Le livre des sagesses/Jalâl Al-Dîn Rûmî

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JALÂL AL-DÎN RÛMÎ
amour humain, amour de Dieu
« Le poète est l'homme du Seuil des Mondes,
le parlant muet. Voilà ! Le Secret est dévoilé.
Ça suffit, silence ! »
Dîwân e Shams e Tabrîzî[1]


Une vie dominée par l'amour

Jalâl al-Dîn Rûmî (Balkh, 30 septembre 1207 - Konya, 17 décembre 1273), plus connu sous les surnoms de Mawlânâ (« Notre Maître ») ou Mawlavî (en turc Mevlevi « Grand Maître »), éponyme de l'ordre mystique des Mawlawiyya (célèbres en Occident sous l'appellation de « derviches tourneurs ») est un des plus grands poètes mystiques iraniens de tous les temps. Son père, Bahâ'al-Dîn Walad, dont les sermons et séances d'enseignement sont conservés et publiés, était un grand mystique et théologien. Il quitta Balkh avec sa famille, quelques années avant l'invasion mongole, lorsque son fils Jalâl al-Dîn était encore enfant, apparemment à cause d'un conflit avec le souverain Khârizm Shah et ses théologiens, dont le célèbre Fakhr Râzî. Commença alors pour la famille une longue émigration vers l'ouest. Selon les traditions biographiques, lors de ce voyage qui dura plusieurs années, le jeune Rûmî rencontra deux sommets de la mystique musulmane ; d'abord, vers 1220, à Nîshâpûr, il fit la connaissance du poète persan, ami de son père, Farîd al-Dîn 'Attâr, auteur, entre autres, du « Langage des oiseaux ». Il en restera impressionné toute sa vie : « 'Attâr a parcouru les Sept Cités de l'Amour/Je n'en suis, moi, qu'au tournant de la première ruelle. » Plus tard, des milliers de kilomètres plus loin à l'ouest, il rencontra à Damas, Ibn 'Arabî, « le plus grand maître », lui aussi au bout d'un autre voyage décisif, en sens inverse, qui l'avait mené de son Andalousie natale jusqu'en Syrie. Comparant cette rencontre à celle du maître de Nîshâpûr, Rûmî en garda un souvenir beaucoup moins intense. Finalement en 1229, à la requête du prince seldjoukide de Rûm, la famille s'établit à Konya en Anatolie. Après la mort de son père en 1231, Jalâl al-Dîn connut l'enseignement de deux autres instructeurs : Burhân al-Dîn Tirmidhî et Ibn al-'Adîm. Encore jeune, il devint lui-même enseignant à Konya. Savant religieux respecté, ses séances d'enseignement étaient fort estimées et ses élèves se comptaient par centaines.

Mais en novembre 1244, il rencontra l'homme qui bouleversa totalement sa vie : Shams (Soleil) Tabrîzî. D'après les biographes et les hagiographes de Rûmî, Aflâkî en tête, Shams était un derviche errant de type « qalandar », c'est-à-dire un maître du Blâme (malâmatî), indifférent aux règles de la société, ne faisant pas partie d'une confrérie et n'ayant pas de maître connu. Ce voyageur perpétuel aux manières brusques « tua Mawlânâ et lui redonna vie en amour ». Shams devint le guide spirituel de Rûmî, l'objet de son amour mystique, son « Résurrecteur », d'après ses propres dires : « J'étais mort, tu m'as donné vie ; jetais pleur, tu m'as transformé en rire/Le bonheur de ton amour a fait de moi la joie éternelle. » Rûmî abandonna alors l'étude livresque, son enseignement, sa carrière et sa réputation, ses élèves et sa famille. Selon les sources mystiques, au-dessus des saints « aimants parvenus au but » (âshiqân e wâsil) et des « saints parfaits » (awliyâ i kâmil), se trouve le stade du « saint aimé » (walîyima'shûq) et Shams était appelé « le prince des saints aimés ». Il initia Rûmî à cette haute et particulière voie d'amour. Passionné, négligeant tout et tous, souvent ravi en extase, s'adonnant volontiers à la musique et à la danse, Rûmî ne put désormais s'exprimer qu'en poème. Son impressionnant recueil de poésies dédiées à Shams, comptant plusieurs dizaines de milliers de vers, signés souvent du nom de son maître, constitue sans doute une des plus belles œuvres universelles de la poésie d'amour.

Shams quitta une première fois Konya en 1246, très probablement à cause de l'hostilité grandissante des disciples de Rûmî, et se rendit à Damas. Près d'une année plus tard, cherchant à mettre fin aux souffrances et à la tristesse de son disciple, il revint à Konya, accompagné de Sultan Walad, le propre fils de Rûmî. Il aurait déclaré qu'il disparaîtrait, à la manière des saints errants, soudainement, pour toujours et que personne ne pourrait le retrouver. C'est ce qui arriva effectivement en décembre 1247. Selon certaines sources, il aurait été assassiné par les élèves de Rûmî à l'instigation de la famille de ce dernier. À la suite de quelques rumeurs, Rûmî se rendit deux fois à Damas à sa recherche, en vain. L'absence de l'amant et la douleur de la séparation sont à l'origine de quelques chefs-d'œuvre incomparables du poète. À partir de ce moment, ses vers deviennent littéralement flamboyants, servis souvent par des images « surréalistes », uniques dans toute la littérature persane :

« Je suis l'eau de l'eau, le jardin du jardin
Je suis le pourpre de mille pourpres.
Ô résurrection subite, ô miséricorde sans fin
Ô Feu allumé dans le buisson des pensées !
Regarde comment, face à l'eau de sa grâce, le feu s'est agenouillé
Et décapite l'automne, puisque tu es devenu printemps.
Ô vin, je suis pire que toi ! Je suis encore plus « vin » que toi !
Je suis plus bouillonnant que toi, alors calme-toi, sois prudent, car je suis ivre. »
Jalâl al-Dîn ne pouvait vivre sans Shams ; celui-ci, en tant qu'objet d'amour, eut cependant des successeurs. En 1249, Rûmî annonça que Shams lui était apparu sous les traits d'un de ses disciples, un apprenti orfèvre illettré du nom de Salâh al-Dîn Zarkûb de Konya. Il composa pour lui quelques-uns de ses plus beaux poèmes et fit de lui son « calife », c'est-à-dire le chef des autres disciples. Ceux-ci, irrités, allèrent, dit-on, jusqu'à tirer des plans pour assassiner Zarkûb. La colère de Rûmî, mis au courant, ainsi que la loyauté de son fils Sultan Walad permirent de surmonter cette nouvelle crise. Après la mort de Zarkûb en 1258, un autre disciple devint le lieu de manifestation de l'Amant : le Turc Husâm al-Dîn Tchelebî. Objet d'un amour beaucoup plus serein, celui-ci fut l'inspirateur du Mathnavî, autre grand ouvrage de Rûmî, oeuvre didactique de l'âge de la maturité que des générations de mystiques ont appelé « le Coran persan ». Tchelebî resta le « calife » de Rûmî jusqu'à la mort de ce dernier, survenue le 17 décembre 1273. On dit que plusieurs dizaines de milliers de personnes, appartenant à toutes les communautés religieuses de la région, participèrent aux funérailles. Le mausolée de Mawlânâ à Konya reste encore un des pèlerinages privilégiés de tous les mystiques.

La poésie, expression de l'expérience immédiate du divin

Personnalité rare, Rûmî est original à plusieurs égards. Sa poésie d'amour est d'une spontanéité, d'une force et parfois d'une violence que l'on cherchera en vain chez d'autres poètes mystiques. C'est que, selon des témoignages directs, il composait très souvent ses vers dans des états de conscience particuliers, pendant des moments de ravissement ou bien tout de suite après la sortie d'états extatiques. Son originalité la plus frappante c'est qu'il dit composer ses poèmes sous inspiration ; lui-même, souvent, n'y est pour rien : d'où son nom de plume « Khâmûsh », c'est-à-dire « Silencieux ». Sa poésie lui est dictée par une force qui le dépasse, l'entraîne, le terrifie parfois. C'est pourquoi, pour Rûmî, la poésie mystique (la poésie non mystique ne compte même pas à ses yeux) doit absolument être l'expression la plus fidèle de l'expérience intérieure, même si cette expression ne respecte pas les règles sacro-saintes de la prosodie et de la poésie persanes classiques :
« Que ce torrent entraîne rime et règles de prosodie
Me préoccuperais-je du rythme alors que l'Aimé m'ordonne de ne penser qu'à lui ?
Ô toi qui en moi me récite cette poésie
je te serais désobéissant si je ne t'écoutais et ne la répétais pas.
Lorsque mon sang se met à bouillir, je le teins en poésie
Répondant ainsi à l'orage qui gronde en moi. »

Il chantait ses vers partout où ils lui venaient à l'esprit, au lit, au bain, sur la place du marché ou pendant la prière, assis, debout, en marche, parfois pendant toute une nuit jusqu'au matin, et surtout en dansant. Rûmî aimait intensément la musique et la danse et il rentrait en danse très souvent, consciemment ou en transe. C'est pourquoi il a composé, autre originalité particulièrement audacieuse, d'innombrables poèmes de danse, c'est-à-dire des vers très rythmiques, grâce à un système de double ou triple rime, et fondés sur certains modes de musique persane classique (en particulier le reng). Ainsi la forme et le contenu de ces poèmes entraînaient l'auditoire, spécialement composé d'adeptes, dans des mouvements extatiques. Beaucoup de danses sacrées aux rythmes rapides des « derviches tourneurs » sont accompagnées, jusqu'à aujourd'hui, du chant de ce genre de poèmes. Pour en avoir une idée, reproduisons le début d'un long poème de danse en transcription :

yâr marâ ghâr marâ, 'eshq e jegar khâr marâ/yâr toyi, ghâr toyi, khâje negah dâr marâ
nûr toyi sûr toyi, dowlat e mansûr toyi/morgh e koh e tûr toyi, khaste be menqâr marâ.
« À moi l'ami, à moi la caverne, à moi l'amour dévoreur d'entrailles
Tu es l'ami, tu es caverne, Seigneur, :garde-moi !
Tu es lumière, tu es rose, tu es la joie victorieuse
Tu es cet oiseau du mont Sinaï qui me déchire de son bec. »

Rûmî prône la primauté absolue de l'expérience et la nécessité vitale, pour le poète, de l'exprimer librement et sincèrement, d'où une autre originalité : l'unité et la cohérence d'un même poème qui, d'un bout à l'autre, relate, aussi fidèlement que possible et souvent avec des images fulgurantes, une expérience spirituelle précise. C'est en rapport avec ce caractère très imagé, très visuel de sa poésie qu'il conseille à son lecteur ou auditeur la manière de la lire :

« Je suis miroir ! Je suis miroir ! je ne suis pas l'homme du discours,
Mon état peut être vu lorsque votre oreille deviendra œil !»

En ce qui concerne la pratique de la spiritualité, Rûmî considérait la musique et la danse (ensemble appelé samâ', litt. « audition ») comme des moyens particulièrement efficaces. Il semble en effet que de son vivant, des séances de samâ' occupaient une place centrale dans les réunions qu'il organisait avec ses adeptes :

« Les bras étendus comme l'arbre, je tournoie tel la lune autour de la terre,
Je tournoie avec mon corps terrestre, mais ma danse est plus pure que celle du ciel.
Ô chanteur ! Fais entendre ta voix, que je te bénisse,
Puisque chaque matin, au moment de la prière, tu me grises et m'exaltes. »
À la mort de Rûmî, les cercles de ses disciples vont former un ordre confrérique, grâce surtout aux efforts de son fils Sultan Walad, ordre qui prendra plus tard le nom de Mawlawiyya. Implantée principalement en Anatolie et Roumélie, la confrérie aura, au cours des siècles suivants et en particulier sous les Ottomans, des extensions dans les Balkans, en Syrie et en Palestine, jusqu'en Egypte et une bonne partie de l'Afrique du Nord. L'ordre est composé de deux grandes tendances : les Shamsiyya (du nom de Shams Tabrîzî), proches des Bektashis, fidèles à la Voie du Blâme des derviches errants « qalandars », et les Sultân-wala-diyya (du nom du fils de Rûmî), attachés au respect du dogme et de la Loi islamiques.
Mohammad Ali AMIR MOEZZI

Notes :

  1. Téhéran, B. Foruzânfar (éd.), 1963, p. 751.

Bibliographie

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
www.onelittleangel.com
www.fraternet.com
supervielle.univers.free.fr
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