Le livre des sagesses/L'un et et multiple/Scivias, Hildegarde de Bingen
| « LA VRAIE TRINITÉ EST UNITÉ, |
| COLONNE PARFAITE |
| DU BIEN TOTAL » |
| Hildegarde de Bingen, Scivias |
La colonne que tu vois dans l'angle occidental de l'édifice qui t'est montré à l'image de la vraie Trinité : c'est que le Père, le Verbe et l'Esprit-Saint sont un seul Dieu en Trinité, et que cette Trinité est unité, colonne parfaite du bien total, pénétrant sommets et abîmes, et régissant tout l'univers. Elle apparaît du côté du couchant : c'est que le Fils de Dieu incarné à la fin des temps, en quelque sorte à leur couchant, a partout glorifié son Père et a promis l'Esprit-Saint à ses disciples lorsque ce même Fils, en se soumettant à la mort selon la volonté du Père, a donné aux hommes un exemple parfait pour qu'à leur tour ils avancent droit vers la demeure du Père suprême en accomplissant dans l'Esprit-Saint des œuvres vraies et justes.
Elle se présente, admirable, à part et très solide : c'est que Dieu est si admirable dans ses créatures qu'en aucune façon il ne peut être, par elles, conduit à un terme ; si à part qu'il ne doit pas être examiné avec entêtement par leur science ou leur sens, et si solide que toutes leurs forces sont dirigées par lui et ne peuvent être comparées à sa force [...].
Ainsi, le Père, le Fils et l'Esprit-Saint attestent qu'ils ne se distinguent pas par leur puissance, même s'ils se distinguent dans leurs Personnes, car ils agissent simultanément dans l'unité d'une substance simple et immuable. Comment ? Parce qu'il y a le Père créant toutes choses par le Verbe, c'est-à-dire son Fils, dans l'Esprit-Saint ; le Fils, par qui toutes choses sont accomplies, dans le Père et l'Esprit-Saint ; l'Esprit-Saint par qui toutes choses prennent force dans le Père et le Fils. Et ces trois personnes sont dans l'unité d'une inséparable substance, si bien qu'elles ne se substituent pas tour à tour l'une à l'autre. Comment ? Parce que celui qui a engendré est le Père, celui qui est né est le Fils, et celui qui procède dans une ardente viridité et qui, apparaissant au-dessus des eaux sous la forme d'un oiseau innocent, les a sanctifiées et a rempli les apôtres d'une ardeur de feu est l'Esprit-Saint.
Car, avant le temps des siècles, le Père a eu un Fils, et le Fils était auprès du Père, alors que l'Esprit-Saint était coéternel au Père et au Fils dans l'unité de la divinité. C'est pourquoi il faut remarquer que si, sur ces trois personnes, une ou deux faisait défaut, il n'y aurait pas de Dieu dans la plénitude. Comment ? Parce qu'elles constituent l'unité de la divinité, car si l'une d'entre elles manquait, Dieu ne serait pas. Car, bien que ces personnes soient distinctes, cependant elles sont une substance unique, intacte et immuable, d'une inestimable beauté, et perdurant dans une indivisible unité.On peut s'étonner qu'Hildegarde qui n'était pas rompue à la théologie trinitaire de son époque en vienne à une telle précision et à une telle justesse dans sa perception du mystère trinitaire. En fait, on peut y voir aussi une remarquable application du Symbole Quicumque (dit du Pseudo-Athanase) qu'elle devait souvent chanter au cours des Offices et qui donnait une bonne synthèse trinitaire.
En tout cas, dans la deuxième, elle s'attache à faire ressortir le caractère indissociable de la Trinité : « Le Père n'est pas sans le Fils, ni le Père ni le Fils sans l'Esprit-Saint ». « Les trois sont un Dieu unique ». Mais, chacun a une fonction spécifique et ils apparaissent à des moments différents du temps.
Dans la septième vision, elle met davantage en relief l'unité de la Trinité et la distinction des Personnes. Cette distinction vient de leur rôle et de leurs rapports d'origine : le Père crée par le Verbe et l'Esprit saint, le Fils accomplit et l'Esprit est la force. Quant aux processions, le Père est le Principe, le Fils est engendré et l'Esprit saint procède. Si, pour ce second point, Hildegarde suit un exposé classique de théologie trinitaire, pour le premier, au contraire, elle se situe sur différents registres. Elle emprunte à S. Irénée, mais aussi à la tradition théologique, l'idée de la Trinité créatrice. En revanche, elle attribue l'accomplissement au Fils, alors qu'il est généralement présenté comme étant l'œuvre de l'Esprit saint. Quant à la force, c'est à la fois un don de l'Esprit saint et une manière de le désigner, mais ce n'est pas exactement son rôle qui est défini par là.
Ensuite, elle essaie de rendre compte de l'unité de la Trinité, en soulignant leur caractère indissociable et leur éternité. Mais, son originalité ici vient essentiellement de la vision qu'elle donne de la Trinité sous la forme d'une colonne unique, tout en étant composée de trois parties différentes. Sur un plan iconographique, cette idée a été reprise dans certaines églises où la Trinité est représentée sur des piliers qui ont une base unique et qui se termine par une Trinité Tricéphale. Cette représentation, cependant, fait difficulté, dans la mesure où la distinction est presque d'ordre anthropomorphique et qu'elle se situe uniquement au niveau de la tête, alors qu'Hildegarde a évité cette difficulté en restant au niveau de l'abstraction. A considérer l'ensemble de ses visions trinitaires, force est d'ailleurs de constater qu'elle apparaît presque en précursseur de l'art abstrait et qu'elle a une remarquable intuition de l'unité de la Trinité de la distinction des personnes.