Le livre des sagesses/Hallâj
| HALLÂJ |
| le martyr |
| « C'est Toi qui me ravis et non ma prière » |
| Quatrain de Hallâj[1] |
Une vie sous le signe du désir de Dieu
Vers 902, Hallâj revint à La Mecque, étoffe rapiécée des mystiques errants sur les épaules et pagne d'indienne autour des reins. Sa prière, non loin du temple cubique, demandait que Dieu le réduisît à rien, le fît méconnaître et effacer, pour que Dieu seul se manifestât à tous par le cœur et les lèvres de son serviteur, Hallâj.
De retour parmi les siens à Bagdad, il priait la nuit près des tombeaux et clamait le jour, dans les rues, son amour brûlant de Dieu et « son désir de mourir anathème pour sa communauté ». Sa prédication suscita l'émotion populaire et l'inquiétude de l'élite. Le juriste Ibn Dâwûd, indigné de la mystique d'union de Hallâj, demanda à la cour califale sa condamnation à mort. C'est apparemment à cette époque que Hallâj tint à son ami Shiblî son fameux propos paradoxal : « Je suis Dieu-Vérité » ou « Je est Dieu-Vérité » (anâ I-haqq), proclamant qu'il n'y a d'autre « Je » que Dieu.
En 908, au milieu du mouvement de réforme morale et politique et des intrigues de palais qui agitaient Bagdad, Hallâj fut compromis et quelques-uns de ses disciples arrêtés. Trois ans plus tard, victime de la haine du vizir sunnite Hâmid, Hallâj, accusé de « shî'isme extrémiste qarmat », fut arrêté. Son emprisonnement dura neuf ans. En 913, l'arrivée au pouvoir du vizir Ibn 'îsâ, cousin d'un adepte hallâjien, arrêta la procédure. Mais le mystique resta enfermé ; il pouvait prêcher aux détenus de droit commun. En 915, il guérit le calife d'une maladie grave et, quelque temps plus tard, ressuscita le perroquet mort du prince héritier. Alors que les théologiens mu'tazilites dénonçaient son « charlatanisme », le vizir Ibn 'îsâ fut remplacé par l'anti-hallâjien Ibn al-Furât. L'influence de la reine mère empêcha cependant la réouverture du procès.
C'est de cette époque que daterait la rédaction de deux des plus importants écrits de Hallâj : Tâ Sîn al-azal, méditations audacieuses sur le cas de Satan, « ce monothéiste désobéissant », et le traité sur « l'ascension céleste » du Prophète s'arrêtant au seuil de la Réalité essentielle divine. Ces écrits refusaient, d'une part, la condamnation de Satan et suggéraient, d'autre part, un dépassement de l'expérience spirituelle de Muhammad par une totale union d'amour entre l'homme et Dieu.
En 921, le procès fut repris et plaidé. La toile de fond était d'abord un conflit entre vizirs, les spéculations fiscales de Hâmid contrecarrées, en vain d'ailleurs, par Ibn 'îsâ. Mais, par Hallâj interposé, deux tendances shî'ites semblaient se combattre pour pouvoir « noyauter » les finances et la politique du califat abbasside : d'une part, les cercles ésotéristes, organisés en sociétés secrètes et soutenant Hallâj, vieil initié des mêmes milieux ; et, d'autre part, les juristes théologiens rationalistes, proches des mu'tazilites, groupés autour de la puissante famille bagdadienne des Nawbakhti. Le procès agitait ainsi tous les milieux religieux, mystiques, intellectuels et politiques de la capitale. Les soufïs se divisèrent ; la puissante corporation des lecteurs du Coran s'opposa aux hanbalites pro-hallâjiens menés par le commentateur mystique du Coran, Ibn Atâ. Des émeutes éclatèrent dans différents quartiers. Le vizir Hâmid convoqua Ibn 'Atâ, ami de Hallâj et instigateur des révoltes, qui succomba aux tortures que lui infligèrent les gardes, devenant ainsi le premier grand mystique mis à mort pour ses idées. « Ce qui compte, avait écrit Hallâj, c'est de tourner sept fois autour de la Ka 'ba (temple cubique de La Mecque) de son cœur. » Le cadi mâlikite Abu 'Umar, poussé par Hâmid, présenta cette sentence comme un slogan shî'ite qarmat invitant à la destruction du temple de La Mecque. Il condamna Hallâj à mort. Malgré les interventions de la reine mère et du grand chambellan Nasr, les intrigues du vizir triomphèrent, et le calife Muqtadir, au sortir d'un grand festin et à demi ivre, signa l'arrêt de mise à mort. Le 25 mars 922, des sonneries de trompettes annoncèrent dans toute la cité l'exécution prochaine. Le soir, dans sa cellule, Hallâj s'exhortait au martyre et prévoyait, auprès de quelques amis qui lui rendaient visite, sa résurrection glorieuse. Ces prières et méditations sont regroupées dans les Akhbâr al-Hallâj. Le lendemain, lors de l'exécution publique, Hallâj fut flagellé, amputé des membres, exhibé encore vivant sur un gibet. Tandis que des émeutiers incendiaient des quartiers entiers de la ville, amis et adversaires interpellaient Hallâj sur son gibet, et de nombreuses traditions, rapportées par diverses sources, restituent ses réponses. La mise à mort fut reportée au lendemain. Durant la nuit, des récits merveilleux se propagèrent. Le matin, 27 mars 922, la tête de Hallâj fut tranchée, son tronc arrosé de pétrole et incinéré, les cendres jetées dans le Tigre.
Juste avant le début de l'exécution, un ami lui demanda : « Qu'est-ce que l'amour de Dieu ?» « Tu le verras, lui avait répondu Hallâj, à travers ce qui m'arrivera aujourd'hui, demain et après-demain : je serai torturé, crucifié et mis à mort, réduit en cendres. » Des témoins rapportent que ses ultimes paroles, juste avant sa décapitation, furent : « Ce qui compte pour celui qui est ravi par Dieu, c'est que l'Unique le rend Unique. »Les raisons d'un procès
Le legs de Hallâj
Notes :
- ↑ Cité par Kalâbâdhî, Kitâb al-Ta'arruf, Beyrouth, Mahmûd et Surûr, 1980, p. 105.
Bibliographie
- ARNALDEZ R., Hallâdj ou la religion de la croix, Paris, Éditions Albin Michel, 1964.
- GARDET L, Expériences mystiques en terres non chrétiennes, Paris, Éditions Gallimard, 1953.
- HALLÂJ, Akhbâr al-Hallâj, tr. L. Massignon, Paris, Éditions Geuthner, 1re éd., 1922.
- —, Kitâb al-Tawâsîn (dont Tâ Sîn al-azal), tr. L. Massignon, dans La passion d'al-Hallâj, Paris, Éditions Gallimard, 1re éd., 1913 ; rééd. en 4 vol., 1975.
- —, Dîwân, tr. L. Massignon, Paris, 1re éd., 1931 ; rééd. Éditions du Seuil, 1997.
- MASSIGNON L, La passion d'al-Hallâj : martyr mystique de l'islam, Paris, Éditions Gallimard, 1re éd., 1913 ; rééd. en 4 vol., 1975.
- —, Recueil de textes inédits concernant l'histoire de la mystique en pays d'islam, Paris, Éditions Vrin, 1929.