Le livre des sagesses/Combat contre les épreuves et discipline/Akhbâr al-Hallâj, Hallâj

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« MA MORT, C'EST DE SURVIVRE
ET MA VIE, C'EST DE MOURIR »
Hallâj, Akhbâr al-HalIâj
Ibrâhîm fils de Fâtik dit : « J'entrai un jour, à l'improviste, chez Hallâj, dans sa cellule de prison. Il se tenait à l'envers, le haut de la tête contre terre et disait : "Ô toi, qui par ta présence, te tiens lié à mon cœur ; qui, par ton absence, t'éloignes de moi, de la même manière que l'éternité est loin de la temporalité. Tantôt tu te manifestes à moi et je te suppose être le Tout, tantôt tu te caches à moi, et je proclame ta négation. Ni ton absence ne me laisse vivre, ni ta présence ne me profite. Te combattre ne m'enrichit point et être en paix avec toi ne me procure aucune sécurité." Alors, il s'aperçut que j'étais là, il se mit debout et me dit : "Entre, ne te gêne pas." J'entrai et m'assis en face de lui. Je m'aperçus que ses yeux scintillaient comme deux flammes. Il me déclara alors : "Mon fils, certains témoignent de mon impiété et d'autres professent ma sainteté. Or, ceux qui croient en mon impiété me sont plus chers et sont plus chers à Dieu que ceux qui proclament ma sainteté. — Pourquoi cela. Maître ? — Parce que ceux qui témoignent de ma sainteté le font à cause de la bonne opinion qu'ils ont de moi ; tandis que ceux qui témoignent de mon impiété le font par zèle pour leur religion. Or quiconque fait preuve de zèle pour sa religion est plus cher à Dieu que celui qui prend en estime une créature quelconque. Et toi, Ibrâhîm, que diras-tu lorsque tu me verras crucifié au gibet, mis à mort et brûlé ? Ce sera là pourtant le plus joyeux jour de mon existence." Il me dit ensuite : "Ne reste pas plus longtemps. Va avec la paix de Dieu." »
Ibrâhîm fils de Fâtik dit : « Lorsqu'on amena Husayn fils de Mansûr [al-Hallâj] pour le crucifier, il jeta un regard au gibet et aux clous et rit si fort que les larmes lui en vinrent aux yeux. Il se tourna ensuite vers la foule et aperçut Shiblî [le mystique]. Il lui dit alors : " Ô Abu Bakr, as-tu avec toi ton tapis de prière ? — Oui, Maître, répondit Shiblî. — Étends-le pour moi", dit Hallâj. Shiblî étendit le tapis et Husayn accomplit sa prière en deux prosternations. Je me trouvai auprès de lui et l'entendis. Il récita, à la première prosternation, l'Ouverture [la Fâtiha] du Coran ainsi que ces Paroles de Dieu : "Certes, nous vous ferons passer par les épreuves de la crainte et de la faim" [Coran 2,155]. À la deuxième prosternation, il récita encore l'Ouverture, puis ces Paroles : "Toute personne doit goûter à la mort" [Coran 3, 185]. Après avoir accompli sa prière, il dit beaucoup de choses, mais je ne me rappelle que ceci : "Mon Dieu ! Tu apparais de tous côtés mais ne dépends d'aucun côté. Je Te conjure par la garantie que Tu apportes à mon dû et par la garantie que j'apporte à Ton dû : la garantie par moi de Ton dû s'oppose maintenant à la garantie par Toi de mon dû ; car ma garantie relève de Tordre humain et Ta garantie de Tordre divin. Or, de même que mon humanité s'efface dans Ta divinité sans s'y mêler, de même Ta divinité s'empare de mon humanité sans mélange. Je Te conjure encore, par Ta pérennité qui englobe ma temporalité, et par ma temporalité recouverte par Ta pérennité ; accorde-moi de Te remercier de cette faveur que tu m'as faite, ayant privé les autres de Ta face et interdit à tout autre de fixer le regard, comme Tu me l'as permis, sur les abîmes de Ton mystère. Or, Tes serviteurs se sont réunis pour me tuer, par zèle pour ta religion et par volonté de se rapprocher de Toi. Pardonne-leur ! Car, si Tu leur avais dévoilé ce que Tu m'as dévoilé, ils n'eussent pas agi comme ils ont agi. Et si tu avais dérobé à mes visions ce que Tu as dérobé aux leurs, je ne subirais point l'épreuve que je subis. Gloire à toi pour ce que Tu as fait et Gloire à Toi pour ce que Tu décides." Puis il se tut et se mit à converser doucement avec Dieu. Et il récita : "Tuez-moi, mes amis, cardans mon meurtre se trouve ma vie. Ma mort, c'est de survivre et ma vie c'est de mourir". À ce moment, s'approcha de lui Abu l-Hârith, le bourreau. Il lui porta un coup qui lui taillada le nez. Le sang se mit à couler sur ses cheveux blancs. Shiblî poussa un grand cri et déchira sa robe, tandis que Wâsitî et un groupe d'ascètes tombaient sans connaissance. Une émeute faillit éclater au pied du gibet. Ce fut alors que les gardes firent ce qu'ils firent. »
Akhbâr al-Hallâj (Histoires de Hallâj) est un recueil de textes d'origines diverses sur le grand mystique supplicié de l'islam. Compilées par des hallâjiens, très probablement iraniens et irakiens, les « Histoires » sont issues de sources historiographiques, littéraires, mystiques ou encore prosopographiques. Certains morceaux sont d'une intensité dramatique remarquable. Les textes que nous avons choisis constituent les chapitres 1 et 3 du recueil. La traduction est faite sur la base de celle de Louis Massignon-Paul Kraus dans Akhbâr al-Hallâj. Recueil d'oraisons et d'exhortations du martyr mystique de l'islam, Paris, Vrin, rééd. 1975, p. 103 et 106.
Mohammad Ali AMIR MOEZZI

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