Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Résistant de l'Âme, Gandhi

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Gandhi
Résistant de l'Âme
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1869 Pour l'apôtre de la non-violence que fut Gandhi, Jésus en était le maître. Et c'est probablement ce qui explique l'impact incroyable que l'action du Mahatma eut sur les esprits européens de son temps. Reprenant les idées libertaires sur la désobéissance civile, le « petit fakir nu » fit passer le combat non-violent du religieux au politique.
1948

Le 6 avril 1930, au terme de la Marche du sel – une épopée qui a bouleversé l'Inde jusque dans le moindre petit village –, Gandhi arrive sur la plage de Dandi et y ramasse un peu de sel, geste qui fait de lui un hors-la-loi selon la réglementation fiscale de l'Empire britannique. Puis il a cette parole qui résume toute son action : « Le poing qui tient ce sel peut être brisé, mais ce sel ne sera pas rendu volontairement. » Cinquante ans après la victoire finale que l'on pouvait déjà deviner à travers cette phrase – l'indépendance de l'Inde fut proclamée le 15 août 1947 –, la non-violence reste un défi, peut-être le défi du XXe siècle, posé par Gandhi à l'humanité.
Comment définir cette non-violence dont Gandhi s'est fait le héraut, et qui a beaucoup plus bouleversé la pensée occidentale que ce qu'il paraît a priori ? "La véritable traduction de l' ahimsa indienne serait, si ce mot n'était pas dévalorisé par l'ironie qu'il véhicule, « innocence ». Même préfixe privatif – le a de ahimsa correspond au latin in –, même substantif évoquant le désir de nuire, de faire violence à un être vivant – le latin nocere a rapport à flex, necis, la mise à mort, le meurtre. Ainsi l' ahimsa procède du refus de vivre aux dépens de la vie d'autrui, au prix de la mort de l'autre. On sait qu'en Inde un tel refus est profondément enraciné dans la culture religieuse, et l'on retrouve la notion d' ahimsa à la fois dans le jaïnisme, dans le bouddhisme et dans la pratique du yoga.
La loi de la majorité n'a rien à dire
là où la conscience doit se prononcer.
Gandhi écrit un article pour The Haridjan – « bénis de Dieu », le mot qu'employait le mahatma pour parler des intouchables.

Le jaïnisme

La première de ces trois traditions, fondée au VIe siècle avant Jésus-Christ par Mahâvira, le Grand Héros, porte la non-violence à son niveau le plus exigeant – le plus excessif, diront certains –, puisque les pratiquants vont jusqu'à organiser leur vie quotidienne de façon à ne pas avaler ni écraser le plus petit être vivant. Le bouddhisme, lui, dont il est toujours important de se rappeler qu'il est né en Inde, même s'il en est aujourd'hui pratiquement absent, compte une non-violence pragmatique au nombre de ses préceptes. Surtout, le Bouddha a tenté de diagnostiquer ce qui, en l'homme, provoque la souffrance {dukkha) et, par voie de conséquence, le désir de faire souffrir. Il a aussi, par la notion d'interdépendance universelle des êtres vivants, donné à comprendre que la violence, en réalité, n'est autre qu'un suicide. Quant au yoga classique, qui se fonde sur les Yoga-Sutras de Patanjali, et qui se retrouve peu ou prou dans la plupart des pratiques de méditation indiennes, il institue l' ahimsa comme première des « cinq règles de vie dans la relation aux autres », et le sutra II, 35 met en évidence la « contagion positive » que provoque le dépassement radical de toute peur, et donc de toute violence : « Si quelqu'un s'est installé dans la non-violence, autour de lui, l'hostilité disparaît. »
Ce triple enracinement religieux de la non-violence gandhienne, le Mahatma l'a constamment reconnu et affirmé. Sa part d'innovation, qu'il ne tenait d'ailleurs pas à sur-estimer, consiste peut-être à relier cette tradition indienne de l' ahimsa à l'esprit évangélique d'une part, à l'action politique dans un contexte moderne d'autre part.
Grand lecteur et admirateur de Tolstoï – non de ses romans mais des derniers écrits sur la vie évangélique que l'écrivain russe prôna dans ses vieux jours – Gandhi, qui avait fait ses études en Angleterre, eut très tôt le sentiment d'une proximité entre l' ahimsa et la compassion universelle de Jésus. Il perçoit bien le caractère politiquement subversif du message évangélique, et fait siens la priorité accordée aux pauvres et aux exclus, l'exigence du pardon, l'enracinement dans une confiance radicale qui ne fait plus craindre aucune puissance temporelle. A ses yeux, le christianisme est encore une idée dont on n'a pas fait l'expérience et qui reste à explorer. Ce regard oriental et « naïf » – c'est-à-dire neuf, et non pas simpliste – sur ce maître de la non-violence qu'est pour lui Jésus, est certainement pour quelque chose dans l'impact extraordinaire qu'eut sur les esprits européens ce petit « fakir à moitié nu », comme le qualifiait avec mépris Winston Churchill.

Vocabulaire occidental

De plus, juriste de formation, lecteur de Rousseau et de Voltaire, Gandhi sait utiliser le vocabulaire de ses contemporains occidentaux pour les convaincre de la légitimité de son « combat du droit contre la force » – the battle of Right against Might. Il met en évidence le caractère fictif et mensonger d'une démocratie qui ne vit pas sous un régime de réelle non-violence, les deux notions étant pour lui foncièrement indissociables. Il tire parti du fait que dans l'État moderne, l'ordre se fonde théoriquement sur la volonté générale, et que donc les administrés sont toujours co-responsables des abus de pouvoir de leurs dirigeants : « Ce ne sont pas tant les fusils britanniques qui sont responsables de notre sujétion que notre coopération volontaire. »
Pour mettre fin à la tyrannie, il suffit donc de décider une fois pour toutes, et fermement, de ne plus coopérer avec elle. Reprenant les idées du poète libertaire américain Henry David Thoreau sur la désobéissance civile, il en fait le corollaire politique de l' ahimsa comprise jusqu'alors en Inde comme une simple éthique individuelle et une ascèse spirituelle.
Ainsi, par une subtile association de notions orientales et occidentales, Gandhi fait passer la non-violence du domaine religieux à celui du combat révolutionnaire. « La non-violence m'est un credo, dit-il, le souffle de ma vie. Mais je ne l'ai jamais proposée à l'Inde comme un credo... Je l'ai proposée au Congrès comme une méthode politique destinée à résoudre des problèmes politiques. » Lorsque l'on s'est fait l'image d'un Gandhi « doux rêveur », on est surpris, en lisant ses innombrables discours et écrits, de voir à quel point il est un combattant. Un combattant pour la paix, certes, mais qui ne néglige pas d'employer un vocabulaire militaire comme métaphore et, par exemple, de parler de « guerre sainte ». Il est vrai que, même lorsqu'il adopte une rhétorique de soldat, Gandhi se rapproche plus de l'esprit des arts martiaux orientaux que de la polemologie – l'étude sociologique de la guerre – occidentale : « Je cherche, dit-il, à émousser complètement l'épée du tyran, non pas en le heurtant avec un acier mieux effilé, mais en trompant son attente de me voir lui offrir une résistance physique. Il trouvera chez moi une résistance de l'âme qui échappera à son étreinte. Cette résistance d'abord l'aveuglera, ensuite l'obligera à s'incliner. » Le refus de l'agressivité, chez lui, est à la fois une question de morale et une question d'efficacité : en oubliant que la fin est déjà contenue dans les moyens que l'on prend pour l'atteindre, le révolté violent lutte contre l'injustice et, en même temps, la reproduit ; inversement, « la nature même de la résistance non-violente est telle que les fruits du mouvement sont contenus dans le mouvement lui-même ».
Dans tous les cas, la non-violence de Gandhi correspond à une prise de risque délibérée et non à une fuite du danger. Elle « n'autorise pas à fuir le danger et à laisser sans protection ceux qui nous sont chers. S'il faut choisir entre la violence et la fuite peureuse, je ne peux que préférer la violence à la couardise ».


Une non-violence relative

Départ de la Marche du sel le 12 mars 1930 dans les environs d'Ahmedabad.
Comme le remarque le meilleur spécialiste français de la stratégie de la non-violence, Jean-Marie Muller, « plus que quiconque, Gandhi a conscience qu'il serait insensé de prétendre vivre une non-violence absolue, c'est-à-dire, selon l'étymologie de ce mot, déliée de la réalité ; la non-violence de l'homme ne peut être que relative, c'est-à-dire reliée à la réalité. Tant que nous sommes des êtres incarnés, affirme-t-il, la non-violence parfaite n'est qu'une théorie comme celle du point ou de la ligne droite d'Euclide, mais nous devons nous efforcer de nous en approcher à chaque instant de notre vie. (Mais) si la non-violence ne peut être absolue, elle doit être radicale – du latin radix, qui signifie racine –, c'est-à-dire qu'elle doit s'efforcer de déraciner la violence, de la faire dépérir en détruisant ses racines culturelles, idéologiques, sociales et politiques. » Et ce grand connaisseur de l'épopée gandhienne d'expliquer comment la non-violence est devenue avec Gandhi une méthode, « l'œuvre d'un homme pratique aux prises avec des problèmes pratiques », selon les paroles du Mahatma lui-même. Symbole de ce passage de l'utopie à une nouvelle pratique politique, l'abandon par Gandhi de l'expression « résistance passive », qu'il avait d'abord utilisée en Afrique du Sud, et la décision de la remplacer par le terme sanskrit satyagraha pour désigner son mouvement – satya désignant la vérité, et agraha la fermeté. L'ancienne expression, explique Jean-Marie Muller, « porte la marque de l'idéologie dominante selon laquelle il ne peut y avoir d'action que violente ; dès lors, le refus de la violence ne peut exprimer que la passivité. C'est ainsi que la non-violence se trouve discréditée sous prétexte qu'elle ne peut que faire le jeu des oppresseurs en désarmant les opprimés et en les condamnant à l'inaction ».
Aujourd'hui, donc, regarder le défi gandhien avec loyauté, c'est refuser de porter cet homme au pinacle comme un saint laïc ou comme un merveilleux utopiste, ce que l'on fait souvent pour mieux le tenir à distance. C'est au contraire essayer de tirer toutes les conséquences pratiques de la formidable révolution culturelle dont il s'est fait le prophète, par laquelle le spirituel vient subvenir le politique et lui redonner un autre sens.

Jésus

« C'est le Sermon sur la Montagne qui m'a fait aimer Jésus. J'ose dire que je n'ai jamais été intéressé par le Jésus historique. Peu m'importe si quelqu'un a prouvé que l'homme nommé Jésus n'a jamais existé, et si ce qui est raconté dans les évangiles est une invention de l'imagination de ceux qui les ont écrites. Car le Sermon sur la Montagne serait encore vrai pour moi.
Par conséquent, en lisant toute l'histoire sous ce jour, il me semble que le christianisme reste encore à être vécu, à moins que l'on dise que là où il y a un amour illimité et aucune idée de vengeance, c'est le christianisme qui est vécu. Mais alors il dépasse toutes les frontières et tout enseignement livresque. C'est quelque chose d'indéfinissable qui ne peut pas être prêché aux hommes, qui ne peut pas être transmis de bouche à oreille, mais du coeur au cœur. Mais le christianisme n'est généralement pas compris dans ce sens...
Bien que nous chantions "Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre", il n'y a aujourd'hui ni gloire à Dieu ni paix sur terre... Quand la paix sera établie, nous n'aurons plus besoin de démonstrations, mais cela retentira dans nos vies, non seulement dans nos vies individuelles, mais dans nos vies collectives. Nous pourrons dire alors que le Christ est né. Alors nous ne penserons pas qu'un jour particulier de l'année est celui de la naissance du Christ, mais que celle-ci est un événement qui revient sans cesse et peut s'accomplir dans la vie de chacun... »
     Discours devant une assemblée de chrétiens, Noël 1931  

En neuf dates...

1869
Naissance à
Porbandar.
1893
Gandhi est
conseiller juri-
dique en
Afrique du
Sud. Il y
fonde le
Congrès
indien du
Natal et
commence
sa lutte non-vio-
lente pour les
droits de la
communauté
indienne.
1908
Premier
séjour
en prison.
1914
Après la
signature
d'un accord
sur les droits
des Indiens
en Afrique du
Sud, il rentre
en Inde et se
lie aux milieux
indépendan-
tistes.
1924
Premier jeûne
pour la récon-
ciliation entre
hindous et
musulmans.
1930
Gandhi lance
la Marche du
sel, qui le
conduira en
prison...,
mais aussi à
la Conférence
de la Table
ronde, à
Londres.
1932
Premier jeûne
pour la
reconnais-
sance des
droits des
intouchables.
1947
Après la
proclamation
de l'indépen-
dance, il
entame un
jeûne pour
mettre fin aux
violences
entre hindous
et musul-
mans.
1948
Il est assas
siné par un
extrémiste
hindou.

Pour en savoir plus

De Gandhi :
Autobiographie ou mes expériences de vérité (Puf, 1 964).
Lettres à l'ashram (Albin Michel, 1960).
Tous les hommes sont frères. Vie et pensées du Mahatma Gandhi d'après ses œuvres (Gallimard, 1969).
Sur Gandhi :
Gandhi, la sagesse de la non-violence, de Jean-Marie Muller (DDB, 1994).
Le Principe de non-violence. Parcours philosophique, de Jean-Marie Muller (DDB, 1995).
Gandhi, athlète de la liberté, de Catherine Clément (Gallimard, 1989).
La Vie de Gandhi. Au fil de l'amour, de Martine Laffon (Albin Michel/Jeunesse).
Gandhi l'insurgé. L'épopée de la Marche du sel, de Jean-Marie Muller (Albin Michel, 1997).
Gandhi, de Guy Deleury (Pygmalion, 1 997).

Liens utiles :

Note

1) N'oublions pas qu'en dehors de véritables amis et disciples, comme Romain Rolland ou Lanza Del Vasto, la démarche de Gandhi a fasciné des hommes comme Louis Massignon, Martin Luther King, le théologien Dietrich Bonhoeffer ou le philosophe juif Martin Buber.

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