Le livre des sagesses/Hadewijch d'Anvers
| HADEWIJCH D'ANVERS |
| et les béguines |
| « Une noble clarté brille doucement en nous et veut être accueillie dans le loisir fidèle » |
| Mengeldichten[1] |
Qui était Hadewijch ?
Aujourd'hui, Hadewijch est reconnue comme une mystique. Toutefois, à la différence d'Hildegarde de Bingen, qui vivait au siècle précédent, Hadewijch n'a pas eu de biographe et sa vie nous est très peu connue. Un des manuscrits porte le nom de Hadewijch d'Anvers, ce qui permet de la situer géographiquement, quelques indications de ses écrits nous autorisent également à les situer dans le temps, entre 1220 et 1240, mais c'est fort peu.
Ce silence relatif à la vie d'Hadewijch tient au fait qu'elle ne faisait pas partie des grands ordres religieux de l'époque, qui auraient voulu la faire connaître, mais qu'elle était béguine, et même responsable d'un groupe de béguines. En dépit de la valeur de l'expérience spirituelle de ces femmes, leur vie n'était pas sans susciter la suspicion, car elles se regroupaient dans les villes des Pays-Bas, de la Rhénanie et du nord de la France, depuis la fin du XIIe siècle, pour vivre la vie évangélique, mais sans faire de vœux définitifs et surtout sans être rattachées à une autorité ecclésiastique[3]. Sans doute y a-t-il eu un certain nombre de dérives, surtout à l'époque du Libre esprit[4], mais, de manière générale, les béguines ont vécu une véritable expérience de Dieu, qui les a amenées à une action caritative importante et à une spiritualité eucharistique. Elles ont d'ailleurs été reconnues comme des Lebemeister[5], des « maîtres de vie », mais leur mode de vie et leur théologie, qui étaient nouveaux, ont mis du temps à être acceptés. Cela est vrai d'Hadewijch, qui a eu une vie spirituelle intense. Même Eckhart reprend les principaux thèmes de sa pensée, mais sans se référer explicitement à elle. En revanche, au siècle suivant, Ruysbroeck pourra mettre en évidence la valeur de l'enseignement d'Hadewijch.
Même si Hadewijch nous reste inconnue, on remarque qu'elle a une large culture, tant profane que théologique, ce qui induit à penser qu'elle doit être d'origine aristocratique. D'autre part, dans ses Lettres, qui sont de petits traités de vie spirituelle, elle fait preuve de discernement dans les conseils qu'elle donne. Elle évoque aussi les difficultés auxquelles elle a dû faire face.
Hadewijch, poète et visionnaire
Son talent littéraire se manifeste principalement dans ses Poèmes : quarante-cinq Poèmes strophiques, qui sont proches de la poésie courtoise, seize Poèmes à rimes plates (Mengeldichten) qui sont plus didactiques, et treize Nouveaux poèmes, qui sont apparemment d'une autre plume, celle d'Hadewijch II, et qui s'orientent davantage vers une mystique de l'être.
Dans ces Poèmes, où l'amour a une place centrale, Hadewijch propose une Minnemystik, une « mystique courtoise » fortement marquée par le Commentaire du Cantique des cantiques, comme on le voit dans le Poème 19, relatif aux sept noms de l'amour. On retrouve, à travers ces différents poèmes, l'influence de Guillaume de Saint-Thierry, de Bernard de Clairvaux et de l'idéal chevaleresque. Hadewijch part du cadre conventionnel de la poésie courtoise qui la conduit à un développement initial sur le renouvellement des saisons et à une certaine organisation strophique pour célébrer un amour particulier, celui de Dieu. Cet amour suppose plusieurs phases qui ne sont pas sans rappeler « l'illumination », la « ténèbre », et la « ténèbre lumineuse » de Grégoire de Nysse. « Une des caractéristiques de la quête d'Hadewijch, c'est le rebondissement constant que lui apporte la nouveauté de l'amour : convergence de plusieurs thèmes, celui de l'éternelle création venue du Père, du renouvellement de la vie dans le Christ, de la recréation de l'homme selon Éphésiens (4,24), de la grâce saisie comme perpétuel rajeunissement. En cela la nuweheit d'Hadewijch n'est pas très éloignée de la verdeur d'Hildegarde[6]. »
Or, comme Hildegarde, Hadewijch a eu des visions, et des visions qui ont une dimension apocalyptique. Mais, à la différence d'Hildegarde, ces visions n'ont pas été constantes dans sa vie, elles remontent apparemment à sa jeunesse (elle évoque l'âge de dix-neuf ans dans la Sixième vision) et elle les présente sous forme de confidences, sans les expliquer beaucoup et sans en donner une transcription picturale, même si pour certaines, cela aurait été possible. Ses quatorze Visions l'ont préparée à la vie spirituelle. Elles sont liées, chaque fois, à une fête liturgique. Elles ont pour constante la quête de la Face de Dieu. Dans certaines, Hadewijch va très loin ; elle apparaît divinisée. Ainsi dans la Troisième vision[7], où elle rapporte qu'« un jour de Pâques, alors qu'[elle] s'approchait de Dieu, il enveloppa [ses] sens de l'intérieur et [l'] enleva en esprit ; il [la] conduisit devant la Face de l'Esprit saint qui englobe le Père et le Fils dans l'Unité de l'Essence. Et dans l'Être total de cette Face, [elle] reçut toute intelligence [...]. Une voix jaillie de la Face résonna avec une force si effrayante qu'on l'entendait de partout. Elle [lui] dit: "Vois, Ancienne, toi qui m'as appelé et cherché, ce que je suis, et qui je suis, moi, l'Amour, des milliers d'années avant la naissance de l'homme. Vois et reçois mon esprit : en toute chose reconnais ce que moi, l'Amour, je suis en elle.» Sans doute Hadewijch n'a-t-elle pas longuement approfondi la théologie trinitaire, mais elle en reçoit une compréhension quasi immédiate. Il en va de même pour l'eucharistie dans la Septième vision.
De plus, grâce à ses visions, Hadewijch va préparer, sans le savoir, des thèmes qui auront une longue fortune dans la tradition mystique et qui la font passer d'une mystique nuptiale à une mystique de l'être. L'un de ces thèmes est celui de la naissance de Dieu dans l'âme, dont elle parle dans la Onzième vision[8], qui se situe « une nuit de Noël ». Elle « fut élevée en esprit. Là [elle vit] un abîme tourbillonnant très profond, vaste et sombre. Et dans ce vaste abîme, toutes choses étaient englobées, enserrées et solidement maintenues. La ténèbre illuminait et transperçait tout. L'abîme insondable était si profond et si haut que personne ne pouvait y pénétrer [...]. Dans la vastitude, [elle] vit des fêtes comme si David jouait de la harpe en frappant les cordes. Alors [elle] vit un enfant naître dans le secret des âmes aimantes, cachées à elles-mêmes dans la profondeur dont [elle] parle ; il ne leur manquait rien, sinon de se perdre en elle. » Même si elle ne va pas plus loin dans l'explication, force est de reconnaître qu'Hadewijch a une remarquable intuition du sens de la vie spirituelle.
Des lettres ou un traité de vie spirituelle ?
Cela apparaît plus nettement encore dans ses trente et une Lettres, qui constituent la partie la plus dense de son œuvre. Dans cette correspondance, réelle ou fictive, elle exhorte les autres béguines à « devenir ce qu 'elles sont[9] », c'est-à-dire à « devenir Dieu avec Dieu ». Même si elle ne développe pas une solide théologie de la grâce, Hadewijch n'en vient pas pour autant au panthéisme, mais elle invite à « vivre pour Dieu » (Lettre II), de son amour (Lettres XII-XVI), dans la sequela Christi, en d'autres termes dans la mort et la résurrection du Christ (Lettre VI). Elle y ajoute l'exemplarisme qui suppose que nous devenions ce que nous sommes en Dieu.
Dans les Lettres XVII et XXVIII, Hadewijch, bien qu'elle ait peu pratiqué la théologie trinitaire, s'exprime sur le sujet avec une grande profondeur. C'est à partir de son expérience qu'elle parle. Dans la Lettre XVII, elle s'attache à rendre compte de l'unité de la Trinité et aborde pour cette raison la question de la Déité. Dans la Lettre XXVIII[10], elle va plus loin et dit que « l'âme voit Dieu comme il est dans son éternité », quand elle vit en Dieu. Elle perçoit, alors, la beauté de Dieu, c'est-à-dire « l'être de la Déité dans l'Unité, et l'Unité dans la Totalité et la Totalité dans la Manifestation, la Manifestation dans la Gloire, la Gloire dans la Fruition, la Fruition dans l'Éternité. Toutes les grâces de Dieu sont belles, mais celui qui comprend ceci, comme c'est en Dieu même et dans le Trône des Trônes et dans la richesse du Ciel, celui-là possède la beauté de toutes les grâces divines[11]. » L'âme est alors divinisée ou, du moins, elle vit dans la lumière de Dieu : « entre Dieu et l'âme bienheureuse qui est devenue Dieu avec Dieu, règne une charité spirituelle[12] », ce qui maintient la différence entre l'âme et Dieu, et manifeste leur relation.
Hadewijch et Eckhart
Sans s'en rendre compte, Hadewijch développe là une mystique de l'être qui ne sera pas sans influencer Eckhart. Selon la Lettre XVIII[13], « l'âme est un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à lui-même, trouvant en elle à tout instant sa plénitude, tandis qu'elle se suffit en lui. L'âme est pour Dieu une voie libre, où s'élancer depuis les ultimes profondeurs ; et Dieu pour l'âme en retour est la voie de la liberté, vers ce fond de l'Être divin que rien ne peut toucher, sinon le fond de l'âme. » C'est là un thème qu'Eckhart reprendra fréquemment dans ses Sermons. En effet, Eckhart a dû lire et relire les écrits d'Hadewijch d'Anvers, sortes de fondements de la spiritualité des moniales et des béguines de l'époque. Dans sa prédication, il les a repris et intégrés en un ensemble plus vaste. Ne pouvant reprendre tous les thèmes, en particulier celui du fond de l'âme, du « grûnt ohne grûnt », nous nous contenterons de quelques parallèles entre Eckhart et Hadewijch. Eckhart désigne ainsi ce « quelque chose » dans l'âme qui échappe à l'investigation et confère à l'être humain l'image de son créateur[14]. Ce fond « est, non seulement, un abîme sans fond en qui Dieu se suffit à lui-même[15]», mais aussi « le fond de l'être divin que rien ne peut toucher sinon le fond de I'âme[16] », « ce flot abyssal sans fond[17] » qu'est la Trinité. Ce fond de l'âme est, en quelque sorte, le point de dialogue entre l'être humain et son créateur.
Or, chez Eckhart, il en va de même, tant pour l'interprétation de la Trinité que pour celle du fond de l'âme[18] qu'il évoque en termes d'étincelle, d'« Etwas in der Seele » ou encore de citadelle, dans laquelle Dieu seul peut pénétrer. Les métaphores sont plus nombreuses pour désigner l'expression de l'image de Dieu en l'homme[19], mais surtout Eckhart est plus systématique qu'Hadewijch d'Anvers. Il introduit la notion d' exemplarisme comme telle et montre qu'« en explorant le miroir de son âme, l'homme découvre son visage éternel: ce qu'il est en Dieu[20] ». Eckhart donne une dimension ontologique à ce fond, en en faisant, d'une certaine manière, le creuset où l'être humain se constitue.
l'homme[21], mais surtout Eckhart est plus systématique qu'Hadewijch d'Anvers. Il introduit la notion d' exemplarisme comme telle et montre qu'« en explorant le miroir de son âme, l'homme découvre son visage éternel: ce qu'il est en Dieu[22] ». Eckhart donne une dimension ontologique à ce fond, en en faisant, d'une certaine manière, le creuset où l'être humain se constitue.
Quant à l'idée que l'on trouve la consolation en Dieu seul, elle est esquissée chez Hadewijch (Lettres XIV ; XXIX), avant d'être magistralement orchestrée par Eckhart dans un traité, celui de la Consolation divine. Cet ouvrage, que l'on pensait être destiné à la reine Agnès de Hongrie[23], est certes un traité de consolation, mais surtout il souligne la filiation divine (comme le Commentaire sur l'Évangile de Jean, rédigé à la même époque) et s'intéresse essentiellement à la constitution de l'être, qui n'est autre, pour Eckhart, que la divinisation. Par le détachement, par l' Entbildung, en effet, l'être humain s'achemine vers l' Einbildung, voire vers l' Uberbildung[24], c'est-à-dire vers l'accomplissement de son être, donné par grâce.
Il faudrait également ajouter quelques rapprochements étonnants entre les Poèmes didactiques d'Hadewijch et le seul poème d'Eckhart : le Grain de sénevé. À partir de ces quelques parallèles, auxquels on devrait joindre une étude détaillée du Sermon 52, on voit à quel point Eckhart a repris et réinterprété les grandes thèses d'Hadewijch. Il en va de même et encore davantage pour Ruysbroek, qui fait directement intervenir Hadewijch dans le Livre des XII béguines, en la personne de la onzième béguine.
On comprend dès lors l'importance de la redécouverte d'Hadewijch d'Anvers pour une meilleure compréhension de la mystique rhénane et on est également amené à se demander si les Nouveaux poèmes d'Hadewijch II ont influencé Eckhart ou s'ils sont un écho de son enseignement.Notes :
- ↑ Mengeldichten, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points, 1954, p. 205.
- ↑ Comme en témoigne Jan van Leeuwen, voir J. B. M. Porion, Introduction aux Lettres spirituelles, Genève, Éditions Ad Solem, 1971, p. 8.
- ↑ E. W. McDonnell, The Béguines and Beghards in medieval culture, New Brunswick, 1954 ; H. Grundmann, Religiöse Bewegungen im Mittelalter, Darmstadt, 1961 (2e éd.) ; F. Vandenbroucke, La spiritualité du Moyen Âge, Paris, Éditions Aubier, 1961, p. 425-430.
- ↑ Condamné par le concile de Vienne en 1317.
- ↑ G. Epiney-Burgard et E. Zum Brunn, Femmes troubadours de Dieu, Paris, Éditions Brepols, 1988, p. 6.
- ↑ Ibid., p. 131-132.
- ↑ Tr. G. Epiney-Burgard, Genève, Éditions Ad Solem, 2000, p. 33-34.
- ↑ Ibid., p. 68-69.
- ↑ Lettres II et IV.
- ↑ Lettre XXVIII, p. 202.
- ↑ Ibid., p. 204.
- ↑ Ibid., p. 205.
- ↑ Ibid., p. 147.
- ↑ « Ceux que brûle le souci de plaire à Dieu, ceux-là sont comme lui éternels et sans fond [...]. Aussi les aimât-on d'un amour éternel, jamais le fond de l'amour n'est atteint », Lettre XII, tr. fr. J. B. M. Porion, p. 115.
- ↑ Lettre XVIII, p. 147.
- ↑ Ibid.
- ↑ Poème 16, tr. fr. J. B. M. Porion, p. 128.
- ↑ DW I, p. 42-44 et p. 123-124.
- ↑ Sermon 24.
- ↑ J. B. M. Porion, op. cit., p. 275.
- ↑ Sermon 24.
- ↑ J. B. M. Porion, op. cit., p. 275.
- ↑ Nous avons fait le point sur la question, dans « Maître Eckhart à Strasbourg », dans Voici maître Eckhart, Grenoble, Éditions J. Millon, 1996, p. 350-353.
- ↑ Pfeiffer II, p. 199, 3-11 : Unde dar umbe, als sich der mensche ze gote blôz füegende ist, sô wirt er entbildet und înbildet und überbildet in der gütlichen einformigkeit, in der er mit gote ein ist. Diz hat aller der mensche in dem înbilden.
Bibliographie
- EPINEY-BURGARD G., Zum Brunn E., Femmes troubadours de Dieu, Paris, Éditions Brepols, 1988.
- HADEWIJCH, Poèmes, tr. fr. J. B. M. Porion, dans Écrits des béguines, Paris, Éditions du Seuil, coll. Points, 1954.
- —, Visions, tr. fr. G. Epiney-Burgard, Genève, Éditions Ad Solem, 2000.
- —, Lettres spirituelles, tr. fr. J. B. M. Porion, Genève, Éditions Ad Solem, 1972.
- JARON LEWIS G., Bibliographie zur deutschen mittelalterlichen Frauenmystik, Berlin, 1984.
- MOMMAERS P., Hadewijch d'Anvers, Paris, Éditions du Cerf, 1994.