Le livre des sagesses/Les manifestations de la vie spirituelle : extases, visions et charismes/Livre des demeures, Thérèse d'Avila
| « J'APPELLE CELA UN VOL |
| DE L'ESPRIT... » |
| Thérèse d'Avila, Le livre des demeures |
Je reviens à ce vol rapide de l'esprit. Il s'opère de telle sorte que l'esprit semble véritablement sortir du corps ; d'un autre côté, il est clair que cette personne dont j'ai parlé n'en est pas morte ; mais elle ne saurait dire si durant quelques instants l'esprit anime le corps ou non. Il lui semble que tout son être s'est trouvé dans une région complètement différente de celle où nous vivons, que là on lui a montré, sans parler d'autres choses, une lumière tellement supérieure à celle d'ici-bas qu'elle n'aurait pu, malgré les efforts d'une vie entière, se l'imaginer. Voici encore ce qui lui arrive. En un instant, on lui procure tant de connaissances à la fois, que son imagination et son entendement n'auraient pu après beaucoup d'années en forger la millième partie. Ce n'est pas une vision intellectuelle, mais une vision imaginaire. On voit alors avec les yeux de l'âme beaucoup mieux que l'on ne voit sur la terre avec les yeux du corps. Parfois même cela arrive sans que l'on entende aucune parole ; voit-on par exemple quelques saints, on les connaît comme si l'on avait eu beaucoup de rapports avec eux.
D'autres fois, outre les choses que l'on voit des yeux de l'âme, on en voit d'autres par une vision intellectuelle, et en particulier une foule d'anges en compagnie de leur Maître ; sans rien voir des yeux du corps ni de l'âme, on connaît, par un mode admirable que je ne saurais décrire, et les choses dont je viens de parler et beaucoup d'autres qu'il est impossible de rapporter. La personne qui en aura l'expérience et qui aura plus d'aptitude que moi pourra peut-être les faire comprendre, bien que cela me semble très difficile. Que l'âme soit alors unie au corps ou non, je ne saurais le dire. Du moins, je ne pourrais jurer qu'elle est dans son corps, ou que le corps en est séparé. Mais, je le répète, celui qui a l'expérience de cette faveur pourra en parler ; si, de plus, il possède la science, il y trouvera un grand secours. Voici une pensée qui m'est venue bien souvent. Dès lors que le soleil de notre firmament peut, sans se déplacer, envoyer ses rayons avec une telle puissance qu'ils arrivent jusqu'à nous en un instant, est-ce que l'âme, qui n'est qu'une même chose avec l'esprit, comme le soleil avec ses rayons, ne pourrait pas, tout en demeurant où elle est, et par la force de la chaleur qui lui vient du vrai Soleil de justice, s'élever au-dessus de sa propre substance par quelque partie supérieure d'elle-même ?
Enfin, je ne sais ce que je dis. Ce qui est vrai, c'est qu'il se produit dans l'intérieur de l'âme un vol d'esprit aussi rapide que la balle qui sort de l'arquebuse à laquelle on met le feu. J'appelle cela un vol d'esprit, car je ne sais quel autre nom lui donner. Il se fait sans bruit ; mais il est tellement manifeste, que nulle illusion n'est possible. Tandis que l'âme est complètement hors d'elle-même autant qu'elle peut en juger, on lui découvre des secrets admirables. Lorsqu'elle se sent revenue à elle-même, elle constate de quels grands biens elle est enrichie ; quant à tous les biens de ce monde, elle en fait si peu de cas qu'ils ne lui paraissent que de la boue en comparaison de ceux qu'elle a vus. Désormais sa vie sur la terre se passe dans la peine la plus vive, elle ne voit plus rien de ce qui avait coutume de lui plaire, qui soit capable de la contenter. Le Seigneur, ce semble, a voulu lui montrer quelque chose du séjour auquel elle est destinée, comme le firent les députés qu'Israël avait envoyés à la terre promise et qui rapportèrent les preuves de sa fertilité. Aussi l'âme est encouragée à supporter les travaux si pénibles de la route, parce qu'elle sait où elle doit aller trouver son repos.Écrit à Tolède en trois mois — du 2 juin au 29 novembre 1577 — Le livre des demeures introduit le lecteur dans le « céleste château de l'âme », ce diamant dont on n'apercevra toute la pureté qu'au terme d'une éprouvante pérégrination : lorsque l'âme, préparée par son périple au mariage spirituel (septièmes et dernières demeures), pourra enfin s'abandonner tout entière aux délices de l'union, « port de la lumière » auquel conduit l'oraison dont Thérèse parle avec autant de méthode que de passion. Ainsi la description du « vol d'esprit » intervient-elle dans les sixièmes demeures (onze chapitres fort détaillés) consacrées aux fiançailles effectives avec le Christ. L'âme déjà métamorphosée (métaphore du ver à soie devenu papillon dans les cinquièmes demeures) a transformé l'oraison de quiétude (quatrièmes demeures) en prière d'union. Véritable seuil de l'expérience mystique, la quatrième station avait inspiré à Thérèse un éloquent développement sur le transvasement de l'eau divine dans l'âme humaine, faisant suite aux « quatre manières d'arroser un jardin » décrites dans son autobiographie et aux propriétés de l'eau — son élément de prédilection — énumérées dans Chemin de la perfection ; un chemin débutant comme il se doit par l'humilité (premières demeures), puis par la prière vocale et l'exercice au recueillement (deuxièmes et troisièmes demeures).
Tourments et délices, sécheresse et suavité scandent l'expérience mystique en ces sixièmes demeures où l'âme transie d'amour aspire à la consommation ultime des noces spirituelles : « Ce sont ces souffrances qui lui font prendre un vol plus élevé. » Qui ne songe alors à l'aérienne blancheur du marbre duquel le Bernin fit jaillir une Thérèse extasiée ? Si donc le « vol d'esprit » s'apparente bien encore au ravissement extatique, il en accélère le mouvement ascendant, en intensifie et affine le vécu intime sur quoi Thérèse s'attarde ici, usant d'un curieux anonymat (« je le sais d'une personne qui en a l'expérience ») pour mieux, sans doute, se faire entendre : « Le ravissement fond sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez s'élever cette nuée, ou cet aigle puissant qui vous emporte sur ses ailes », dit-elle dans sa Vie. Mais lame n'est pas seulement expulsée d'elle-même (telle une balle d'arquebuse !) puisque lui sont révélés certains « secrets admirables » propres à ces demeures. Vision imaginaire ou intellectuelle ? La distinction importe on le sait à Thérèse, qui s'en est à plusieurs reprises expliquée. Les deux modes interviennent successivement ici car Dieu accorde d'abord à l'âme, violemment arrachée au corps qu'elle abandonne pantelant, d'autres yeux que ceux de chair qui permettent d'admirer l'ineffable lumière, « tellement supérieure à celle d'ici-bas », et d'entrer en commerce spontané avec les saints. Plus admirable encore est la vision intellectuelle initiant l'âme à la pure présence angélique et à une forme d'omniscience intraduisible par des mots humains. Fertilisée par cette incursion en Terre promise, l'âme définitivement libérée de la boue terrestre est enfin prête à rejoindre la chambre nuptiale « où se passent des choses très secrètes entre Dieu et l'âme ».Liens utiles :
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- Liens externes :
- fr.wikipedia.org
- revue.shakti.pagesperso-orange.fr (Biographie)
- livres-mystiques.com
- Autobiographie (écrite par elle-même)
- Le chemin de la perfection – 42 chapitres. Traduction: Arnauld d'Andilly (Texte en vieux Français)
- Le Château Intérieur ou Les demeures, écrit par Ste Thérèse d'Avila en 1577, traduction de Marcelle Auclair, copyright DDB.