Le livre des sagesses/Les fruits de la vie spirituelle/Lettres du 3 juillet et du 18 août 1943, Etty Hillesum
| « LA HOULE DE MON CŒUR |
| S'EST FAITE PLUS LARGE » |
| Etty Hillesum, Lettre |
Je vais essayer de vous décrire comment je me sens, mais je ne sais si mon image est juste. Quand une araignée tisse sa toile, elle lance d'abord les fils principaux puis elle y grimpe elle-même, n'est-ce pas ? L'artère principale de ma vie s'étend déjà très loin devant moi et atteint un autre monde. On dirait que tous les événements présents et à venir ont déjà été pris en compte quelque part en moi, je les ai déjà assimilés et traversés, et je m'occupe déjà d'aider à construire la société qui succédera à celle-ci. La vie que je mène ici n'entame guère mon capital d'énergie (bien sûr, le physique se délabre un peu, et l'on tombe parfois dans des abîmes de tristesse, mais au fond de soi on en devient de plus en plus fort). Je voudrais que vous-mêmes et tous mes amis fussiez dans les mêmes dispositions, il le faut, il nous reste tant à vivre et à faire ensemble. C'est pourquoi je vous crie : tenez fermement vos positions intérieures, et surtout ne soyez pas tristes ou désespérés en pensant à moi, il n'y a vraiment pas de quoi.
Cet après-midi je me reposais sur mon châlit et tout à coup l'impulsion m'est venue de noter ceci dans mon journal, je te l'envoie :
« Toi qui m'as tant enrichie, mon Dieu, permets-moi aussi de donner à pleines mains. Ma vie s'est muée en un dialogue ininterrompu avec toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans ta terre, les yeux levés vers ton ciel, j'ai parfois le visage inondé de larmes — unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. Le soir aussi, lorsque couchée dans mon lit je me recueille en toi, mon Dieu, des larmes de gratitude m'inondent parfois le visage, et c'est ma prière. Je suis très fatiguée depuis quelques jours, mais cela passera comme le reste ; tout progresse selon un rythme profond propre à chacun de nous et l'on devrait apprendre aux gens à écouter et à respecter ce rythme ; c'est ce qu'un être humain peut apprendre de plus important en cette vie. Je ne lutte pas avec toi, mon Dieu, ma vie n'est qu'un long dialogue avec toi. Il se peut que je ne devienne jamais la grande artiste que je voudrais être, car je suis trop bien abritée en toi, mon Dieu. Je voudrais parfois tracer à la pointe sèche de petits aphorismes et de petites histoires vibrantes d'émotion, mais le premier mot qui me vient à l'esprit, toujours le même, c'est : Dieu, et il contient tout et rend tout le reste inutile. Et toute mon énergie créatrice se convertit en dialogues intérieurs avec toi ; la houle de mon cœur s'est faite plus large depuis que je suis ici, plus animée et plus paisible à la fois, et j'ai le sentiment que ma richesse intérieure s'accroît sans cesse. »Etty Hillesum était une étudiante très libre dans ses affections, un peu en révolte contre sa famille, n'ayant reçu aucune éducation religieuse, préoccupée de ses études et de ses espoirs de devenir écrivain, lorsqu'elle rencontre Julius Spier. Spier avait une curieuse personnalité, entre sensualité et mysticisme ; il avait fait une psychanalyse avec Jung et exerçait à Amsterdam sa profession de psychologue, avec un succès certain auprès des femmes. La passion qu'elle éprouva pour lui se transforma en expérience initiatique : elle passa progressivement de l'attachement possessif à une autre dimension qui se révéla en elle à son contact : « Il y a en moi comme une source d'amour et de compassion pour les êtres humains, pour tous les êtres » (6 octobre 1941). Son journal est l'histoire de cette mutation personnelle, des crises et de l'élan qui la rythment, dans un monde de plus en plus menaçant, qui broie les âmes à moins qu'elles ne se découvrent des ressources spirituelles dans lesquelles puiser une assise.
« La détresse est grande » : jamais cette jeune femme n'ignore les terrifiants événements de son temps, et elle se veut concernée par le « destin collectif » : « Je voudrais être présente dans tous les camps dont l'Europe est couverte. [...] je veux comprendre ce qui se passe » (2 octobre 1942). Il ne s'agit pas là d'engagement politique au sens courant du terme, même pas seulement, d'une solidarité avec son peuple persécuté. Etty Hillesum est traversée par l'universel : « J'ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration » (29juin 1942). Elle n'a d'ailleurs appartenu à aucun mouvement, quel qu'il soit ; sa liberté spontanée et ardente, sa passion pour chaque être humain dans son unicité vivante l'empêchait d'adhérer à une idéologie ou à une institution. La détresse est si grande qu'elle se conseille à elle-même de l'accepter : « L'Occidental n'accepte pas que la souffrance fasse partie de la vie. Aussi est-il incapable d'y puiser des forces positives » (14 juillet 1942). « Mais, ajoute-t-elle avec une perspicacité qui est aussi l'un des fruits de l'expérience spirituelle, Il y a une grande différence entre rechercher la souffrance et accepter la souffrance. Dans le premier cas, il s'agit d'un masochisme morbide ; dans le second, d'un sain acquiescement à la vie. Nous ne devons pas chercher à "souffrir", mais, lorsqu'elle s'impose à nous, nous ne devons pas fuir la souffrance. Et elle s'impose à nous à chaque pas — ce qui n'empêche pas la vie d'être belle !» (15 décembre 1942).
La vie est en effet, pour Etty, surabondance joyeuse et inépuisable, même derrière les barbelés : « J'ai accueilli dans la joie, en dépit de tout, l'intuition de la bonté du monde créé par Dieu », écrivait-elle déjà le 16 mars 1941. « Je suis si remplie de reconnaissance pour cette vie. Je me sens grandir [...] si intensément présente et détendue à la fois, et débordant de gratitude pour tout, c'est comme si J'étais en communion avec — oui, avec quoi ? Avec la terre, avec le ciel, avec Dieu, avec tout » (22 février 1942). Cette « joie en dépit de tout » ne lui est pas venue sans peine : son journal raconte le difficile combat qu'elle dut mener contre sa sensualité dispersée et le recentrement qu'elle accomplit grâce à une discipline découverte à la fois par elle-même, en suivant les conseils de Julius Spier et en glanant des indications traditionnelles dans l'Ancien Testament ou les Évangiles. « Nous devons nous affranchir suffisamment des choses matérielles et extérieures pour permettre à l'esprit de trouver sa voie » (21 juin 1942). « La fille qui ne savait pas s'agenouiller » se met alors à le faire spontanément, de plus en plus souvent, elle apprend à se tourner vers l'intérieur, à écouter la voix du cœur, à méditer, à laisser monter du fond de son être quelque chose de mystérieux qui se mue en une prière ininterrompue. Alors « je constate en moi un lent mais constant déplacement du physique au spirituel » (1er avril 1942).
Quand elle séjourne au camp de Westerbork, cette mutation est accomplie, même si elle reste évidemment inachevée. Désormais, pour Etty, l'amour inconditionnel prime sur tout et, seul, donne sens aux expériences, aux relations humaines, à la souffrance, à la mort. Nul doute qu'il s'avère de plus en plus clairement d'origine divine, qu'il témoigne de la présence d'abord discrète, puis de plus en plus intense, d'un « Dieu » qui va prendre la première place dans sa vie. A ce point, elle peut écrire, alors qu'elle se sait désignée pour le prochain convoi : « Ma vie s'est muée en un dialogue ininterrompu avec toi, mon Dieu, un long dialogue » (18 août 1943).