Le livre des sagesses/L'un et le multiple/Différent au sujet de la description et de la forme de l'éléphant, Rûmî

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« SI CHACUN D'EUX
AVAIT TENU UNE CHANDELLE
DANS SA MAIN, LA DIFFÉRENCE
AURAIT DISPARU »
Jalâl al-Dîn Rûmî, Différend au sujet de la description et de la forme de l'éléphant
L'éléphant se trouvait dans une maison obscure ; quelques Indiens l'avaient amené pour l'exhiber.
Afin de le voir, plusieurs personnes entraient, une par une, dans l'obscurité.
Étant donné qu'avec les yeux c'était impossible, chacun le tâtait, dans le noir, avec la paume de la main.
La main de l'un se posa sur sa trompe, il dit : « Cette créature est comme un tuyau pour l'eau. »
La main d'un autre toucha son oreille : elle lui apparut semblable à un éventail.
Un autre ayant saisi sa jambe, déclara : « Je trouve que la forme de l'éléphant est celle d'un pilier. »
Un autre posa la main sur son dos, et dit : « En vérité, cet éléphant est comme un trône. »
De la même façon, chaque fois que quelqu'un entendait une description de l'éléphant, il la comprenait d'après la partie qu'il avait touchée.
Selon l'endroit touché, leurs affirmations différaient ; un homme l'appelait dal, un autre alif.
Si chacun d'eux avait tenu une chandelle dans sa main, la différence aurait disparu de leurs paroles.
Le comportement des Indiens décrit par Rûmî dans cette parabole ne laisse pas de surprendre : pourquoi chercher à exhiber un éléphant — ou tout autre créature — dans une maison obscure ? Sans doute n'est-ce pas d'une exhibition ordinaire qu'il s'agit ici, mais de quelque chose du même ordre que celle des ombres dans la caverne où Platon disait voir des prisonniers enchaînés. Plus obscure encore que l'antre grec, où subsistait la possibilité de l'entrevision, est cette maison où les visiteurs en sont réduits à la palpation. Mais la leçon n'est-elle pas identique, ou tout au moins très proche ? Quelle est cette Unité dont l'absence contraint la main, puis la parole, à ce morcellement absurde, à cet éparpillement dans la multiplicité contre quoi philosophes et mystiques n'ont cessé de s'insurger ?

Chacun sa vérité ! pourraient dire les sceptiques en mal de relativisme, persuadés qu'emportant la sienne comme un trésor de guerre facilement conquis chaque homme saura s'en contenter : tuyau pour l'eau, éventail, pilier, trône... nul ne songe apparemment à convaincre son voisin qu'il est dans l'erreur et doit se réformer. La guerre, pourtant, rôde aux portes de la maison obscure, comme elle peut à tout moment surgir entre les fanatiques de l'Unité. Car chaque visiteur n'entend plus désormais des mots que l'écho de ce qu'il lui a été donné d'appréhender. C'en est donc fini de l'unité par quoi le langage tisse entre les hommes un lien pour ainsi dire sacré. Voici chaque mot amputé de la quasi-totalité de ce qu'il est censé représenter ! Le verbiage devient roi, avec son cortège d'incompréhensions et d'insanités. Chacun ne parle plus en fait que pour soi, et de cette dérisoire portion de l'univers qu'il est parvenu à palper. Le message est-il assez clair ? Rûmî le dispense en des termes très sobres, certain qu'il est au monde une chandelle capable de restaurer l'Unité. Là où Platon plaçait sa confiance en l'ordre immuable des Idées, le mystique s'en remet à la Lumière divine, seule source d'Unité : « Un seul je cherche, Un seul je sais, Un seul je vois, Un seul j'appelle. Il est le Premier, Il est le Dernier, Il est le Manifeste, Il est le Caché », dit ailleurs Rûmî (Dîwân).

Est-elle si différente, la leçon prodiguée par le Bouddha dans la parabole des aveugles-nés et de l'éléphant (Lokaprajnaptisûtra) dont Rûmî semble s'être inspiré ? Une très comparable mise en scène fait ces infirmes tour à tour palper un éléphant dont ils déclinent l'identité tronquée : pilon, chaudron, arbre, colonne, mortier... mais la discorde ne tarde pas à éclater, et le Roi qui les a réunis tranche lui aussi en faveur de l'unité : « Le corps de l'éléphant est naturellement unique, ce sont les perceptions différentes qui ont produit ces erreurs divergentes. » Mais nulle transcendance ne garantit ici la consistance de cette Unité ; et le Roi rappelle qu'il n'est de Vérité réconciliatrice que dans la Voie tracée par le Bouddha. D'autant plus vaines sont les spéculations rivales sur la vraie nature des êtres qu'aucune unité substantielle ne sous-tend les agrégats temporaires auxquels les mots donnent le statut trompeur de choses, dotées de réalité. D'une comparable ardeur brûlent certes les uns et les autres, disciples de l'Éveillé ou serviteurs zélés de l'Unique. Mais l'ardeur des premiers dissout les moindres reflets où l'esprit enflammé croit reconnaître l'Unité ; celle des soufis s'enflamme de devoir vénérer, dans le plus infime de ces reflets, la Face du Bien-Aimé.
Françoise BONARDEL

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