Le livre des sagesses/Dôgen

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DÔGEN
et le Zen sôtô
« Le zazen d'une seule personne,
en un seul instant, s'harmonise
avec tous les êtres et se répercute
à travers tous les temps »
Bendô-wa


Introduit de la Corée en 538, le bouddhisme, religion étrangère, rencontra d'abord au Japon la résistance que lui opposa le shintoïsme indigène. Mais, dès 594, le bouddhisme fut proclamé religion nationale par les empereurs. À l'époque de Nara (710-794) s'implantèrent six écoles d'origine chinoise, puis aux VIIIe-IXe siècles furent fondées les deux grandes écoles, elles aussi d'origine chinoise, qui devaient dominer le bouddhisme japonais : le Shingon ésotérique dont le centre fut le grand monastère du mont Koya, au sud d'Osaka, et le Tendai, établi sur le mont Hiei, près de Kyoto, dont les monastères comptèrent jusqu'à trente mille moines et où reçurent leur éducation des personnages aussi importants et aussi différents qu'Eisai, Dôgen, Shinran et Nichiren. La discipline tendai comportait une méthode de méditation, le chih-kuan (en japonais, shikan), dans laquelle chih, l'apaisement de l'esprit, préparait kuan, la contemplation, assez proche de la méditation zen. En 1187, le moine tendai Myôan Eisai (1141-1215) se rendit en Chine, en pèlerinage aux temples de l'école T'ien-t'ai, source du Tendai. Il y rencontra le Chan de l'école de Lintsi (en japonais, Rinzai) que, de retour au Japon, il répandit à Kyoto et à Kamakura, sous la protection des shoguns, toutefois, le Zen d'Eisai se mêlait d'emprunts au Tendai et au Shingon auquel ce dernier restait attaché. La protection des shoguns qui s'étaient emparés du pouvoir au détriment des empereurs pendant l'époque de Kamakura (1185-1333) s'expliquait non seulement par leur adhésion personnelle, mais aussi par le fait qu'ils voyaient en lui une doctrine qui correspondait aux nouveaux besoins de la société japonaise et aussi une méthode capable de civiliser la classe des guerriers sur laquelle s'appuyait leur puissance. Ce n'est toutefois qu'après la mort d'Eisai que le Zen rinzai s'établit fermement au Japon, grâce à des moines japonais partis s'instruire en Chine et à la venue au Japon de plusieurs maîtres chinois.

Dôgen et l'épanouissement du zen

Né à Uji près de Kyoto, Dôgen Kigen appartenait à une famille apparentée aux anciens empereurs. Ayant perdu à deux ans son père et à sept sa mère, l'enfant décida de devenir moine. A treize ans, il fut ordonné novice tendai sur le mont Hiei. Mais il le quitta bientôt, partant en quête du maître qu'il n'y avait pas trouvé. Il crut l'avoir découvert en Eisai, au Kennin-ji de Kyoto, mais ce dernier mourut peu après. Dôgen devint alors l'élève de son successeur, Myôzen (1184-1225) pendant neuf ans, et projeta de se rendre en Chine, aux sources du Chan. Myôzen voulut faire avec lui le pèlerinage, mais il mourut peu après son arrivée en Chine.

En 1225, Dôgen trouva enfin celui qu'il cherchait, Ju-ching (1163-1228), abbé du monastère du mont T'ien-t'ong. C'était un maître de l'école de Ts'ao-tong (en japonais, Sôtô) extrêmement rigoureux, qui faisait pratiquer le zazen jour et nuit à ses moines. Deux ans plus tard, Dôgen-quittait son maître qui lui avait remis sa transmission, en lui conseillant de fuir les villes et les grands et de s'établir dans les montagnes afin d'y former un ou deux disciples. Dès son retour au Japon, Dôgen composa le Fukanzazen-gi (« Recommandation générale pour la pratique du zazen »), où il écrit :

« Apprenez le demi-tour
Qui dirige votre lumière vers le dedans
Et illuminera votre véritable nature
Corps et esprit d'eux-mêmes s'effaceront
Et apparaîtra votre visage originel[1] [la "nature de Bouddha"). »

En 1231, il rédigea le Bendô-wa (« Sur le discernement et la pratique de la Voie »), considérant, écrit-il, qu'il était de « son devoir de transmettre telle quelle la véritable Doctrine de la Maison des Bouddhas ». Il avait désormais quelques élèves. Avec eux, il restaura un temple abandonné qui, avec le temps, allait devenir le très actif monastère Kôshô-ji, à Uji, près de Kyoto. Autour de lui se rassemblèrent une dizaine de moines, dont Koun Ejô (1198-1280) qui fut son plus proche disciple et lui succéda. Dôgen se consacra à leur éducation, rédigeant, en 1233, le Genjo kôan (« L'actualisation du kôan »), œuvre brève et saisissante, où il écrit : « Étudier la voie du Bouddha, c'est s'étudier soi-même, s'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même ; s'oublier soi-même, c'est être reconnu et éveillé par tous les dharma [ce mot étant entendu ici au sens d'existence] ; être attesté par tous les dharma, c'est abandonner son corps et son esprit, comme le corps et l'esprit de l'autre [cesser de faire la distinction entre le mien et le tien] ; c'est voir disparaître toute trace d'Éveil et faire naître l'incessant Éveil sans trace[2].» Ailleurs, Dôgen commente : « Celui qui s'entraîne à oublier le moi et le mien, ne serait-ce qu'un instant, devient intime avec l'esprit d'Éveil[3]. » En 1233, Dôgen commençait à rédiger ses instructions pour ses moines qui allaient peu à peu former le Shôbôgenzô.

Pas plus que son maître chinois, Dôgen n'avait l'intention de former une nouvelle école. Il précise : « 1/ doit être clair que l'on ne peut commettre de plus grave erreur que de parler d'école Zen. » Son propos était seulement de restituer dans toute sa pureté le dharma [l'enseignement] du Bouddha, de continuer la « grande Voie des Bouddhas et des Patriarches », mais une telle déclaration ne pouvait sembler qu'arrogante aux chefs des autres écoles du bouddhisme japonais, en particulier à ceux du Tendai qui devinrent bientôt menaçants, amenant finalement Dôgen à quitter Kyoto en 1244 pour aller s'établir avec ses moines « au cœur des montagnes profondes » de l'Echizen. Là fut édifié le monastère d'Eihei-ji, dont Dôgen rédigea les règles. Mais, quelques années plus tard, Dôgen tomba malade. Il nomma Koun Ejô deuxième abbé d'Eihei-ji et lut devant ses moines sa stance d'adieu :

« Cinquante-trois années passées à éclairer
Les plus hautes régions du ciel,
D'un bond, réduire en poussière les trois mondes.
Hah!
Mon corps ne compte plus pour rien
Vivant, je plonge aux Sources jaunes[3] ! »
Descendu à Kyoto pour s'y faire soigner, il y mourut le 28 août 1253, laissant inachevée son œuvre majeure.

L'enseignement délivré par le Shôbôgenzô

L'œil du trésor du véritable dharma, ce titre fait clairement allusion à la scène fondatrice de l'école de la méditation (Dhyâna, en sanskrit, Chan en chinois, Zen en japonais) : la transmission du Bouddha à Mahâkâshyapa, qui seul avait compris le sens de la présentation silencieuse d'une fleur à ses disciples. Alors Shâkyamuni aurait déclaré : « Je possède le trésor de l'œil du vrai dharma, le subtil esprit du nirvana. Je le confíe à Mahâkâshyapa. »

Le Shôbôgenzô est écrit en japonais, ce qui à l'époque était une innovation, tous les textes religieux étant écrits en chinois. De 1231 jusqu'à sa mort, Dôgen ne cessa de rédiger ses instructions données à ses moines qui devaient constituer les chapitres du Shôbôgenzô. Il espérait en écrire cent ; à sa mort, soixante-quinze étaient terminés. Le fidèle Ejô les compléta grâce aux notes laissées par son maître et procura son édition complète.

Dans le Shôbôgenzô, Dôgen Zenji rassemble et récapitule les enseignements des anciens maîtres, ou plutôt il les réactualise à travers sa propre compréhension, afin de guider et de stimuler la pratique essentielle : le Zazen qu'il définit comme shikantaza, littéralement « être assis sans rien faire » et « s'abandonner corps et âme » (shinjin datsuraku), réalisant ainsi le Mokushô Zen (le « Zen de l'Éveil silencieux »). On ne peut y parvenir que grâce à shiryô (wu-niên, en chinois), qui n'est ni la pensée ni la non-pensée, mais le « penser non pensé », c'est-à-dire la pensée spontanée non mentale, telle qu'elle remonte des tréfonds de l'être au cours du Zazen, état de vigilance entre veille et sommeil, activité au sein de l'inactivité, perception de la vacuité universelle (shûnyata), laquelle est dynamisme naturel et libération. Zazen devient alors rencontre avec soi-même, non le moi composite et périssable, mais l'être essentiel, l'Éveillé qui sommeille en chacun.

Toutefois, le Zen de Dôgen vise moins le perfectionnement personnel que la compassion, il en est la manifestation, compassion qui s'étend spontanément à tous les êtres. « À partir du moment où, résolument, vous scellez du Sceau du Bouddha les trois actions [celles du corps, de la parole et de l'esprit], simplement en vous asseyant dans la posture Juste du samâdhi [la concentration stable et sereine de la méditation], le monde des phénomènes devient lui-même le Sceau du Bouddha et le ciel tout entier est Éveil [...]. Cet Éveil universel résonnant en écho Jusqu'au tréfonds de votre être et vous procurant une aide inouïe, spontanément, vous abandonnez le corps et l'esprit, tranchez net le flot des pensées erronées et souillées venues de votre passé et réalisez la quintessence du dharma des bouddhas [...].

Tout ceci, cependant, n'est même pas consciemment perçu, car la béatitude du samâdhi ne saurait être ni pensée ni formulée, elle est réalisation immédiate et directe [...]. Cela ne se limite pas à la seule pratique de la méditation assise, c'est le coup de marteau qui fait entrer le vide en résonance : avant et après, ce carillon enchanté pénètre tout et partout. Comment cette vibration universelle pourrait-elle être limitée à ce seul instant ? Que tout être, toute chose jouisse de la pratique fondamentale du visage originel, cela est incommensurable, insondable[4]. »

S'il arrive à Dôgen de se laisser aller aux effusions lyriques du mystique qu'il est profondément, on a pu le qualifier de « mystique réaliste », car il n'en reste pas moins un philosophe rigoureux et même rationaliste. Son analyse de nos conditionnements, aiguë et subtile, témoigne d'une remarquable connaissance de l'être humain en ses imperfections, mais aussi de ses immenses possibilités, car ce qu'en lui il considère est moins son apathie matérialiste, morose et résignée que sa nature profonde d'« être pour l'Éveil », d'être qui peut et ne peut s'accomplir que par l'Éveil, devenant alors non un surhomme, mais un véritable être humain.

Mais peut-être est-ce trop demander. Peu après la mort de Dôgen, le Shôbôgenzô tomba dans l'oubli. Il ne fut redécouvert qu'à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle, puis fut de nouveau oublié. Ce n'est qu'au XXe siècle que l'on recommença à l'étudier, plus seulement au Japon, mais aussi en Occident.

Parallèlement, l'école Sôtô n'avait cessé de décliner. La succession de Dôgen Zenji, fidèlement assurée par Koun Ejô, devint ensuite difficile. Le troisième abbé d'Eihei-ji, Tettsu Gikai fut mal accepté et il dut s'éloigner. Son successeur, Keizan Jôkin (1268-1325) fonda une autre lignée, d'abord dissidente, dont le centre fut le temple Sôji-ji et qui se répandit dans le Japon. Eihei-ji tombait en ruine, le monastère ne fut restauré qu'au début du XIXe siècle par l'abbé Gentô Sokuchu (1729-1807), qui publia aussi l'édition officielle et intégrale du Shôbôgenzô.

Si le Zen sôtô s'est depuis une quarantaine d'années répandu en Amérique, puis en Europe, c'est grâce à l'initiative courageuse de quelques maîtres, tels Shunryû Suzuki (1905-1971) en Californie et Taisen Deshimaru (1914-1982) en France, qui pratiquèrent et firent pratiquer le vrai Zen de Dôgen, le Zazen, autrement dit shikantaza.
Jacques BROSSE

Notes :

  1. Fukanzazen-gi, S 5-39.
  2. Genjo kôan, 4.
  3. 3,0 et 3,1 Dans l'antique tradition chinoise, les « Sources jaunes » sont les sources souterraines, demeures des morts, mais aussi réservoirs des vies futures. Ce récit traditionnel ne figure dans les textes qu'avec le T'ien-shông kugn-tông (« Annales de la grande diffusion de la lampe ») de 1029.
  4. Bendô-wa, § 6.

Bibliographie

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