Le livre des sagesses/Détachement, confiance et abandon/Gakudôyôjin-shû, Dôgen

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« C'EST LE MOI
QUI EST LA CAUSE
DE TOUTES NOS ERREURS »
Dôgen, Gakudôyôjin-shû

L'esprit d'Éveil (bodhichitta) a reçu toutes sortes de noms, il n'en est pas moins unique. Le Patriarche Nâgârjuna a écrit : « L'esprit qui médite sur l'apparition et la disparition, qui considère l'impermanence du monde, on le nomme esprit d'Éveil. » S'il en est ainsi, ne peut-on dire qu'il faut d'abord s'appuyer sur cet esprit-là ?

En vérité, lorsqu'on médite sur l'impermanence, il ne saurait être question du moi et du mien, ni d'amour-propre ni d'intérêt. On s'effraie de la rapidité du temps qui passe, aussi pratique-t-on avec ardeur, comme si l'on voulait fuir un feu qui brûlerait sur notre tête. De quelque côté qu'on se tourne, on observe l'inconsistance du corps et de la vie ; aussi pratique-t-on avec autant de zèle que le Bouddha. [...] L'esprit de la méditation sur l'impermanence est la forme préalable de l'esprit d'Éveil.

Celui qui s'entraîne à oublier le moi et le mien, ne serait-ce qu'un instant, devient intime avec l'esprit d'Éveil. Car c'est le moi qui est la cause de toutes nos erreurs. Lorsque s'élève en nous l'idée du moi, asseyons-nous tranquillement et examinons minutieusement ce que sont l'origine et l'existence de notre corps interne et externe. Le corps avec ses cheveux et sa peau que nous recevons de nos parents naît de deux gouttes, l'une rouge, l'autre blanche. Du commencement à la fin, il n'est que vacuité. Comment pourrait-il constituer notre véritable moi ? Le savoir, qui résulte de l'exercice de la pensée et de l'acquisition de connaissances, n'est-il pas limité à la durée de la vie ? Qu'arrive-t-il lorsque cessent inspiration et expiration ?

Y a-t-il quelque chose à quoi l'on puisse se raccrocher ? Seul l'ignorant peut s'illusionner sur un moi qui est en fait un non-moi, sur un monde qui est par nature impermanent ; seul, il peut refuser de pratiquer le Dharma, s'en détourner et même l'avoir en aversion. N'est-ce pas là s'égarer ?

En tête de son Gakudôyôjin-shû (« Pour inciter l'esprit à étudier la Voie »), qui fut enseigné au printemps de 1234 par Dôgen, qui venait de fonder son premier monastère, le Kôshô Hôrin-ji à Uji, près de Kyôto, il définit d'abord ce qu'est l'esprit d'Éveil (bodhichitta), l'Eveil dans l'esprit de l'homme, de la possibilité de l'Eveil, et donc une incitation pressante à s'engager dans la Voie. Le Gakudôyôjin-shû est l'un des rares textes écrits en chinois par Dôgen, et non en japonais, parce qu'ici il s'adresse aux moines qui n'écrivaient alors qu'en chinois. Il entend leur démontrer la supériorité de la méthode de l'école Zen sôtô. qui, à la différence des autres écoles du bouddhisme japonais, soutenait que la condition primordiale de l'Eveil était le parfait renoncement à soi-même.
Jacques BROSSE

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