Le livre des sagesses/La vive flamme d'amour, Jean de la Croix
La vive flamme d'amour
Jean de la Croix
« Déchirez la toile qui s'oppose à notre douce rencontre »
Il ne faut pas s'étonner que Dieu accorde des grâces si élevées, si sublimes et si extraordinaires à des âmes qu'il veut combler de délices. Car, lorsque nous considérons qu'il est Dieu et qu'il les accorde en tant que Dieu, avec un amour infini et une bonté sans borne, nous n'y trouverons rien de déraisonnable. Il a dit : « Si quelqu'un m'aime, le Père, le Fils et le Saint-Esprit viendront en lui et y établiront leur demeure. » Cela a lieu quand il fait vivre l'âme de la vie divine et demeurer dans les trois adorables Personnes, comme l'âme le donne à entendre dans ces strophes. (...) Il s'agit d'un état de transformation qui, en tant que tel, ne peut être dépassé, mais, comme je l'ai dit, cet état peut, avec le temps et avec la pratique des vertus, se perfectionner et s'enraciner beaucoup plus dans l'amour. Voyez ce qui arrive quand le feu a pénétré le bois : il le transforme en lui-même et se l'unit; puis, si ce feu devient plus intense et qu'il continue, il rend ce bois plus incandescent et plus enflammé, jusqu'à ce qu'enfin ce bois, devenu feu à son tour, lance des étincelles et des flammes. Telle est l'image de ce qui se passe ici. L'âme donne à entendre qu'elle est déjà, dans ce degré de transformation, toute embrasée, elle est déjà si transformée et ennoblie intérieurement dans le feu d'amour que non seulement elle est unie à ce feu, mais que de plus elle lance elle-même de vives flammes.
I
Ô vive flamme d'amour,
Comme vous me blessez avec tendresse
Dans le centre le plus profond de mon âme !
Puisque vous ne me causez plus de chagrin,
Achevez votre oeuvre, si vous le voulez bien,
Déchirez la toile qui s'oppose à notre douce rencontre.
II
Ô brûlure suave,
Ô plaie délicieuse,
Ô douce main, ô touche délicate,
Qui a la saveur de la vie éternelle
Qui paye toute dette !
Qui donne la mort et change la mort en vie.
III
Ô lampes de feu
Dans les splendeurs desquelles
Les profondes cavernes du sens
Qui était obscur et aveugle,
Donnent avec une perfection extraordinaire
Chaleur et lumière, tout à la fois, à leur Bien-Aimé.
IV
Avec quelle douceur et quel amour
Vous vous réveillez dans mon sein,
Où vous demeurez seul en secret
Et avec votre aspiration savoureuse
Pleine de biens et de gloire
Quelle délicatesse vous mettez à m'embraser d'amour !
Ce poème évoque l'état contemplatif qui se situe entre la nuit spirituelle passive et l'union plénière où l'âme se repose en Dieu. Jean de la Croix définit ici l'avant-dernier degré de la vie unitive à la fois par sa perception symbolique — dans le poème — et par son commentaire théologique dans l'introduction, car il a lui-même introduit son poème : cet « état de transformation peut, avec le temps et la pratique des vertus, se perfectionner et s'enraciner beaucoup dans l'amour ».
L'ardent désir de Dieu caractérise alors ce moment de la vie mystique, le plus rempli d'émotions. En contraste frappant avec l'aridité totale de la « nuit obscure », il ouvre désormais une période de violent désir de Dieu qui accroît la vitalité de l'âme. À la suite de la purification, Dieu comble tout l'horizon vital de l'homme, et celui-ci tend vers son centre avec toute la force de l'esprit et toute l'ardeur de sa volonté.
Le saint espagnol exalte ici la capacité profonde et infinie de la créature à aimer Dieu à condition que « les profondes cavernes du sens », c'est-à-dire ses facultés de mémoire, d'intelligence et de volonté, soient dépouillées de tout retour sur soi. Dans cette simplification de l'âme, le désir d'être aimé de Dieu s'élève alors de manière insatiable, la consumant comme le bois qui devient « plus incandescent et plus enflammé ». Dans l'état unitif, elle connaît en des moments fugaces la plénitude de la présence divine mais toujours au prix des souffrances du renoncement à soi qui n'est jamais totalement accompli : « Ô vive flamme d'amour, Comme vous me blessez avec tendresse !»
Peu à peu l'âme s'enracine dans l'amour de Dieu qui achève son oeuvre en opérant l'union transformante et en lui faisant expérimenter en son fond l'égalité d'amour : « Quelle délicatesse vous mettez à m'embraser d'amour !» La métaphore de la flamme souligne ainsi ce double mouvement qui anime la vie mystique en son sommet : se donner à Dieu implique l'épreuve toujours recommencée de renoncer à l'amour de soi, mais dans ce feu purificateur jaillit la créativité de l'amour qui, par l'action de la grâce, se développe en l'homme et lui donne un avant-goût de la vie éternelle; l'âme est alors « non seulement unie à ce feu, mais [...] de plus elle lance elle-même de vives flammes ».