Le livre des sagesses/Hallâj

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HALLÂJ
le martyr
« C'est Toi qui me ravis et non ma prière »
Quatrain de Hallâj[1]


Une vie sous le signe du désir de Dieu

Husayn fils de Mansûr al-Hallâj, « le cardeur » (env. 858-922), est la figure paradigmatique du soufisme. Sa vie, ses enseignements et surtout sa mort font que dans l'histoire de la mystique musulmane il y a un avant et un après Hallâj. Il naquit vers 858 dans une famille iranienne, dans la province de Perside, en Iran du Sud. Son père, probablement cardeur, abandonna avec sa famille sa région natale pour le milieu textile situé au sud de l'Irak, là où Husayn, encore enfant, perdit progressivement l'usage du persan au profit de l'arabe. Encore adolescent, il apprit le Coran par cœur et, cherchant déjà à intérioriser l'enseignement du Livre, il se mit à l'école du grand mystique Sahl Tustarî. À vingt ans, il quitta ce dernier pour suivre à Bassorah un autre grand soufi, 'Amr Makkî. Après son mariage, célébré peu de temps plus tard, il semble s'être rallié à la rébellion shî'ite des Zanj contre les terribles inégalités sociales et économiques dues à la politique abbasside. Au même moment, il aurait fréquenté les cercles secrets de plusieurs sectes shî'ites dites « extrémistes », en particulier les ésotéristes Mukhammisa. Son lexique technique en gardera les traces pendant toute sa vie. Alors que la révolte Zanj venait d'être écrasée, il suivit, dans la capitale Bagdad, les séances du célèbre soufi Junayd. Il accomplit son premier pèlerinage à La Mecque et y fit le vœu de rester un an en état rituel auprès du temple, en jeûne et en silence perpétuels. Il y expérimenta sa voie personnelle d'union à Dieu. Un premier groupe de disciples vint à lui. De retour, il renonça à la tunique des soufis et à leur discipline de l'arcane pour parler et prêcher publiquement. Ce début d'apostolat, qui visait avant tout à faire trouver Dieu par chacun au tréfonds de son cœur, et auquel il devra son titre de Hallâj al-asrâr, « le cardeur des consciences », suscita des soupçons et scandalisa les soufis. Malgré l'hostilité des théologiens rationalistes mu'tazilites et shî'ites qui l'accusèrent de faux miracles et excitèrent la foule contre lui, certaines personnalités influentes, dont des vizirs, devinrent ses élèves. Hallâj dut cependant quitter l'Irak et commença les longs voyages qui le menèrent au Khurâsân (Iran oriental), en Inde et jusqu'en Turkestan chinois. Au-delà des musulmans, il y connut hindous, bouddhistes, chrétiens nestoriens, juifs et manichéens. Selon le propos de Louis Massignon, « c'est à toute l'humanité qu'il pense pour lui communiquer ce curieux désir de Dieu, patient et pudique, qui dès lors le caractérise ».

Vers 902, Hallâj revint à La Mecque, étoffe rapiécée des mystiques errants sur les épaules et pagne d'indienne autour des reins. Sa prière, non loin du temple cubique, demandait que Dieu le réduisît à rien, le fît méconnaître et effacer, pour que Dieu seul se manifestât à tous par le cœur et les lèvres de son serviteur, Hallâj.

De retour parmi les siens à Bagdad, il priait la nuit près des tombeaux et clamait le jour, dans les rues, son amour brûlant de Dieu et « son désir de mourir anathème pour sa communauté ». Sa prédication suscita l'émotion populaire et l'inquiétude de l'élite. Le juriste Ibn Dâwûd, indigné de la mystique d'union de Hallâj, demanda à la cour califale sa condamnation à mort. C'est apparemment à cette époque que Hallâj tint à son ami Shiblî son fameux propos paradoxal : « Je suis Dieu-Vérité » ou « Je est Dieu-Vérité » (anâ I-haqq), proclamant qu'il n'y a d'autre « Je » que Dieu.

En 908, au milieu du mouvement de réforme morale et politique et des intrigues de palais qui agitaient Bagdad, Hallâj fut compromis et quelques-uns de ses disciples arrêtés. Trois ans plus tard, victime de la haine du vizir sunnite Hâmid, Hallâj, accusé de « shî'isme extrémiste qarmat », fut arrêté. Son emprisonnement dura neuf ans. En 913, l'arrivée au pouvoir du vizir Ibn 'îsâ, cousin d'un adepte hallâjien, arrêta la procédure. Mais le mystique resta enfermé ; il pouvait prêcher aux détenus de droit commun. En 915, il guérit le calife d'une maladie grave et, quelque temps plus tard, ressuscita le perroquet mort du prince héritier. Alors que les théologiens mu'tazilites dénonçaient son « charlatanisme », le vizir Ibn 'îsâ fut remplacé par l'anti-hallâjien Ibn al-Furât. L'influence de la reine mère empêcha cependant la réouverture du procès.

C'est de cette époque que daterait la rédaction de deux des plus importants écrits de Hallâj : Tâ Sîn al-azal, méditations audacieuses sur le cas de Satan, « ce monothéiste désobéissant », et le traité sur « l'ascension céleste » du Prophète s'arrêtant au seuil de la Réalité essentielle divine. Ces écrits refusaient, d'une part, la condamnation de Satan et suggéraient, d'autre part, un dépassement de l'expérience spirituelle de Muhammad par une totale union d'amour entre l'homme et Dieu.

En 921, le procès fut repris et plaidé. La toile de fond était d'abord un conflit entre vizirs, les spéculations fiscales de Hâmid contrecarrées, en vain d'ailleurs, par Ibn 'îsâ. Mais, par Hallâj interposé, deux tendances shî'ites semblaient se combattre pour pouvoir « noyauter » les finances et la politique du califat abbasside : d'une part, les cercles ésotéristes, organisés en sociétés secrètes et soutenant Hallâj, vieil initié des mêmes milieux ; et, d'autre part, les juristes théologiens rationalistes, proches des mu'tazilites, groupés autour de la puissante famille bagdadienne des Nawbakhti. Le procès agitait ainsi tous les milieux religieux, mystiques, intellectuels et politiques de la capitale. Les soufïs se divisèrent ; la puissante corporation des lecteurs du Coran s'opposa aux hanbalites pro-hallâjiens menés par le commentateur mystique du Coran, Ibn Atâ. Des émeutes éclatèrent dans différents quartiers. Le vizir Hâmid convoqua Ibn 'Atâ, ami de Hallâj et instigateur des révoltes, qui succomba aux tortures que lui infligèrent les gardes, devenant ainsi le premier grand mystique mis à mort pour ses idées. « Ce qui compte, avait écrit Hallâj, c'est de tourner sept fois autour de la Ka 'ba (temple cubique de La Mecque) de son cœur. » Le cadi mâlikite Abu 'Umar, poussé par Hâmid, présenta cette sentence comme un slogan shî'ite qarmat invitant à la destruction du temple de La Mecque. Il condamna Hallâj à mort. Malgré les interventions de la reine mère et du grand chambellan Nasr, les intrigues du vizir triomphèrent, et le calife Muqtadir, au sortir d'un grand festin et à demi ivre, signa l'arrêt de mise à mort. Le 25 mars 922, des sonneries de trompettes annoncèrent dans toute la cité l'exécution prochaine. Le soir, dans sa cellule, Hallâj s'exhortait au martyre et prévoyait, auprès de quelques amis qui lui rendaient visite, sa résurrection glorieuse. Ces prières et méditations sont regroupées dans les Akhbâr al-Hallâj. Le lendemain, lors de l'exécution publique, Hallâj fut flagellé, amputé des membres, exhibé encore vivant sur un gibet. Tandis que des émeutiers incendiaient des quartiers entiers de la ville, amis et adversaires interpellaient Hallâj sur son gibet, et de nombreuses traditions, rapportées par diverses sources, restituent ses réponses. La mise à mort fut reportée au lendemain. Durant la nuit, des récits merveilleux se propagèrent. Le matin, 27 mars 922, la tête de Hallâj fut tranchée, son tronc arrosé de pétrole et incinéré, les cendres jetées dans le Tigre.

Juste avant le début de l'exécution, un ami lui demanda : « Qu'est-ce que l'amour de Dieu ?» « Tu le verras, lui avait répondu Hallâj, à travers ce qui m'arrivera aujourd'hui, demain et après-demain : je serai torturé, crucifié et mis à mort, réduit en cendres. » Des témoins rapportent que ses ultimes paroles, juste avant sa décapitation, furent : « Ce qui compte pour celui qui est ravi par Dieu, c'est que l'Unique le rend Unique. »

Les raisons d'un procès

Les exigences de réforme morale et spirituelle qui animaient la prédication de Hallâj ainsi que l'attrait exercé sur le peuple furent une gêne pour bien des hommes au pouvoir. Un double prétexte leur permit de formuler leurs chefs d'accusation. D'abord le prétexte religieux : les enseignements audacieux de Hallâj mettaient en cause la prudence et le conformisme devenus de règle dans les milieux soufis. Les blâmes de ses anciens maîtres, tels 'Amr Makkî ou Junayd, lui reprochant d'avoir divulgué ses expériences intérieures et de les avoir exprimées sous forme de « propos paradoxaux », ou encore les accusations d'un Ibn Dâwûd condamnant la recherche hallâjienne de l'Unique par l'amour et la souffrance volontaire ne furent pas pour rien dans le déclenchement du procès. Le désir d'intériorisation des actes cultuels fut dénoncé par divers docteurs de la Loi comme une volonté d'abolir le culte et les obligations canoniques. Mais le prétexte politique fut sans doute encore plus décisif. Son rapprochement avec les révoltés shî'ites Zanj, ses fréquentations des sociétés secrètes shî'ites, ses longs voyages qui lui donnaient l'allure d'un missionnaire qarmat ou ismaélien et enfin son vocabulaire voire ses principaux thèmes de méditation, tout cela permit aux ennemis de Hallâj, qu'il s'agisse de politiciens ou de juristes sunnites ou shî'ites rationalistes, de le présenter comme un dangereux agitateur shî'ite extrémiste. Il devenait donc « licite de verser son sang », selon la formule consacrée. À vrai dire, en se fondant sur ses derniers écrits ou propos, on perçoit que, durant les dernières années de sa vie, Hallâj semble avoir lui-même appelé sur sa tête son supplice et sa condamnation, mais pour des raisons évidemment tout autres : prenant conscience que la voie d'union à Dieu par l'amour et la souffrance qui étaient la sienne se situait au-delà des cadres juridiques de la communauté, il s'offrit en sacrifice pour cette dernière, dans une soumission volontaire à ses lois.

Le legs de Hallâj

Les principaux écrits de Hallâj (dont nous citons les titres en bibliographie) sont ou des méditations sur des thèmes symbolisant l'itinéraire du mystique en quête de Dieu, ou bien l'expression directe et parfois outrancière de cette quête même. Outre le contenu et les thèmes, un des apports les plus décisifs des écrits de Hallâj à la mystique musulmane est sans aucun doute la précision et la finesse extrême du vocabulaire psychologique. Sa connaissance très poussée des lexiques du droit, de la théologie, de la philosophie naissante et de la littérature arabe concourt à forger un instrument sémantique étonnamment apte à la restitution et à l'analyse des états de conscience et des expériences spirituelles. Le soufisme doit énormément à Hallâj pour la définition d'un très grand nombre de termes techniques, la possibilité même de rendre compte d'une expérience intérieure et de la vision du monde qui en sous-tend la formulation. Après l'exécution de Hallâj, ses disciples se cachèrent et se dispersèrent, et par là même se divisèrent. En effet, en Irak, durant deux ans, jusqu'en 924-925, la persécution se poursuivit et plusieurs hallâjiens furent exécutés. Les sources signalent l'existence de groupes hallâjiens pendant plusieurs siècles, au Khurasan, en Iran central et en Irak. Mais la confrérie Hallâjiyya, en tant que telle, ne survivra pas. C'est Hallâj lui-même qui devient un paradigme. Prendre position par rapport à lui demeure, jusqu'à aujourd'hui, comme un plan de clivage entre mystiques et écoles spirituelles. Quant à l'Occident, après les remarquables travaux de Louis Massignon, il n'est guère d'ouvrage consacré à la culture islamique qui ait passé Hallâj sous silence ; cependant que la valeur et la force de sa quête mystique, de sa vie et de sa mort ne cessent d'être affirmées. Par-delà les travaux des spécialistes, on peut dire que la renommée de Hallâj fait partie désormais de la culture universelle.
Mohammad Ali AMIR MOEZZI

Notes :

  1. Cité par Kalâbâdhî, Kitâb al-Ta'arruf, Beyrouth, Mahmûd et Surûr, 1980, p. 105.

Bibliographie

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