Le livre des sagesses/Hildegarde de Bingen

De nous-les-dieux.org.
Aller à : Navigation, rechercher
HILDEGARDE DE BINGEN
la visionnaire
« J'entendis la voix du ciel
qui me disait :
"Proclame ces merveilles,
écrits les choses
que tu as apprises
par tes visions et dis-les" »
Scivias


Redécouverte depuis une vingtaine d'années en France (alors qu'elle était depuis longtemps une référence en Allemagne) et devenue rapidement un succès éditorial, en raison de la diversité de ses écrits : la médecine par les plantes, la musique, la botanique, la spiritualité..., Hildegarde de Bingen n'aurait certainement jamais pensé à un tel succès. Même si son œuvre est largement parlante pour notre époque, elle s'inscrit, cependant, dans la Renaissance du XIIe siècle, dont elle apparaît, en quelque sorte, comme la « conscience inspirée[1]».

Une vie inspirée par les visions

Abbesse bénédictine, réformatrice, Hildegarde n'était pas théologienne de métier, mais elle a connu la théologie à travers la liturgie. Visionnaire et même prophétesse[2] plus que mystique, elle est proche à la fois des prophètes de l'Ancien Testament et de l'auteur de l' Apocalypse et elle n'a pas été sans influencer les mystiques rhénans[3]. Son originalité vient non seulement de ses visions mais de la transcription picturale qu'elle en a fait donner.

Les visions ont marqué toute sa vie. Née en 1098 à Bemersheim, près d'Alzey, en Rhénanie, Hildegarde en reçoit dès l'âge de trois ans et pendant soixante-dix-huit ans, mais elle reste longtemps sans en parler. Ce n'est qu'en 1141, à quarante-deux ans et sept mois précise-t-elle, qu'une voix lui enjoint d'en faire part, en ces termes : « Dis ce que tu vois et entends, et écris cela, non pas en te fondant sur toi-même, ni en te fondant sur un autre être humain, mais en te fondant sur la volonté de celui qui sait, qui voit et qui dispose toutes choses dans les secrets de ses mystères[4]. »

Or, ses visions sont d'une nature spécifique : « Ce n 'est pas dans des songes, ni en dormant, ni dans le délire, ni par les yeux du corps ni par les oreilles de l'homme extérieur, ni dans des lieux cachés qu Hildegarde les a perçues, mais c'est en étant éveillée, avec toute [son] attention, avec les yeux et les oreilles de l'homme intérieur, en des lieux découverts, que, selon la volonté de Dieu, [elle] les a reçues[5]. » Ce sont des visions intérieures[6], mais qu'elle reçoit en pleine conscience, comme elle l'explique dans la Vita[7] : « Moi aussi, je me suis étonnée à mon propre sujet, car tandis que j'avais ces visions à l'intérieur, dans mon âme, j'avais aussi une vision extérieure, et parce que je n'entendais rien de tel de la part de personne, les visions que j'ai eues en mon âme, je les ai cachées autant que j'ai pu. »

C'est peut-être en raison de ces phénomènes que ses parents, des seigneurs locaux, décidèrent de faire d'Hildegarde, leur dixième enfant, une oblate au monastère bénédictin du Disibodenberg. Elle fut confiée à Jutta de Spanheim qui veilla à lui donner une éducation complète et Hildegarde fit profession vers l'âge de quinze ans dans ce même monastère. À trente-huit ans, elle en devient l'abbesse, malgré sa santé fragile, et en défend l'autonomie.

Vers 1149, une vision lui indique qu'il lui faut quitter le Disibodenberg pour installer son monastère au Rupertsberg, près de Bingen, ce qui donne lieu à une petite révolution locale. La communauté de bénédictins du monastère jumelé à celui d'Hildegarde ne comprend pas et s'oppose au départ des moniales. Hildegarde connaît, à plusieurs reprises, un état de langueur, alors que les visions se multiplient pour lui montrer qu'il lui faut fonder un monastère ailleurs[8]. Après bien des difficultés, elle part avec une vingtaine de moniales et va fonder un monastère, suivant la Règle de saint Benoît, dédié à saint Rupert et directement rattaché à l'archevêque de Mayence et à l'empereur Frédéric Barberousse, tout en gardant des liens avec le monastère bénédictin du Disibodenberg pour les liturgies, en particulier. Même si ce nouveau monastère n'est officiellement reconnu qu'en 1158, il a bientôt un remarquable rayonnement et la communauté des moniales passe rapidement de vingt à cinquante, de sorte qu'en 1165, Hildegarde doit fonder un autre monastère, de l'autre côté du Rhin, à Eibingen.

Dans le même temps, Hildegarde sillonne l'Europe pour visiter les monastères, prêche, exhorte la population. Sa Vita (III, 17-23) évoque quatre grands voyages qu'il est difficile de détailler. « Le premier voyage, en 1158-1159, la conduisit sur le Main ; le deuxième, en 1160, la mena en Lorraine, par Metz, Trêves, Graufthal et Hôrdt [?] ; le troisième lui fit traverser la Rhénanie, en 1161 et 1162 [...]. Son dernier voyage, en 1170, fut destiné aux monastères de Souabe et de Forêt-Noire[9]. » Ces voyages ont un grand retentissement et amènent Hildegarde à prendre position dans la politique de son époque, comme elle l'avait d'ailleurs fait au cours de sa vie, à la suite de ses visions[10].

Mais il est un événement non relaté dans la Vita qui vient obscurcir la fin de la vie d'Hildegarde : elle accepta d'enterrer dans le cimetière du monastère un jeune noble, mort alors qu'il avait été excommunié pour un crime dont il s'était repenti. En conséquence, le monastère fut frappé d'interdit : seules les moniales pouvaient assister aux offices. L'interdit fut levé quelques mois avant la mort d'Hildegarde, qui eut lieu le 17 septembre 1179.

Un certain nombre de guérisons et de miracles sont également attribués à Hildegarde, comme le rapporte le livre III de la Vita. Cependant, en raison apparemment de luttes d'influences[11], Hildegarde ne fut pas canonisée. Il n'en demeure pas moins que son rayonnement fut grand à son époque et qu'il le redevient aujourd'hui, en particulier par la publication de ses grands livres visionnaires : le Scivias et le Livre des œuvres divines, auxquels il faut ajouter le Livre des mérites de la vie, qui n'est pas encore traduit en français, mais qui a une dimension essentiellement éthique et qui pourrait, en fait, être intitulé Du discernement ou De la rétribution du bien et du mal. Il faut y ajouter sa Correspondance, de quelque trois cents lettres, avec tous les grands de son époque, qui comporte de remarquables passages visionnaires.

Expérience visionnaire et pédagogie

De son vivant, les visions d'Hildegarde ont été reconnues, en 1147, par le pape Eugène III, lors du synode de Trêves. Saint Bernard, qui avait été consulté sur l'affaire, dit officiellement qu'il ne fallait « point permettre que fût occultée par le silence une lampe aussi remarquable, mais qu'il fallait confirmer de son autorité cette grande grâce que le Seigneur voulait manifester en son temps[12] ». Hildegarde y répondit positivement et se mit à la rédaction du Scivias entre 1141 et 1154, à celle du 'Livre des mérites de la vieentre 1158 et 1163 et à celle du Livre des œuvres divinesentre 1163 et 1170.

Sans doute le phénomène visionnaire a-t-il provoqué une lecture hagiographique, et il est vrai que l'auteur de la Vita, le moine Théoderich d'Echternach, n'a pas connu directement Hildegarde mais, pour évoquer ses visions, il a repris intégralement le Libellus de Gottfried, qui s'appuyait certainement sur les écrits des deux secrétaires d'Hildegarde : Guibert de Gembloux et Volmar[13]. Aussi peut-on conclure à une quasi-authenticité des visions d'Hildegarde qu'il rapporte et qu'on retrouve, d'ailleurs, dans ses grands livres visionnaires.

C'est, en effet, à travers ces livres qu'on peut connaître les visions d'Hildegarde. Cependant, Hildegarde, qui n'était guère lettrée, ne les a pas écrits elle-même ; elle a dicté ses visions au moine Volmar du monastère voisin de Saint-Disibode qui les a transcrites dans le Scivias, dans le Livre des mérites de la vie et dans sa Correspondance. De manière originale, Hildegarde ne se contente pas du récit de ses visions, mais elle en explique ensuite le sens et demande à Volmar de les faire représenter de manière picturale, en fonction des lois de l'enluminure de l'époque. C'est toute une pédagogie qu'elle développe à travers ses visions, dont elle s'efforce de faire connaître le message à tous. Une question reste toutefois en suspens, celle de savoir si Volmar a simplement repris les visions de Hildegarde ou si, en tant que théologien, il en a précisé l'apport.

En tout cas, au début du Scivias, dont le titre lui-même signifiant « connais les voies » a une dimension initiatique, Hildegarde présente ses visions comme un don de Dieu et elle est elle-même représentée sur la première miniature comme recevant le feu de l'Esprit saint qui lui donne l'intelligence des Écritures. C'est là l'écho du début même du Scivias, où elle dit : « En l'année 1141 [...], une lumière de feu d'un éclat extraordinaire, venant du ciel ouvert, traversa tout mon cerveau et enflamma tout mon cœur et toute ma poitrine, comme le fait la flamme, non pas celle qui brûle, mais celle qui réchauffe, tout comme le soleil réchauffe un objet sur lequel il pose ses rayons. Et voici que, tout à coup, je pouvais savourer la connaissance du contenu des Livres, c'est-à-dire du Psautier, de l'Évangile et de tous les autres livres catholiques, aussi bien de l'Ancien Testament que du Nouveau, et cela sans connaître la traduction des mots de leur texte, ni la division en syllabes, sans avoir non plus la connaissance des cas ou des temps[14]. »

Ainsi présente-t-elle, dans le Scivias, une sorte de catéchèse en images. Il lui est donné d'y expliquer les principaux dogmes : la Trinité, la création, le salut, de préciser le rôle de l'Église et d'exhorter à la vie parfaite en développant des images effrayantes de l'enfer. Sans mettre en question la réalité des visions d'Hildegarde, force est de reconnaître qu'elles sont largement marquées par la théologie de l'époque, telle qu'Hildegarde l'a connue à travers la liturgie principalement.

La fête de la Trinité commence à se mettre en place et la Trinité est reconnue comme le mystère central du christianisme. Cependant, il est difficile d'en rendre compte. Hildegarde en reçoit trois visions : tout d'abord, elle la voit comme « une très grande masse arrondie et ombreuse, ressemblant à un œuf, étroite en haut, large au milieu et resserrée en bas, à l'extérieur de laquelle tout autour se trouve un feu lumineux, ayant au-dessous de lui, une sorte de nuée d'ombre. Et, dans ce feu, se trouvait un globe de flammes rougeoyantes d'une telle grandeur que toute cette masse en était illuminée : au-dessus de lui, bien alignées se trouvaient trois torches qui, par leur feu, empêchaient les flammes du globe de s'éteindre[15]. » C'est de cette source de vie qu'est la Trinité, dont Hildegarde rend compte dans cette vision. Pour que la Trinité ne nous reste pas lointaine, elle explique que nous pouvons la comprendre à partir de l'Incarnation du Fils, symbolisée par une étoile, située en haut du globe. C'est le même message que l'on trouve dans la deuxième vision[16], où la Trinité apparaît sous la forme de deux cercles concentriques où se trouve une figure humaine, symbolisant le Christ. En revanche, la dernière vision souligne l'égalité des trois, l'unité de la Trinité, en la présentant comme une colonne, constituée de trois parties égales[17].

Hildegarde reçoit également une compréhension intuitive de la création et du salut à travers ses visions. C'est l'admirable organisation de la création[18] et l'orientation de l'être humain vers la gloire[19] et le salut[20] qui ressortent de ses visions, à condition, toutefois, que l'être humain choisisse d'accomplir le bien[21], de vivre de sa dignité de baptisé[22]. L'Église[23], qui est l'accomplissement même de l'Ancienne Alliance[24] et qui est fondée sur le Christ[25], l'y aide.

Plusieurs années après qu'elle eut mis en forme le Scivias avec l'aide de Volmar et de Richardis de Stade, elle reçoit de nouvelles visions qui la terrassent en quelque sorte et dont elle doit également faire part. C'est ainsi qu'à soixante-cinq ans, elle commence, avec l'aide de Volmar puis de Guibert de Gembloux, la rédaction du Livre des œuvres divines, qui est le plus mûr de ses écrits et qui prend tout son sens dans le prologue de l'Évangile de Jean. Elle s'en explique en ces termes : « Exclusivement, j'exposais ce que m'offraient les secrets du ciel. C'est alors que je réentendais la voix, qui, du ciel, m'instruisait. Et elle disait : "Écris ce que je te dis"[26]. » Le contenu de ces visions est différent des précédentes, il les complète. L'ouvrage part de la Trinité, de l'amour divin pour envisager la place de l'homme dans l'univers, la justice divine, les deux cités et enfin l'histoire. Plus qu'une catéchèse, c'est, cette fois, « une somme théologique en images[27]» qu'elle présente dans cet ouvrage.

À travers cet univers visionnaire, c'est une véritable théologie que propose Hildegarde et en même temps une spiritualité qui invite celui qui la lit à une conversion perpétuelle.
Marie-Anne VANNIER

Notes :

  1. Pernoud R., Hildegarde de Bingen. Conscience inspirée du XIIe siècle, Paris, 1994.
  2. Gouguenheim S., La sibylle du Rhin. Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Paris, 1996, p. 13.
  3. Tauler J., Sermon 68, p. 553.
  4. Scivias, tr. fr. P. Monat, Paris, Éditions du Cerf, coll. Sagesses chrétiennes, 1996, p. 26.
  5. Ibid.,p. 27.
  6. Dans le livre XII du De Genesi ad litteram, saint Augustin distingue trois genres de visions qui l'amènent à préciser que la vision intérieure est soit intellectuelle, soit spirituelle.
  7. Vita II, 2, tr. fr. C. Munier, Paris, Éditions du Cerf, coll. Sagesses chrétiennes, 2000, p. 135.
  8. Vita l, 5-7 ; II, 5, p. 139 sqq.
  9. Munier C, Intr. à la Vita, p. 41.
  10. Gouguenheim S., op. cit., p. 77-92.
  11. Gouguenheim S., op. cit., p. 63-67.
  12. Vita 1,4, p. 118.
  13. Munier C, op. cit., p. 56-58.
  14. Scivias, p. 26-27.
  15. 3e vision de la Première partie, p. 68.
  16. 2e vision de la Deuxième partie.
  17. 7e vison de la Troisième partie.
  18. 6e vision de la Première partie.
  19. 1re vision de la Troisième partie.
  20. 1re vision de la Deuxième partie ; 13e vision de la Troisième partie.
  21. 4e vision de la Première partie ; 7e vision de la Deuxième partie ; 2e, 3e, 9e et 10e visions de la Troisième partie.
  22. 4e vision de la Deuxième partie.
  23. 3e et 5e visions de la Deuxième partie.
  24. 4e vision de la Troisième partie.
  25. 6e vision de la Deuxième partie.
  26. Livre des œuvres divines, tr. fr. B. Gorceix, Paris, Éditions Albin Michel, 1989, p. 4.
  27. Ibid., p. 46.

Bibliographie

Liens utiles :

Faits relatifs à Le livre des sagesses/Hildegarde de Bingen — Recherche de pages similaires avec +.Voir comme RDF
Outils personnels
Espaces de noms
Variantes
Actions
Navigation
Boîte à outils
Imprimer / exporter