Le livre des sagesses/La libertè et la grâce/Entretiens, Swâmi Prajnânpad

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« NE DEPENDRE QUE DE SOI,
C'EST CELA LA SPIRITUALITÉ »
Swâmi Prajnanpad, Entretiens
La spiritualité, c'est un autre nom pour l'indépendance. Dépendre de quelqu'un ou de quelque chose, c'est s'éloigner du bonheur. « Mieux vaut régner en enfer que servir au paradis. » Quand vous êtes en état de dépendance, vos mouvements sont limités. Vous restez confiné dans un espace étroit. Si vous êtes esclave de vos désirs, vous ne pouvez pas être heureux et libre. Votre bonheur dépend de la satisfaction de vos désirs. Ce qui est souvent impossible et vous fait souffrir. Mais si vous êtes maître de vos désirs, vous pouvez les satisfaire quand c'est possible, les réfréner s'il n'y a pas de possibilité de les satisfaire. Ainsi vous serez heureux. Une nation esclave ne peut pas être heureuse. Sa joie dépend des miettes de pain lancées par ses maîtres. Mieux vaut être libre et partager le repas d'un pauvre homme que d'être un esclave nourri de mets délicieux.

La spiritualité ne consiste pas à porter une robe couleur safran, ni à se couvrir de cendres (vibhuti), etc. La spiritualité dépend de la réalisation de la futilité des plaisirs des sens, de la réalisation que ces plaisirs sont fuyants et grossiers, le contraire du vrai bonheur qui est intense et durable. Croire en Dieu, fréquenter les temples ne confère aucune spiritualité. La spiritualité c'est la conduite juste et non la croyance en des superstitions, qu'elles soient modernes ou anciennes.

Mais, même quand vous êtes libres, vos mouvements peuvent être limités. « Votre liberté s'arrête où commence celle d'autrui. » La liberté n'est pas la licence. Il faut utiliser sa liberté en tenant compte des droits des autres. Car ils sont eux aussi indépendants et ils ont leur liberté de mouvements. En cas d'affrontement, il y aura des disputes et des difficultés pour tout le monde. La liberté de chacun doit s'exercer avec circonspection et attention. Quand vous exercez votre liberté, vous devez vous assurer que vous ne violez pas le territoire d'un autre, que vous ne lui marchez pas sur les pieds.

La spiritualité est une attitude d'esprit. Ne dépendre que de soi, c'est cela la spiritualité. Comment s'affranchir de la dépendance vis-à-vis d'autrui ? Tout est fonction de la réalité de l'autre. Si vous lui concédez une existence, vous ne pouvez pas ne pas lui reconnaître ses droits. Essayez de voir et de sentir ce qui est et non d'« attendre » que les choses soient comme vous aimeriez qu'elles soient. Cette attente est la tragédie de la vie humaine.

Atma sthita ou ne dépendre que de soi-même. Cela ne sert à rien de faire des conjectures au sujet de cet état, ni d'essayer de vous conformer à une idée empruntée. Vous devez agir en fonction du stade où vous vous trouvez, en vous identifiant au corps si vous sentez que vous êtes le corps ou à n'importe quoi d'autre selon ce que vous ressentez au moment présent. Vous n'avez aucun effort à faire pour vous détacher de la conscience du corps ou de la conscience du mental. C'est le moyen de dépasser le mental, ou n'importe quel autre stade où vous vous trouvez. Ne vous souciez pas des stades. Soyez vous-même et le résultat le plus heureux s'ensuivra. L'âme resplendit, non quand le corps meurt, mais quand la conscience du corps meurt.
Pour beaucoup d'Occidentaux croyants, la sagesse indienne consiste à tenter de « faire son salut par soi-même », notamment en pratiquant les techniques d'ascèse intense du Yoga ou les exercices de dissolution de l'ego préconisés par le Vedânta. Ces sagesses refuseraient donc, comme trompeuse ou illusoire, l'idée qu'une grâce divine puisse libérer l'être humain. Or un regard moins superficiel et moins partial permet d'apercevoir des aspects plus subtils d'une problématique universelle — cette tension entre la liberté et la grâce — qui trouve des solutions spécifiquement indiennes.


Notons d'abord que, pour une écrasante majorité d'hindous, le salut vient des dieux. Depuis la Bhagavad-Gîtâ, et même avant, le Grand Dieu ou la Grande Déesse est l'être suprême créateur, maître du temps cyclique, arbitre ultime de la vie et de la mort, dispensateur des biens terrestres et spirituels. Sa caractéristique principale est de détenir prasâda, la « grâce » qui se manifeste en particulier par la faveur, la relation d'amour réciproque qui se tisse avec les dévots. La religion shivaïte, vishnouite, les cultes locaux ou secondaires fonctionnent explicitement sur ce rapport de dévotion qui peut aller jusqu'à un abandon inconditionnel : l'adepte remet alors totalement son libre arbitre à la divinité qui en dispose, en quelque sorte, comme elle l'entend.


Mais pour une minorité de sages renonçants, il y a une certaine facilité, voire une incohérence, à s'abandonner à plus Grand que soi. Reprenant la ligne centrale des Upanishads de la non-dualité, ils réaffirment que toute transcendance est à découvrir au plus intime de soi, et que toute différence est une fausse vue de l'esprit. La libération consiste donc à reconnaître l'unicité du soi et à se défaire de l'individualité qui introduit et maintient les limites, les distinctions, les jugements de valeur. Dans une telle perspective, aucune « grâce » ne peut venir « sauver » l'être humain de l'extérieur. Devenir un jivan-mukta, un « libéré-vivant», c'est s'efforcer par soi-même de se défaire des liens les plus forts, ceux qui sont noués par le désir. La libération est fonction du degré de liberté intérieure que l'on est capable d'instaurer.


Naturellement, les sages ne sont pas dupes des impasses auxquelles une telle voie, mal ajustée, pourrait conduire. Gandhi parle avec un certain humour de la séduction que la maîtrise complète de lui-même exerçait sur son esprit : « les splendeurs de l'autarcie », dit-il[1]... Swâmi Prajnanpad, quant à lui, s'est efforcé de prévenir les dérives d'une volonté de puissance déguisée en ascèse par un accompagnement spirituel très individualisé. Il demandait à ses disciples de travailler sur eux-mêmes sans jamais perdre de vue la relation à l'autre dans une perspective plus vaste, celle de la non-dualité où « Il faut surmonter l'ego, si vous voulez être un avec l'autre ». La problématique indienne de la liberté, du libre-arbitre, de la volonté, de la grâce reçue, s'inscrit dans ce contexte très spécifique, appuyé sur une tradition ancienne des expériences de l'autonomie.
Ysé TARDAN-MASQUELIER

Note

  1. Gandhi M. K., Autobiographie ou mes expériences de vérité, Paris, puf, 1950, 5e éd. 1994, p. 266.

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