Le livre des sagesses/L'un et et multiple/Scivias, Hildegarde de Bingen

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« LA VRAIE TRINITÉ EST UNITÉ,
COLONNE PARFAITE
DU BIEN TOTAL »
Hildegarde de Bingen, Scivias
Tu vois une lumière éblouissante qui, sans aucune trace d'illusion, de faiblesse ni de tromperie, représente le Père, et, en elle, une forme humaine couleur de saphir, qui, sans aucune trace d'endurcissement, d'envie, ni d'iniquité, désigne le Fils, engendré du Père, dans sa divinité, avant les temps, puis, dans le temps, incarné dans le monde, selon son humanité ; et elle brûle tout entière d'un feu suave et rougeoyant : ce feu, sans trace de dessèchement, de mort, ni de ténèbres, montre l'Esprit-Saint, par qui le Fils unique de Dieu a été conçu selon la chair et est né de la Vierge, dans le temps, puis a répandu dans le monde l'éclat de la lumière de la vérité. Et cette lumière éblouissante envahit tout ce feu rougeoyant, et ce feu rougeoyant envahit toute cette lumière éblouissante, et cette même lumière éblouissante et ce même feu rougeoyant envahissent toute cette forme humaine, formant ainsi une lumière unique ayant une puissance unique : cela signifie que le Père, qui est l'équité souveraine, mais qui n'est pas sans le Fils et l'Esprit-Saint, ainsi que l'Esprit-Saint qui embrase le cœur des fidèles, mais qui n'est pas sans le Père et le Fils, ainsi que le Fils, qui est la plénitude de la fécondité, mais qui n'est pas sans le Père et l'Esprit-Saint, sont inséparables dans la majesté de la divinité ; car le Père n'est pas sans le Fils, ni le Fils sans le Père, ni le Père ni le Fils sans l'Esprit-Saint, ni l'Esprit-Saint sans eux ; ainsi ces trois personnes sont un Dieu unique, dans une seule et entière divinité de majesté, et l'unité de la divinité demeure indestructible dans ces trois personnes, car la divinité ne peut être partagée, puisqu'elle demeure toujours inviolable, sans aucune possibilité de changement. Et le Père est manifesté par le Fils, le Fils par la naissance de la création, et l'Esprit-Saint par ce même Fils incarné. Comment cela ? Le Père est celui qui, avant les siècles, a engendré le Fils ; le Fils, celui par l'intermédiaire de qui toutes choses ont été faites au commencement de la création, et l'Esprit-Saint est celui qui, sous la forme d'une colombe, apparut au baptême de ce même Fils, à l'approche de la fin des temps.

La colonne que tu vois dans l'angle occidental de l'édifice qui t'est montré à l'image de la vraie Trinité : c'est que le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint sont un seul Dieu en Trinité, et que cette Trinité est unité, colonne parfaite du bien total, pénétrant sommets et abîmes, et régissant tout l'univers. Elle apparaît du côté du couchant : c'est que le Fils de Dieu incarné à la fin des temps, en quelque sorte à leur couchant, a partout glorifié son Père et a promis l'Esprit-Saint à ses disciples lorsque ce même Fils, en se soumettant à la mort selon la volonté du Père, a donné aux hommes un exemple parfait pour qu'à leur tour ils avancent droit vers la demeure du Père suprême en accomplissant dans l'Esprit-Saint des œuvres vraies et justes.

Elle se présente, admirable, à part et très solide : c'est que Dieu est si admirable dans ses créatures qu'en aucune façon il ne peut être, par elles, conduit à un terme ; si à part qu'il ne doit pas être examiné avec entêtement par leur science ou leur sens, et si solide que toutes leurs forces sont dirigées par lui et ne peuvent être comparées à sa force [...].

Ainsi, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint attestent qu'ils ne se distinguent pas par leur puissance, même s'ils se distinguent dans leurs Personnes, car ils agissent simultanément dans l'unité d'une substance simple et immuable. Comment ? Parce qu'il y a le Père créant toutes choses par le Verbe, c'est-à-dire son Fils, dans l'Esprit-Saint ; le Fils, par qui toutes choses sont accomplies, dans le Père et l'Esprit-Saint ; l'Esprit-Saint par qui toutes choses prennent force dans le Père et le Fils. Et ces trois personnes sont dans l'unité d'une inséparable substance, si bien qu'elles ne se substituent pas tour à tour l'une à l'autre. Comment ? Parce que celui qui a engendré est le Père, celui qui est né est le Fils, et celui qui procède dans une ardente viridité et qui, apparaissant au-dessus des eaux sous la forme d'un oiseau innocent, les a sanctifiées et a rempli les apôtres d'une ardeur de feu est l'Esprit-Saint.

Car, avant le temps des siècles, le Père a eu un Fils, et le Fils était auprès du Père, alors que l'Esprit-Saint était coéternel au Père et au Fils dans l'unité de la divinité. C'est pourquoi il faut remarquer que si, sur ces trois personnes, une ou deux faisait défaut, il n'y aurait pas de Dieu dans la plénitude. Comment ? Parce qu'elles constituent l'unité de la divinité, car si l'une d'entre elles manquait, Dieu ne serait pas. Car, bien que ces personnes soient distinctes, cependant elles sont une substance unique, intacte et immuable, d'une inestimable beauté, et perdurant dans une indivisible unité.
La Trinité revient fréquemment dans les visions d'Hildegarde de Bingen, ce qui peut étonner à notre époque, mais qui était plus habituel au XIIe siècle, étant donné que la Trinité était pensée, vécue, méditée, célébrée... Hildegarde l'évoque souvent à travers l'image de cercles concentriques. Les deux expressions que nous en avons retenues ici sont radicalement différentes. Alors qu'elle en parle en termes de lumière et de feu dans le premier texte, elle la présente sous la forme d'une colonne dans le second texte, ce qui est tout à fait original. Dans la deuxième vision, elle a en quelque sorte l'expérience de ce foyer de lumière qu'est la vie trinitaire : « la lumière éblouissante » qu'est le Père, la forme humaine du Fils qui est tout entier pénétré et qui diffuse ce feu qu'est l'Esprit saint. Dans la septième vision, elle perçoit davantage l'unité de la Trinité, sous la forme de trois colonnes qui s'interpénétrent, tout en restant distinctes. C'est là l'expression même de la Trinité, de son unité dans la distinction des personnes, ce qui manifeste qu'il n'y a nullement trithéisme, mais au contraire Tri-Unité.

On peut s'étonner qu'Hildegarde qui n'était pas rompue à la théologie trinitaire de son époque en vienne à une telle précision et à une telle justesse dans sa perception du mystère trinitaire. En fait, on peut y voir aussi une remarquable application du Symbole Quicumque (dit du Pseudo-Athanase) qu'elle devait souvent chanter au cours des Offices et qui donnait une bonne synthèse trinitaire.

En tout cas, dans la deuxième, elle s'attache à faire ressortir le caractère indissociable de la Trinité : « Le Père n'est pas sans le Fils, ni le Père ni le Fils sans l'Esprit-Saint ». « Les trois sont un Dieu unique ». Mais, chacun a une fonction spécifique et ils apparaissent à des moments différents du temps.

Dans la septième vision, elle met davantage en relief l'unité de la Trinité et la distinction des Personnes. Cette distinction vient de leur rôle et de leurs rapports d'origine : le Père crée par le Verbe et l'Esprit saint, le Fils accomplit et l'Esprit est la force. Quant aux processions, le Père est le Principe, le Fils est engendré et l'Esprit saint procède. Si, pour ce second point, Hildegarde suit un exposé classique de théologie trinitaire, pour le premier, au contraire, elle se situe sur différents registres. Elle emprunte à S. Irénée, mais aussi à la tradition théologique, l'idée de la Trinité créatrice. En revanche, elle attribue l'accomplissement au Fils, alors qu'il est généralement présenté comme étant l'œuvre de l'Esprit saint. Quant à la force, c'est à la fois un don de l'Esprit saint et une manière de le désigner, mais ce n'est pas exactement son rôle qui est défini par là.

Ensuite, elle essaie de rendre compte de l'unité de la Trinité, en soulignant leur caractère indissociable et leur éternité. Mais, son originalité ici vient essentiellement de la vision qu'elle donne de la Trinité sous la forme d'une colonne unique, tout en étant composée de trois parties différentes. Sur un plan iconographique, cette idée a été reprise dans certaines églises où la Trinité est représentée sur des piliers qui ont une base unique et qui se termine par une Trinité Tricéphale. Cette représentation, cependant, fait difficulté, dans la mesure où la distinction est presque d'ordre anthropomorphique et qu'elle se situe uniquement au niveau de la tête, alors qu'Hildegarde a évité cette difficulté en restant au niveau de l'abstraction. A considérer l'ensemble de ses visions trinitaires, force est d'ailleurs de constater qu'elle apparaît presque en précursseur de l'art abstrait et qu'elle a une remarquable intuition de l'unité de la Trinité de la distinction des personnes.
Marie-Anne VANNIER

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