit le yoga comme « l'arrêt des mouvements tourbillonnants (vritti, du verbe sanskrit vrt-, "tourner") de la conscience » (I, 2). La pleine réalisation de cet objectif conduit à un état que Patanjali, ou les auteurs qui se cachent sous son nom, ont appelé kaivalya, la « solitude », non point au sens d'isolement, mais d'autonomie ou d'indépendance. Cet état, au-delà de l'alternance continuelle entre bonheur et malheur, au-delà des extases momentanées ou durables que procure la discipline, marque l'émancipation définitive du purusha, le pôle-esprit qui, en chaque vivant, est impliqué, « mélangé » au processus évolutif. Kaivalya caractérise le « libéré-vivant » ('jîvan-mukta), le yogi qui expérimente sa dernière incarnation et auprès de qui les autres découvrent un maître, un révélateur sur le chemin de leur propre libération.


L'exposé d'une telle voie suppose une réflexion approfondie et ancienne sur la nature de l'esprit, les obstacles à la stabilité, les moyens psychocorporels de les surmonter. Le grand intérêt des Yoga-Sûtras est d'ajouter une psychologie à la métaphysique. Ils héritent de l'analyse indienne de la réalité, cristallisée autour des notions de karma — l'action qui porte du fruit, bon ou mauvais — et de samsara — la nature cyclique du devenir. Mais ils appartiennent aussi à un moment de la culture indienne qui s'interroge sur les différentes composantes de la psyché et sur leur dynamique interne. Ils distinguent ce que nous appelons aujourd'hui l'« inconscient », une strate profonde imputée à la fois aux rémanences des vies antérieures et aux souvenirs personnels oubliés ou refoulés. Ils s'efforcent de comprendre le désir comme attachement et donc source de malheur, mais aussi comme aspiration à la libération lorsqu'il est détaché de ses objets par les pratiques ascétiques et converti ou « sublimé ». Ils expliquent les conflits internes par la confusion entre l'ordre de l'essentiel et celui de l'existentiel et proposent une double solution : d'une part, un effort incessant de discrimination (viveka), la lucidité qui repose sur la croyance en la nature lumineuse de l'esprit ; d'autre part, un travail d'unification, de « jonction » — c'est le sens littéral du mot « yoga » —, qui est la véritable réponse à la souffrance. Discrimination et unification vont de pair : l'unité authentique repose sur la prise de conscience aiguë et l'analyse préalable de la dualité. En cela, les Yoga-Sûtras sont profondément solidaires des autres spiritualités indiennes, en particulier du Vedânta.

Le râja yoga comme voie

Le chemin spirituel préconisé par les Yoga-Sûtras est souvent désigné comme une « voie royale » (râja yoga) ; on y reconnaît une sorte de classicisme qui fait autorité et servira de référence à toutes les écoles ultérieures, même si elles s'en écartent comme les yogas tantriques. Patanjali propose une progression en huit étapes, qui ne sont pas forcément chronologiques, mais qui énumèrent les différents aspects indispensables à l'obtention de kaivalya, l'état de libération. L' ashtânga yoga ou « yoga aux huit membres » peut ainsi être condensé en un tableau :
1. Les cinq yama (attitudes renoncées) :
ahimsâ, non-nuisance, non-violence I satya, être vrai I asteya, ne pas voler I brahmacârya, chasteté du corps et du mental I aparigraha, absence du sens de la possession
2. Les cinq niyama (attitudes adoptées) :
sauça, pureté/propreté interne et externe I samtosha, contentement I tapas, ardeur, intensité de la pratique I svâdhyâya, étude des textes, connaissance de soi I îshvara-pranidhâna, abandon au divin
3. Asana (la posture)
4. Prânâyâma (respiration consciente et rythmée)
5. Pratyâhâra (retrait des sens, retournement vers l'intérieur)
6. Dhârana (concentration, recueillement)
7. Dhyâna (méditation, contemplation)
8. Samâdhi (extase/enstase, union avec le divin) kaivalya
Le yoga est-il une religion ? Certainement pas, dans la mesure où il n'est pas nécessaire d'adresser sa dévotion à une divinité pour faire du yoga et où les yogis ont souvent eu des positions critiques vis-à-vis du brahmanisme traditionnel. Cependant on dit du dieu Shiva qu'il est mahâyogi, le « Yogi suprême », en tant que dieu de transformation, d'ascèse et d'énergie. Et les Yoga-Sûtras reconnaissent une forme de transcendance lorsqu'ils énumèrent trois attitudes comme préalables à toute pratique : « Le travail préliminaire comprend l'ascèse, l'étude et l'abandon au Seigneur » (II, 1). îshvara, « le Roi », « le Seigneur » est un des noms de Shiva, mais il désigne aussi n'importe quel être de statut supérieur. Le yoga exige donc la reconnaissance d'une dimension supra-humaine et empêche ainsi le yogi de tomber dans les pièges d'une position de toute-puissance, écueil fréquent sur les voies de spiritualité. À la période médiévale, les écoles de yoga s'allieront souvent aux grands mouvements de dévotion (Bhakti), shivaïtes de préférence, mais aussi vishnouites, sans toutefois s'y assimiler complètement.

Les successeurs de Patanjali

Cette alchimie transformatrice, qui inclut le corps et le psychisme dans une démarche spirituelle, a servi de modèle aux pratiques ultérieures d'ascèse et de renoncement. Les Yoga-Sûtras n'ont cessé d'inspirer des formes et des commentaires, philosophiques ou dévotionnels, rigoristes ou contestataires ; aujourd'hui, ils servent toujours de référence, même si l'Occident s'en est emparé pour son propre usage. Après Patanjali, et pour nous en tenir aux traités eux-mêmes sans évoquer les grands commentaires canoniques, nous devons au moins retenir :
I Le Yoga Vashistha, une vaste collection de récits épiques ou de contes philosophiques, qui doit provenir du Cachemire et avoir été composé vers les IXe-Xe siècles ; il exalte la méditation et les pratiques ascétiques comme moyens de libération[1].
I Le Yogayajnavalkyam, rédigé dans le sud de l'Inde, dans un milieu vishnouïte, vers le Xe siècle, qui opère une médiation entre le râja yoga et le brahmanisme traditionnel d'une part, la doctrine tantrique du salut et la Bhakti d'autre part.
I Un groupe assez divers d'Upanishads, recensées sous le nom d'« Upanishads du Yoga[2] », qui ont dû être rédigées au cours du premier millénaire de notre ère, mais qui peuvent comporter des éléments plus anciens, transmis oralement. Elles sont en général plus concrètes que les Yoga-Sûtras et s'intéressent volontiers aux expériences suprasensorielles qui apparaissent comme les fruits et les preuves de la méditation et du samâdhi. Ces textes véhiculent des conceptions totalement tantriques, à la différence des précédents qui s'inscrivent dans le cadre du brahmanisme classique.
I Les traités de la tradition des Nâths ou Nâtha yogis : la Hatha Yoga Pradîpikâ[3] la Gheranda Samhitâ'[4], la Shiva Samhitâ. Les Nâths, au Rajasthan, au Népal, au Bengale, ont soigneusement conservé la tradition hindoue confrontée aux attaques de l'islam. Ils ont été de grands yogis, tantriques, mais très respectueux du passé védique et brahmanique dont ils ont conservé et recopié les grands textes, particulièrement les Upanishads. Ils représentent la branche « nordiste », himalayenne, du yoga, mais ils ont été en contact avec tous les darshanaet les courants de la Bhakti qui ont traversé l'Inde entière pendant le deuxième millénaire.
Une règle très générale se manifeste à la lecture suivie de tous ces traités : plus ils sont anciens, plus ils sont laconiques ; plus ils sont récents, plus ils donnent d'indications. Ce phénomène marque sans doute la lente « modernisation » d'une tradition qui devait se transmettre tout entière oralement et qui se fixe progressivement par écrit. Ce faisant, elle acquiert une certaine forme de rigidité : il faudra se conformer à ce qui a été écrit, d'où la naissance d'orthodoxies dans des voies essentiellement pratiques où la relation de maître à disciple permettait d'entretenir la vitalité, la souplesse, l'individualisation.
Ysé TARDAN-MASQUELIER

Notes :

  1. Sept récits initiatiques tirés du Yoga Vasistha, traduit du sanskrit avec introduction et notes par Michel Hulin, Paris, Berg International, 1987.
  2. Upanishads du yoga, traduit du sanskrit et annoté par Jean Varenne, Paris, Gallimard-UNESCO, coll. Idées, 1971, comprenant : Yogatattva, Dhyanabindu, Yogakundalini, Kshurika, Hamsa, Amritanada, Amritabindu, Mahavakya Upanishad.
  3. Traduction, introduction et notes par T. Michael, Paris, Librairie Arthème Fayard, coll. Documents spirituels, 1974.
  4. Le yoga du corps, la Gheranda samhitâ, traduction et commentaires par J. Papin, Paris, Éditions Dervy, 1992.

Bibliographie

Liens utiles :

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