Le livre des sagesses/Le mystère, l'insondabilité, le néant du divin/Poème IX, Jean de la Croix

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Poème IX
Jean de la Croix
« Cette fontaine éternelle est cachée »


Je la connais la source qui coule et se répand,
Quoi que ce soit de nuit !


Cette fontaine éternelle est cachée
Mais comme je sais bien où elle est
Quoi que ce soit de nuit !


Dans cette nuit obscure de cette vie
Comme je connais bien, par la foi, la fontaine
Quoi que ce soit de nuit !


Son origine, je l'ignore : elle n'en a pas
Mais je sais que tout être tire d'elle son origine
Quoi que ce soit de nuit !


Je sais qu'il ne peut y avoir chose plus belle
Que la terre et les cieux vont s'y abreuver,
Quoi que ce soit de nuit !


Je sais bien que c'est un abîme sans fond
Et que personne ne peut y passer à gué
Quoi que ce soit de nuit !


Sa clarté n'est jamais obscurcie
Et je sais que toute lumière vient d'elle
Quoi que ce soit de nuit !


Je sais que ses eaux coulent si abondantes
Qu'elles arrosent enfers, cieux et peuples,
Quoi que ce soit de nuit !


Cette fontaine éternelle est cachée
Dans ce pain vivant pour nous donner vie
Quoi que ce soit de nuit !


Elle est là appelant toutes les créatures
la elles vont s'y abreuver dans les ténèbres
Parce qu'il fait nuit.


Cette source vive, vers laquelle je soupire,
Je la vois dans ce pain de vie
Quoi que ce soit de nuit !



L'évocation de la source est le thème d'un des premiers poèmes de Jean de la Croix qui tente de traduire la vision de la présence de Dieu en termes symboliques. Le lyrisme a pour fonction de dire ici l'expression du mystère de la Divinité, insondable et source de tout le réel. Les propriétés de la source provoquent le regard participant de quelqu'un qui en suit attentivement le mouvement dans l'obscurité de la nuit : le mystère de Dieu qui se communique et la foi du croyant qui l'accueille sont complémentaires et délimitent l'espace théologal de l'expérience mystique. À l'image de l'eau vive qui court et éclaire, Dieu apparaît vivant et communicatif, infini et créateur de vie, ayant toujours l'initiative. L'expression poétique offre alors une vision intuitive et synthétique des différents aspects du mystère; la connaissance obscure et sapientielle de Dieu se fonde sur l'expérience d'une totalité ressentie qui réunit tous les contraires, puisqu'elle est à la fois infini et communication, connaissance et obscurité.

Théologien et mystique, Jean de la Croix accentue à la fois l'infinité de Dieu, sa dissemblance face à toute réalité possible créée et sa proximité dans son rapport familier avec l'homme puisqu'il a laissé la trace de ses pas et le reflet de sa beauté dans la création. Dire l'infini de la transcendance, c'est formuler la perception de cet équilibre antinomique qui conduit l'âme à contempler l'insondable.

Le terme de ce mouvement consiste en la communion à l'Être personnel et suprême qui se révèle et communique sa vie; elle implique la participation passive de l'âme qui, dans l'obscurité de la nuit, contemple l'écoulement de la source dans le ciel, la terre et les abîmes. L'intuition du mystère lui cause une forte expérience de lumière et de sécurité :
« je la connais la source qui coule et se répand »

et en même temps de non-savoir et de dépassement :
« Quoi que ce soit de nuit ! »

Enfin, cette double dimension d'un Dieu personnel, infiniment grand et infiniment proche. révèle l'immensité de son amour : incompréhensible dans son être et déconcertant dans son agir, il se communique pourtant à l'homme à une telle profondeur qu'il comble de manière ineffable son désir :
« Cette source vive, vers laquelle je soupire. »


Chantal Quillet

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