Le livre des sagesses/Jalâl Al-Dîn Rûmî
| JALÂL AL-DÎN RÛMÎ |
| amour humain, amour de Dieu |
| « Le poète est l'homme du Seuil des Mondes, le parlant muet. Voilà ! Le Secret est dévoilé. Ça suffit, silence ! » |
| Dîwân e Shams e Tabrîzî[1] |
Une vie dominée par l'amour
Mais en novembre 1244, il rencontra l'homme qui bouleversa totalement sa vie : Shams (Soleil) Tabrîzî. D'après les biographes et les hagiographes de Rûmî, Aflâkî en tête, Shams était un derviche errant de type « qalandar », c'est-à-dire un maître du Blâme (malâmatî), indifférent aux règles de la société, ne faisant pas partie d'une confrérie et n'ayant pas de maître connu. Ce voyageur perpétuel aux manières brusques « tua Mawlânâ et lui redonna vie en amour ». Shams devint le guide spirituel de Rûmî, l'objet de son amour mystique, son « Résurrecteur », d'après ses propres dires : « J'étais mort, tu m'as donné vie ; jetais pleur, tu m'as transformé en rire/Le bonheur de ton amour a fait de moi la joie éternelle. » Rûmî abandonna alors l'étude livresque, son enseignement, sa carrière et sa réputation, ses élèves et sa famille. Selon les sources mystiques, au-dessus des saints « aimants parvenus au but » (âshiqân e wâsil) et des « saints parfaits » (awliyâ i kâmil), se trouve le stade du « saint aimé » (walîyima'shûq) et Shams était appelé « le prince des saints aimés ». Il initia Rûmî à cette haute et particulière voie d'amour. Passionné, négligeant tout et tous, souvent ravi en extase, s'adonnant volontiers à la musique et à la danse, Rûmî ne put désormais s'exprimer qu'en poème. Son impressionnant recueil de poésies dédiées à Shams, comptant plusieurs dizaines de milliers de vers, signés souvent du nom de son maître, constitue sans doute une des plus belles œuvres universelles de la poésie d'amour.
Shams quitta une première fois Konya en 1246, très probablement à cause de l'hostilité grandissante des disciples de Rûmî, et se rendit à Damas. Près d'une année plus tard, cherchant à mettre fin aux souffrances et à la tristesse de son disciple, il revint à Konya, accompagné de Sultan Walad, le propre fils de Rûmî. Il aurait déclaré qu'il disparaîtrait, à la manière des saints errants, soudainement, pour toujours et que personne ne pourrait le retrouver. C'est ce qui arriva effectivement en décembre 1247. Selon certaines sources, il aurait été assassiné par les élèves de Rûmî à l'instigation de la famille de ce dernier. À la suite de quelques rumeurs, Rûmî se rendit deux fois à Damas à sa recherche, en vain. L'absence de l'amant et la douleur de la séparation sont à l'origine de quelques chefs-d'œuvre incomparables du poète. À partir de ce moment, ses vers deviennent littéralement flamboyants, servis souvent par des images « surréalistes », uniques dans toute la littérature persane :
- « Je suis l'eau de l'eau, le jardin du jardin
- Je suis le pourpre de mille pourpres.
- Ô résurrection subite, ô miséricorde sans fin
- Ô Feu allumé dans le buisson des pensées !
- Regarde comment, face à l'eau de sa grâce, le feu s'est agenouillé
- Et décapite l'automne, puisque tu es devenu printemps.
- Ô vin, je suis pire que toi ! Je suis encore plus « vin » que toi !
- Je suis plus bouillonnant que toi, alors calme-toi, sois prudent, car je suis ivre. »
La poésie, expression de l'expérience immédiate du divin
- « Que ce torrent entraîne rime et règles de prosodie
- Me préoccuperais-je du rythme alors que l'Aimé m'ordonne de ne penser qu'à lui ?
- Ô toi qui en moi me récite cette poésie
- je te serais désobéissant si je ne t'écoutais et ne la répétais pas.
- Lorsque mon sang se met à bouillir, je le teins en poésie
- Répondant ainsi à l'orage qui gronde en moi. »
Il chantait ses vers partout où ils lui venaient à l'esprit, au lit, au bain, sur la place du marché ou pendant la prière, assis, debout, en marche, parfois pendant toute une nuit jusqu'au matin, et surtout en dansant. Rûmî aimait intensément la musique et la danse et il rentrait en danse très souvent, consciemment ou en transe. C'est pourquoi il a composé, autre originalité particulièrement audacieuse, d'innombrables poèmes de danse, c'est-à-dire des vers très rythmiques, grâce à un système de double ou triple rime, et fondés sur certains modes de musique persane classique (en particulier le reng). Ainsi la forme et le contenu de ces poèmes entraînaient l'auditoire, spécialement composé d'adeptes, dans des mouvements extatiques. Beaucoup de danses sacrées aux rythmes rapides des « derviches tourneurs » sont accompagnées, jusqu'à aujourd'hui, du chant de ce genre de poèmes. Pour en avoir une idée, reproduisons le début d'un long poème de danse en transcription :
- yâr marâ ghâr marâ, 'eshq e jegar khâr marâ/yâr toyi, ghâr toyi, khâje negah dâr marâ
- nûr toyi sûr toyi, dowlat e mansûr toyi/morgh e koh e tûr toyi, khaste be menqâr marâ.
- « À moi l'ami, à moi la caverne, à moi l'amour dévoreur d'entrailles
- Tu es l'ami, tu es caverne, Seigneur, :garde-moi !
- Tu es lumière, tu es rose, tu es la joie victorieuse
- Tu es cet oiseau du mont Sinaï qui me déchire de son bec. »
Rûmî prône la primauté absolue de l'expérience et la nécessité vitale, pour le poète, de l'exprimer librement et sincèrement, d'où une autre originalité : l'unité et la cohérence d'un même poème qui, d'un bout à l'autre, relate, aussi fidèlement que possible et souvent avec des images fulgurantes, une expérience spirituelle précise. C'est en rapport avec ce caractère très imagé, très visuel de sa poésie qu'il conseille à son lecteur ou auditeur la manière de la lire :
- « Je suis miroir ! Je suis miroir ! je ne suis pas l'homme du discours,
- Mon état peut être vu lorsque votre oreille deviendra œil !»
En ce qui concerne la pratique de la spiritualité, Rûmî considérait la musique et la danse (ensemble appelé samâ', litt. « audition ») comme des moyens particulièrement efficaces. Il semble en effet que de son vivant, des séances de samâ' occupaient une place centrale dans les réunions qu'il organisait avec ses adeptes :
- « Les bras étendus comme l'arbre, je tournoie tel la lune autour de la terre,
- Je tournoie avec mon corps terrestre, mais ma danse est plus pure que celle du ciel.
- Ô chanteur ! Fais entendre ta voix, que je te bénisse,
- Puisque chaque matin, au moment de la prière, tu me grises et m'exaltes. »
Notes :
- ↑ Téhéran, B. Foruzânfar (éd.), 1963, p. 751.
Bibliographie
- RÛMÎ, Odes mystiques (extraits du Dîwân-e shams-e Tabrîzî), tr. E. de Vitray-Meyerovitch et M. Mokri, Paris, Éditions Klincksieck, 1973.
- —, Le livre du Dedans (séances d'enseignements de Rûmî), tr. E. de Vitray-Meyerovitch, Paris, Éditions Sindbad, 1975.
- —, Mathnawî, la quête de l'absolu, tr. E. de Vitray-Meyerovitch et D. Mortazavi, Monaco, Éditions du Rocher, 1990.
- —, Le livre de Chams de Tabriz (cent poèmes du Dîwân), tr. M. et N. Tajadod et J. C. Carrière, Paris, Éditions Gallimard, 1993.
- —, Soleil du réel, poèmes d'amour mystique (cent autres poèmes du Dîwân), tr. C. Jambet, Paris, Imprimerie nationale, 1999.
- AFLÂKÎ, Les saints des derviches tourneurs, tr. C. Huart, Paris, Éditions Ernest Leroux, 2 vol., 1918.
- NICHOLSON R. A., Rumi : Poet and Mystic, Londres, Routledge and Keegan Paul, 1950.
- POPOVIC A., Veinstein G. (éd.), Les voies d'Allah. Les ordres mystiques dans le monde musulman des origines à aujourd'hui, Paris, Éditions Fayard, 1996.
- SCHIMMEL A., This is Love, Boston/Londres, Tauris, 1991.
- VITRAY-MEYEROVITCH E. de, Mystique et poésie en islam, Djalâl-ud-Dîn Rûmî et l'ordre des derviches tourneurs, Paris, Éditions Albin Michel, 1972.
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