Le livre des sagesses/Les manifestations de la vie spirituelle : extases, visions et charismes/Dîwân, Rûmî

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« À CHAQUE INSTANT,
LE SOUFFLE ENTRAÎNE L'ÂME
AU-DELÀ DE L'ESPACE »
Jalâl al-Dîn Rûmî, Dîwân e Shams e Tabrîzî
Amoureux ! Amoureux ! C'est le moment de décamper de ce monde,
Car mon oreille intérieure entend le tambour du ciel signalant le départ.
Des cris m'atteignent de toutes parts, les clochettes tintent, il faut lever le camp ;
À chaque instant, le souffle entraîne l'âme au-delà de l'espace.
Du milieu de ces chandelles suspendues, de l'autre côté des voiles indigo,
Surgissent d'étranges créatures, manifestant les mondes invisibles.
Du haut de ce puits dont tu occupes le fond, on t'a envoyé dans le seau
Un lourd sommeil ! Tu rêves et ta vie passe comme un vent léger !
Gardien réveille-toi ! Un gardien ne doit pas rester endormi,
Mon cœur, va vers celui qui te possède ! Ami, va vers l'Ami.
De tous côtés, je vois feux et flammes, j'entends brouhahas et bruits,
Cette nuit, ce bas-monde enceinte va accoucher du monde éternel.
Le ciel écarlate est zébré d'éclairs et d'êtres ailés,
Je ne sais s'il fait nuit ou si je suis aveuglé de lumière.
Tu étais poussière, tu es devenu cœur. Tu étais ignorant, tu es devenu sage ;
Celui qui t'a traîné jusqu'ici, va maintenant te traîner jusqu'à l'autre rive.
Mon sang est en ébullition, est-ce mon âme qui résiste à l'Appel ?
Ou est-ce l'Appel qui broie mon âme pour la ravir ?
Dans la violence qu'il déploie, agréable est la souffrance qu'il cause,
Son feu est fait de l'eau fraîche, ne te détourne pas de Lui.
Il s'installe en toi. Il te fait rompre tes repentirs,
De ses ruses multiples, les atomes que nous sommes se mettent à vibrer.
En moi, il y a quelqu'un d'autre de qui jaillit cette
Fureur, Tu sais bien, si l'eau est bouillante, c'est dû au feu.
Je ne tiens aucune arme, je ne cherche à combattre personne,
Je ne veux du mal à quiconque, car je suis joyeux comme une roseraie.
Ma Fureur ne vient pas de moi, elle provient d'un autre monde ;
Ici un monde, là un autre monde ; moi, sur le seuil, entre les deux.
Le poète est l'homme du Seuil des Mondes, le parlant muet,
Voilà ! Le Secret est dévoilé. Ça suffit, silence !
Mourez ! Mourez ! Mourez en cet Amour,
Une fois mort en l'Amour, devenez réceptacle de l'Esprit.
Mourez ! Mourez ! N'ayez pas peur de cette mort,
Car dégagé de la poussière, vous pourrez conquérir le ciel.
Mourez ! Mourez ! Rompez vos liens avec votre moi,
Le moi est une chaîne et vous, vous êtes le prisonnier.
Prenez la pioche et détruisez les fondations de la prison,
La prison détruite, vous serez des rois et des souverains.
Mourez ! Mourez ! Auprès du Roi de la Beauté,
Mort au pied du Roi, vous devenez vous-mêmes des rois.
Mourez ! Mourez ! Volez plus loin que ces nuages,
Au-delà des nuages, vous devenez pleine lune.
Vous êtes passifs ! Vous êtes passifs ! La passivité est le souffle de la mort
C'est par la force de la Vie qu'au fond vous n'aimez pas la passivité.
Jalâl al-Dîn Rûmî, poète par excellence de l'expérience spirituelle, décrit ici dans toute son intensité ce que les mystiques musulmans appellent l'« événement de la nuit du Décret ». Selon la tradition qui se fonde sur le texte coranique (Coran 97, 1-5), la nuit du Décret (laylat al-qadr, que l'on peut traduire aussi par « nuit du Destin » ou, pour rester encore plus près de la racine arabe, « nuit du Pouvoir grandiose »), est la nuit où la révélation coranique a débuté :
« Au Nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux
C'est Nous qui le révélâmes dans la nuit du Pouvoir
Qu'est-ce qui peut te faire comprendre ce qu'est la nuit du Pouvoir
La nuit du Pouvoir vaut plus qu'un millier de mois
C'est en elle que, sur permission de leur Seigneur, les anges et l'Esprit font leur descente pour tout décret
Elle est Salut jusqu'au lever de l'aube. »
Encore selon le Coran, ce moment de la « descente » de la Révélation est situé au mois de ramadan. La tradition a principalement admis la date de la 27e nuit de ce mois saint du calendrier musulman. C'est la nuit où les portes du ciel sont grandes ouvertes. Les musulmans pieux y font des veillées car, dit-on, les prières faites cette nuit sont exaucées. Les mystiques, quant à eux, appellent aussi « nuit du Décret » tout « moment » où ils sont touchés par certaines expériences du divin. Ce moment, consécutif à l'« ouverture du ciel », transforme le temps du mystique en nuit du Pouvoir, puisqu'il y vit le contact avec les êtres célestes et reçoit un enseignement inspiré. Rûmî décrit donc ici sa nuit du Pouvoir. C'est une expérience pleine de sons, de couleurs, de lumières et de bruits. D'où des rapprochements constants avec le branle-bas d'une levée de camp dans une caravane. Le poète alterne constamment la description de ses visions extatiques avec des enseignements spirituels, pour culminer avec la nature et la vocation du poète. Nous avons fait suivre ce poème avec un autre que Rûmî présente lui-même comme une inspiration reçue lors d'une intense expérience spirituelle. Il y chante sa vision de ce qu'il considère comme étant le seul moyen de salut : l'amour. D'une manière générale, pour notre poète, toute expérience spirituelle est, d'une façon ou d'une autre, une expérience d'amour. C'est pour cette raison que le premier poème est adressé aux amoureux. Le second en constitue en quelque sorte le prolongement.
Mohammad Ali AMIR MOEZZI

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