Le livre des sagesses/Les manifestations de la vie spirituelle : extases, visions et charismes/Livre des demeures, Thérèse d'Avila

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« J'APPELLE CELA UN VOL
DE L'ESPRIT... »
Thérèse d'Avila, Le livre des demeures
Il y a une autre sorte de ravissement que j'appelle vol d'esprit. Bien qu'au fond il soit la même chose que le précédent, il en diffère cependant beaucoup dans la façon dont on l'éprouve intérieurement. Parfois, en effet, on sent tout à coup un mouvement si rapide de l'âme, que l'esprit semble emporté avec une promptitude qui donne une vive frayeur surtout dans les débuts. Voilà pourquoi je vous ai dit qu'il faut un grand courage à l'âme que Dieu doit enrichir de ces faveurs. Elle doit même se montrer très ferme dans la foi, la confiance et l'abandon à la volonté de Dieu pour qu'il en fasse ce qu'il voudra. Pensez-vous que ce soit peu de trouble pour cette personne qui, étant en pleine possession de ses sens, se voit emporter l'âme et même, comme nous l'avons lu de certains saints, le corps avec elle, sans savoir où elle va, ni qui l'emporte, ni comment on l'emporte ? Car au début de ce mouvement subit, elle n'est pas encore très certaine que Dieu en soit l'auteur. Mais ne pourrait-elle pas y résister par quelque moyen ? Non. Ce serait pire encore. Je le sais d'une personne qui en a l'expérience1. Dieu semble vouloir faire comprendre à l'âme qu'après s'être tant de fois remise à lui si sincèrement, et offerte tout entière d'une manière si généreuse, elle ne peut plus désormais disposer d'elle-même en maîtresse ; et, si elle résiste, il l'emporte avec plus d'impétuosité encore ; voilà pourquoi cette personne avait pris le parti de ne pas plus résister au ravissement que la paille à l'ambre qui l'attire à soi, comme vous l'aurez peut-être remarqué. Elle se laissait porter dans les mains de Celui qui est si puissant, persuadé que ce qu'il y avait de mieux pour elle, c'était de faire de nécessité vertu. Et puisque je viens de parler de la paille, il est bien certain que, s'il est facile à un géant d'enlever une paille, il ne l'est pas moins à notre Géant infini et tout-puissant d'enlever l'esprit. [...]

Je reviens à ce vol rapide de l'esprit. Il s'opère de telle sorte que l'esprit semble véritablement sortir du corps ; d'un autre côté, il est clair que cette personne dont j'ai parlé n'en est pas morte ; mais elle ne saurait dire si durant quelques instants l'esprit anime le corps ou non. Il lui semble que tout son être s'est trouvé dans une région complètement différente de celle où nous vivons, que là on lui a montré, sans parler d'autres choses, une lumière tellement supérieure à celle d'ici-bas qu'elle n'aurait pu, malgré les efforts d'une vie entière, se l'imaginer. Voici encore ce qui lui arrive. En un instant, on lui procure tant de connaissances à la fois, que son imagination et son entendement n'auraient pu après beaucoup d'années en forger la millième partie. Ce n'est pas une vision intellectuelle, mais une vision imaginaire. On voit alors avec les yeux de l'âme beaucoup mieux que l'on ne voit sur la terre avec les yeux du corps. Parfois même cela arrive sans que l'on entende aucune parole ; voit-on par exemple quelques saints, on les connaît comme si l'on avait eu beaucoup de rapports avec eux.

D'autres fois, outre les choses que l'on voit des yeux de l'âme, on en voit d'autres par une vision intellectuelle, et en particulier une foule d'anges en compagnie de leur Maître ; sans rien voir des yeux du corps ni de l'âme, on connaît, par un mode admirable que je ne saurais décrire, et les choses dont je viens de parler et beaucoup d'autres qu'il est impossible de rapporter. La personne qui en aura l'expérience et qui aura plus d'aptitude que moi pourra peut-être les faire comprendre, bien que cela me semble très difficile. Que l'âme soit alors unie au corps ou non, je ne saurais le dire. Du moins, je ne pourrais jurer qu'elle est dans son corps, ou que le corps en est séparé. Mais, je le répète, celui qui a l'expérience de cette faveur pourra en parler ; si, de plus, il possède la science, il y trouvera un grand secours. Voici une pensée qui m'est venue bien souvent. Dès lors que le soleil de notre firmament peut, sans se déplacer, envoyer ses rayons avec une telle puissance qu'ils arrivent jusqu'à nous en un instant, est-ce que l'âme, qui n'est qu'une même chose avec l'esprit, comme le soleil avec ses rayons, ne pourrait pas, tout en demeurant où elle est, et par la force de la chaleur qui lui vient du vrai Soleil de justice, s'élever au-dessus de sa propre substance par quelque partie supérieure d'elle-même ?

Enfin, je ne sais ce que je dis. Ce qui est vrai, c'est qu'il se produit dans l'intérieur de l'âme un vol d'esprit aussi rapide que la balle qui sort de l'arquebuse à laquelle on met le feu. J'appelle cela un vol d'esprit, car je ne sais quel autre nom lui donner. Il se fait sans bruit ; mais il est tellement manifeste, que nulle illusion n'est possible. Tandis que l'âme est complètement hors d'elle-même autant qu'elle peut en juger, on lui découvre des secrets admirables. Lorsqu'elle se sent revenue à elle-même, elle constate de quels grands biens elle est enrichie ; quant à tous les biens de ce monde, elle en fait si peu de cas qu'ils ne lui paraissent que de la boue en comparaison de ceux qu'elle a vus. Désormais sa vie sur la terre se passe dans la peine la plus vive, elle ne voit plus rien de ce qui avait coutume de lui plaire, qui soit capable de la contenter. Le Seigneur, ce semble, a voulu lui montrer quelque chose du séjour auquel elle est destinée, comme le firent les députés qu'Israël avait envoyés à la terre promise et qui rapportèrent les preuves de sa fertilité. Aussi l'âme est encouragée à supporter les travaux si pénibles de la route, parce qu'elle sait où elle doit aller trouver son repos.
Il n'est qu'à s'imprégner des écrits de Thérèse d'Avila pour rectifier quelques-uns des préjugés relatifs à l'inadaptation sociale et à la « folie » supposées des grands mystiques. Appelée par Dieu sur les chemins rocailleux de l'oraison, ne fut-elle pas aussi une infatigable femme d'action, réformatrice de l'ordre du Carmel auquel elle laissa à sa mort (1582) soixante-dix fondations ? Gratifiée depuis l'âge de quarante ans de visions, d'extases et d'autres faveurs divines, ne fait-elle pas montre dans ses écrits d'une si remarquable acuité intellectuelle qu'on doive à son propos parler d'« intelligence mystique » (J. Baruzi), proche de celle de Jean de la Croix son frère spirituel ? Inconditionnellement soumise au Seigneur Dieu qu'elle nomme « Sa Majesté », sainte Thérèse fut aussi la « mère » (Mater spiritualium) admonestant avec fermeté mais compréhension ses « filles » engagées à sa suite sur le chemin de la perfection. Pressée par ses supérieurs de coucher par écrit son témoignage et répondant plus encore en cela aux injonctions de l'Esprit saint, Thérèse dit ne jamais parler que de ce qu'elle a « vu par expérience ». Ceci, entre autres, lui tenait particulièrement à cœur : « Je voudrais bien, avec l'aide de Dieu, pouvoir exposer la différence qu'il y a entre l'union et le ravissement qu'on appelle encore élévation, vol d'esprit, transport, car c'est tout un. Je dis que tous ces dons signifient une même chose qu'on appelle aussi extase » (Vie écrite par elle-même).

Écrit à Tolède en trois mois — du 2 juin au 29 novembre 1577 — Le livre des demeures introduit le lecteur dans le « céleste château de l'âme », ce diamant dont on n'apercevra toute la pureté qu'au terme d'une éprouvante pérégrination : lorsque l'âme, préparée par son périple au mariage spirituel (septièmes et dernières demeures), pourra enfin s'abandonner tout entière aux délices de l'union, « port de la lumière » auquel conduit l'oraison dont Thérèse parle avec autant de méthode que de passion. Ainsi la description du « vol d'esprit » intervient-elle dans les sixièmes demeures (onze chapitres fort détaillés) consacrées aux fiançailles effectives avec le Christ. L'âme déjà métamorphosée (métaphore du ver à soie devenu papillon dans les cinquièmes demeures) a transformé l'oraison de quiétude (quatrièmes demeures) en prière d'union. Véritable seuil de l'expérience mystique, la quatrième station avait inspiré à Thérèse un éloquent développement sur le transvasement de l'eau divine dans l'âme humaine, faisant suite aux « quatre manières d'arroser un jardin » décrites dans son autobiographie et aux propriétés de l'eau — son élément de prédilection — énumérées dans Chemin de la perfection ; un chemin débutant comme il se doit par l'humilité (premières demeures), puis par la prière vocale et l'exercice au recueillement (deuxièmes et troisièmes demeures).

Tourments et délices, sécheresse et suavité scandent l'expérience mystique en ces sixièmes demeures où l'âme transie d'amour aspire à la consommation ultime des noces spirituelles : « Ce sont ces souffrances qui lui font prendre un vol plus élevé. » Qui ne songe alors à l'aérienne blancheur du marbre duquel le Bernin fit jaillir une Thérèse extasiée ? Si donc le « vol d'esprit » s'apparente bien encore au ravissement extatique, il en accélère le mouvement ascendant, en intensifie et affine le vécu intime sur quoi Thérèse s'attarde ici, usant d'un curieux anonymat (« je le sais d'une personne qui en a l'expérience ») pour mieux, sans doute, se faire entendre : « Le ravissement fond sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte, que vous voyez, que vous sentez s'élever cette nuée, ou cet aigle puissant qui vous emporte sur ses ailes », dit-elle dans sa Vie. Mais lame n'est pas seulement expulsée d'elle-même (telle une balle d'arquebuse !) puisque lui sont révélés certains « secrets admirables » propres à ces demeures. Vision imaginaire ou intellectuelle ? La distinction importe on le sait à Thérèse, qui s'en est à plusieurs reprises expliquée. Les deux modes interviennent successivement ici car Dieu accorde d'abord à l'âme, violemment arrachée au corps qu'elle abandonne pantelant, d'autres yeux que ceux de chair qui permettent d'admirer l'ineffable lumière, « tellement supérieure à celle d'ici-bas », et d'entrer en commerce spontané avec les saints. Plus admirable encore est la vision intellectuelle initiant l'âme à la pure présence angélique et à une forme d'omniscience intraduisible par des mots humains. Fertilisée par cette incursion en Terre promise, l'âme définitivement libérée de la boue terrestre est enfin prête à rejoindre la chambre nuptiale « où se passent des choses très secrètes entre Dieu et l'âme ».
Françoise BONARDEL

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
revue.shakti.pagesperso-orange.fr (Biographie)
livres-mystiques.com
Autobiographie (écrite par elle-même)
Le chemin de la perfection – 42 chapitres. Traduction: Arnauld d'Andilly (Texte en vieux Français)
Le Château Intérieur ou Les demeures, écrit par Ste Thérèse d'Avila en 1577, traduction de Marcelle Auclair, copyright DDB.
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