Le livre des sagesses/Compassion, amour du prochain, action sur le monde/Autobiographie, Gandhi

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« SERVIR EST UNE RELIGION »
Gandhi, Autobiographie
Si je me suis trouvé entièrement absorbé par le service de la communauté, la raison profonde en a été mon désir d'accomplissement de l'être. Servir est une religion ; et j'avais embrassé cette foi, dans le sentiment que ce n'était qu'en servant que l'on pouvait atteindre à Dieu. Et servir, pour moi, c'était servir l'Inde, parce que la chose, dans mon cas, allait de soi, parce que j'y étais naturellement porté.

[...]

L'homme et ses actes sont deux choses distinctes. Alors qu'une bonne action doit appeler l'approbation, et une mauvaise, la réprobation, le fauteur de l'acte, qu'il soit bon ou mauvais, mérite toujours respect ou pitié, selon le cas. « Hais le péché, non le pécheur » — c'est là un précepte que l'on applique rarement, s'il est aisé à comprendre ; et c'est pourquoi le venin de haine se répand si vite dans le monde.

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L'ahimsâ est le fondement de la quête de vérité. Il n'est pas de jour où je ne m'aperçoive, en réalité, que cette quête est vaine, si elle ne se fonde pas sur l'ahimsâ. S'opposer à un système, l'attaquer, c'est bien ; mais s'opposer à son auteur, et l'attaquer, cela revient à s'opposer à soi-même, à devenir son propre assaillant. Car la même brosse nous a peints ; nous avons pour père le même et unique Créateur, et de ce fait les facultés divines que nous recélons en nous sont infinies. Manquer à un seul être humain, c'est manquer à ces facultés divines, et par là même faire tort non seulement à cet être, mais, avec lui, au monde entier.

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L'uniformité de mon expérience m'a convaincu qu'il n'est d'autre Dieu que la Vérité.

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Mais il est une chose que je puis affirmer avec assurance, en tout cas, comme étant le fruit de toutes mes expériences : c'est que l'on ne peut avoir une vision parfaite de la Vérité qu'après avoir entièrement atteint, au préalable, à l' Ahimsâ.

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Pour voir face à face, dans son universalité et son imprégnation de toutes choses, l'Esprit de Vérité, il faut être en mesure d'aimer comme soi-même la plus chétive des créatures. Et qui aspire à cela, ne peut se permettre de s'exclure d'aucun domaine où se manifeste la vie. C'est pourquoi mon dévouement à la Vérité m'a entraîné dans le champ de la politique ; et je puis dire sans la moindre hésitation, mais aussi en toute humilité, que ceux-là n'entendent rien à la religion, qui prétendent que la religion n'a rien de commun avec la politique.

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On ne saurait s'identifier avec tout ce qui vit sans pratiquer la purification de soi ; sans cette dernière, l'observance de la loi d' Ahimsâ ne sera jamais que rêve vide de sens ; qui n'a le cœur pur, n'atteindra jamais à Dieu. Il s'ensuit que purification de soi signifie purification à tous les stades, dans tous les domaines de la vie. Rien n'est plus contagieux que la purification ; la purification de soi conduit donc nécessairement à la purification de ce qui est autour de soi.

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Mais le chemin de la purification de soi est âpre et raide. Pour atteindre à la pureté parfaite, il faut libérer de toute passion la pensée, la parole et l'acte, surplomber les courants contraires de la haine et de l'amour, de la répulsion et de l'attachement. Je sais que je suis encore loin de posséder cette triple pureté, en dépit des combats que je livre sans trêve pour y arriver. Voilà pourquoi le monde peut bien me louer : je ne saurais m'en émouvoir ; en fait, la louange m'est souvent une piqûre cuisante. La conquête des passions subtiles me paraît entreprise infiniment plus dure que la conquête physique du monde par la force des armes. Depuis mon retour aux Indes, pas un instant je n'ai cessé de vérifier la persistance, au tréfonds de moi-même, des passions dormantes et latentes. La conscience que j'en ai, m'a pénétré d'un sentiment d'humiliation, mais non de défaite. L'expérience, les expériences, m'ont soutenu et donné de grandes joies. Mais je sais qu'il me faudra passer encore par un chemin ardu qui s'étend devant moi. Il me faudra me réduire à néant. Tant que l'homme ne se place pas, de son plein gré, au dernier rang de ses frères humains, il n'est pas de salut pour lui. L' Ahimsâ, c'est l'extrême confin de l'humilité.

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L'abondance des écrits de Gandhi contraste avec le nombre très limité de livres véritables qu'il publia de son vivant. A ce titre, l' Autobiographie est un document vraiment exceptionnel. À l'époque où elle fut écrite, il existait déjà une biographie importante — celle de Romain Rolland — sur cet homme qui apparaissait comme remarquable aux yeux de ses contemporains. Si Gandhi se chargea lui-même de rédiger ses mémoires, c'est qu'il souhaitait faire passer un message, et c'est là sans doute une des premières caractéristiques de la pensée gandhienne : contrairement à d'autres saints indiens, la pensée n'est, chez lui, jamais dissociée de l'action et il eut toujours cet esprit « missionnaire » qui consiste à vouloir changer l'homme et améliorer le monde. En second lieu, si lui-même prit l'aspect d'un saint traditionnel, il sut, dans le même temps, mettre à profit les moyens modernes de communication et le livre lui parut un outil privilégié. L'influence de cette autobiographie a d'ailleurs été inestimable et elle a permis de faire connaître sa vie et sa pensée à des millions de personnes.

Là ne s'arrête cependant pas la liste des traits remarquables de son autobiographie dont on commencera par dire qu'elle est historiquement marquée. En effet, elle contient l'essentiel des données que nous possédons sur les premières années de la vie de Gandhi et les pages qui s'y rapportent sont donc très régulièrement citées, parfois à la lettre. Or à ce stade déjà une autre remarque fondamentale s'impose. L'autobiographie a été rédigée au début des années 1920, alors même que Gandhi était condamné au silence politique. Il venait de connaître un échec cuisant et l'on peut penser que le recours à l'écriture constitue une manière de repenser son action et de préciser son message. L' Autobiographie exprime donc la pensée de l'homme politique, âgé de près de soixante ans lorsqu'elle paraît en 1927, et elle est relativement peu fiable sur le plan historique. En vérité, elle va contribuer à transformer l'homme complexe, ambigu et même contradictoire que Gandhi n'a cessé d'être en une image, on serait tenté de dire une icône. Comme on l'a dit, Gandhi ne laissa à nul autre que lui-même le soin de façonner cette image qui, pourtant, avait déjà des allures hagiographiques dans l'œuvre de Rolland.

Le caractère construit de cette image apparaît nettement dans la place que Gandhi accorde à la lecture du Râmâyâna qui le « plonge dans le ravissement » et dont il suggère qu'il peut même s'avérer capable de guérir la lèpre. Ces quelques lignes montrent que la religion fait d'abord partie de l'expérience individuelle et que, dès lors, elle relève avant tout de l'émotion. De plus, la préoccupation pour le corps, la santé et la diète n'est jamais très éloignée du domaine religieux. Dans le même temps, Gandhi met aussi l'accent sur les fondements indiens de la pensée. À cette époque, il a non seulement renoncé au christianisme, mais il a aussi gommé de sa pensée toute référence occidentale ; il a en tout cas indianisé ses concepts. Il ne se réfère pas pour autant aux textes indiens : c'est toujours « sa » lecture, et partant « son » interprétation personnelle, qu'il propose désormais. On trouve ces références chrétiennes dans le second texte qui, par certains aspects, a des allures initiatiques : il retrace, en effet, une partie de son itinéraire religieux, sa connaissance des autres traditions et son aboutissement, qui n'est au fond qu'un retour aux sources, à la racine de la civilisation indienne, qu'il confesse ne pas très bien maîtriser (par exemple dans ses remarques sur le yoga). Le texte ne manque pas d'ambiguïté puisque le respect des autres religions n'empêche pas leur rejet. Il conduira ainsi Gandhi vers une conception assez rigide des traditions religieuses qui lui fera dire qu'un musulman est avant tout un musulman. Un autre trait fondamental de sa pensée religieuse réside dans l'action : « servir est une religion », la contemplation ne peut être pour lui une finalité en soi.

Sa conception de l' ahimsâ traduit d'ailleurs bien cette association entre la pensée et l'action. La non-violence n'est pas pour lui une forme de quiétisme, mais elle est compassion et même davantage puisqu'il lui arrive de traduire le terme d' ahimsâ par amour ou chanté. De là aussi vient le lien qu'il fait entre religion et politique, entre la maîtrise de soi et la commisération. On retrouve ainsi chez lui cette idée qu'il n'est d'autre Dieu que la Vérité, idée qui pourrait faire penser que sa religion personnelle ne reconnaît pas vraiment de divinité personnelle. On peut alors arguer qu'elle ne se différencie guère d'une espèce de morale combinant maîtrise de soi et amour du prochain : pourtant Gandhi ne cessera de parler de « religion » et de « dieu » et, précisément, il rejette le communisme en raison de son athéisme. Pour Gandhi enfin, Dieu est la vérité ou encore l'« Esprit de vérité » et il n'est possible de l'atteindre que par l'amour des autres créatures. Cette pensée n'est évidemment pas totalement coupée de la tradition hindoue, mais elle n'en est pas non plus le reflet. La pensée de Gandhi est bien un mélange de conceptions issues des influences successives qui s'imposèrent à lui au cours des années. On notera enfin l'aspect peu ritualisé et institutionnalisé de ses conceptions religieuses.
Robert DELIÈGE

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