Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Le penseur de l'exil, Moïse Maïmonide

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Moïse Maïmonide
Le penseur de l'exil
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1135 Maïmonide est chassé, par la dynastie musulmane des Almohades, de son Andalousie natale qui n'est plus ce havre de paix où les trois monothéisme vivaient en bonne entente... L'exil lui donnera cette ouverture d'esprit qui lui fera concilier le judaïsme traditionnel avec les acquis de la philosophie grecque. Un précurseur, très controversé à son époque, du judaïsme moderne.
1204

Lorsque Moïse ben Maïmon naît en 1135 à Cordoue, en Andalousie, l'âge d'or du monde séfarade (les Juifs d'Espagne) est révolu. Depuis la conquête de la péninsule ibérique par les musulmans, en 711, les Juifs n'avaient cessé de prendre de l'importance dans une société régie par un islam tolérant et ouvert à tous les courants culturels. Libres de pratiquer leur culte, souvent enrichis par l'extraordinaire développement économique d' Al Andalous (l'Espagne musulmane), enrichis aussi par un bouillonnement culturel auquel ils participaient activement, les Juifs de Cordoue, de Séville ou de Grenade en auraient presque oublié qu'ils étaient soumis au statut de dhimma, cette protection contractuelle qui faisait des non musulmans des citoyens inférieurs : n'avaient-ils pas vu certains de leurs coreligionnaires accéder aux plus hautes fonctions au sein des cours royales, et même à la plus prestigieuse, celle de vizir ?
Chaque fois que tu comprendras qu'une chose qu'on
croyait exister en Dieu doit être niée de Lui,
chaque fois tu t'approcheras de lui d'un degré de plus.
Philosophe et médecin, Moïse Maïmonide naquit à Cordoue (Espagne) en 1135, dans cette Andalousie mythique d'harmonie et de tolérance.

Al Andalous

N'avaient-ils pas offert au monde de la littérature arabe les meilleurs poètes, philosophes et mystiques, comme Ibn Gabirol ou Bahya ibn Paqouda – eux-mêmes influencés par la spiritualité musulmane ? Oui, les Juifs d'Espagne pouvaient être fiers de cette intégration réussie. L'originalité de leur culture, d'ailleurs, commençait à les éloigner des autorités légales du judaïsme, les geonim, qui résidaient à Bagdad. A la limite, ils se sentaient plus proches des chrétiens et, surtout, des musulmans de l' Andalous que de leurs frères juifs orientaux, qui leur avaient pourtant fourni le trésor du Talmud...

Mais voilà qu'en ce début de XIIe siècle le bel équilibre andalou entre les trois religions monothéistes est en passe de s'écrouler. Déjà, en 1085, la prise de Tolède par le roi Alphonse VI a sonné le glas de cette civilisation plurielle : c'est le début de la Reconquista, de la lente et douloureuse reconquête de la péninsule ibérique par les armées chrétiennes. L'empire des Almorávides faiblit, les mentalités religieuses se crispent, les Juifs pressentent un danger imminent. Et, soudain, en 1148, une autre dynastie musulmane, les Almohades, venue du Maghreb, s'empare de l' Andalous sous prétexte de le défendre. Du jour au lendemain, Juifs et chrétiens sont soumis à la plus cruelle des alternatives : se convertir ou mourir. Beaucoup choisissent le martyre, ceux qui le peuvent prennent le chemin de l'exil, les autres simulent une adhésion à l'islam pour survivre – comme plus tard, dans l'Espagne chrétienne, des Juifs, que l'on appellera conversos ou marranes, feront semblant d'adhérer au christianisme.

Maïmonide a fait sûrement partie, pendant un temps, de ces faux convertis à l'islam qui continueront à pratiquer en secret leur Torah, ou au moins à l'étudier, avant de profiter de la première opportunité pour s'enfuir. Lorsque les Almohades investissent Cordoue, il n'a que treize ans, et à cette catastrophe culturelle s'ajoute, la même année, la disparition de sa mère. Peu de temps après, son père, un dayyan, c'est-à-dire un juge rabbinique spécialiste du Talmud, l'emmène sur les chemins de l'exil : ils circulent en Espagne, puis s'installent à Fès, au Maroc, où ils demeurent dix ans. C'est là, au cœur de l'empire almohade (mais certainement sous une fausse identité religieuse), que Maïmonide étudie les philosophies antiques à travers leurs traductions arabes, et publie son Traité de logique, inspiré du philosophe grec Aristote. C'est là aussi qu'il commence à annoter le Talmud et qu'il s'initie à la médecine. Lui et son père publient, au cours de ce séjour, une Lettre de consolation à destination des Juifs qui se trouvent dans la même situation qu'eux. S'inscrivant en faux contre certains rabbins radicaux, ils essaient de démontrer qu'il est inutile, et même néfaste, d'aller au-devant du martyre pour échapper à la conversion, l'islam ne pouvant être assimilé à une idolâtrie. On peut légitimement simuler celle-ci, en attendant la première occasion pour s'exiler dans un pays plus libre.

Départ pour la Palestine

Joignant le geste à l'écrit, les Maïmon s'embarquent ensuite pour la Palestine, alors déchirée par les Croisades, avant de s'installer en Egypte. Dans ce pays, musulman lui aussi, mais beaucoup plus tolérant que celui des Almohades, et qui comprend une importante communauté juive, Maïmonide va vite s'imposer auprès de ses coreligionnaires comme le plus grand « décisionnaire », celui à qui on demande de trancher dans les controverses sur l'interprétation de la Loi. Il devient l'Aigle de la synagogue, le savant incomparable à qui l'on peut faire confiance pour donner l'avis juste et sage en toutes circonstances. Il combat, par exemple, les idées des hérétiques caraïtes – qui ne reconnaissent que l'autorité de la Torah écrite et rejettent le Talmud, recueil des commentaires oraux de la Loi juive –, mais, dans le même temps, recommande de les considérer, malgré leurs « erreurs », avec le respect dû à tout Juif. Il écrit aux Juifs yéménites persécutés pour les adjurer de ne pas céder à la tentation de la conversion, et pour démontrer la supériorité du judaïsme sur l'islam et le christianisme ; mais il est le premier penseur juif à suggérer que l'avènement de ces deux religions entre dans le dessein divin, puisqu'elles ont eu le mérite de répandre le monothéisme jusqu'aux confins de la terre. Il écrit en langue arabe – avec des lettres hébraïques – et intègre parfaitement la redécouverte des philosophes grecs par les Arabes, mais c'est toujours pour mettre la science grecque du raisonnement au service de la théologie judaïque. Maïmonide est l'homme de l'équilibre. Ses seuls adversaires, en fin de compte, sont les geonim de Bagdad, héritiers des prestigieuses académies rabbiniques qui rédigèrent le Talmud – mais héritiers abusifs, dogmatiques, fermés à toute modernité, dont il contribuera à saper définitivement l'autorité.

Il devient médecin

Page de la Michneh Torah – la Seconde Torah – la pièce maîtresse de l'œuvre de Maïmonide. Il s'agit de la compilation de la loi juive la plus considérable qui ait jamais été rédigée.
Il n'est pas question, pour lui, d'accepter une quelconque rétribution pour ses services de juriste et de philosophe comme le font de nombreux rabbins, notamment les autorités de Bagdad auxquelles il s'oppose, et qui vivent aux dépens de la communauté. Aussi, le jour où son frère David, qui jusque-là pourvoyait aux besoins de la famille par son commerce de pierres précieuses, vient à périr en mer, Maïmonide décide de pratiquer le métier de médecin qu'il a appris à Fès.

Là encore, il se révèle le meilleur, jusqu'à devenir l'un des médecins de la cour du fameux sultan Saladin. Harassé de travail, il trouve néanmoins le temps de terminer son grand commentaire du Talmud, le Michneh Torah, qui lui attire immédiatement les foudres des geonim, et va donner naissance à ce que l'on appellera la « grande controverse » du judaïsme médiéval. Cette polémique atteindra un tel degré de passion que l'on verra, après sa mort en 1204, des Juifs dénoncer ses écrits auprès des dominicains !

Que reproche-t-on à Maïmonide ? D'être trop grec, de s'être laissé contaminer par le mode de pensée de la philosophie – véhiculé alors par les musulmans –, autrement dit de vouloir rationaliser le judaïsme : il sera le premier à résumer la foi juive en une liste de treize croyances fondamentales qui font toujours autorité aujourd'hui. On le soupçonne d'inciter, même involontairement, à l'abandon des pratiques religieuses et de construire une religion élitiste sur les bases de la logique aristotélicienne. Or son propos est exactement inverse : dans son autre grand chef-d'œuvre, le Guide des égarés, Maïmonide tente de donner de la Bible une interprétation crédible, débarrassée des anthropomorphismes et des lectures littérales, qui puisse convaincre tous ceux que l'exercice des sciences ou de la philosophie aurait rendus « perplexes » vis-à-vis de la foi.

Sur la trace des moissonneurs

« En vérité je suis l'un des plus humbles sages d'Espagne, dont le prestige a tant souffert de l'exil. Bien qu'étudiant jour et nuit les ordonnances de Notre Seigneur, je n'ai pu atteindre le niveau de mes prédécesseurs, eu égard à la dureté des temps et à l'oppression qui s'abattit sur moi. Car jamais nous ne pûmes vivre en paix. Nous travaillions sans relâche sans jamais trouver le répit. Comment pouvions-nous étudier la Torah alors que l'exil nous conduisait de ville en ville et d'un pays à l'autre ? J'ai fidèlement suivi la trace des moissonneurs et glané les épis de blé, beaux et moins beaux. Il n'y a pas très longtemps que j'ai trouvé une demeure. Et, n'était le secours de Mon Seigneur, je n'aurais jamais pu amasser la science dont je dispose et qui me sert aujourd'hui encore.  »
Épître au Yémen (1172).  

Limites du discours rationnel

Contre les fondamentalismes de l'époque, il défend la liberté de philosopher, mais démontre aussi sans cesse les limites du discours rationnel : sa thèse sur les attributs de Dieu selon laquelle on ne peut rien affirmer de positif sur la divinité, mais seulement dire ce qu'elle n'est pas, aura une grande influence sur ce que l'on appellera plus tard, dans le christianisme, la « théologie négative », chère aux mystiques. Maïmonide est donc à la fois le premier lecteur « moderniste » de la Bible et un fervent croyant, qui a fourni à la foi juive les moyens intellectuels d'affronter les progrès de la pensée séculière en l'ouvrant à la culture universelle. En ce sens, il a fondé le judaïsme contemporain, comme le rappelait il y a quelques années encore le grand penseur israélien Yeshayahou Leibowitz, et comme le suggère cette expression populaire : « Depuis Moïse (le prophète biblique) jusqu'à Moïse (Maïmonide), aucun autre Moïse ne s'est manifesté. »

En six dates...

1136
Moïse ben
Maïmon naît
dans une
famille de
juristes, à
Cordoue, en
Andalousie,
haut lieu du
dialogue entre
judaïsme,
christianisme
et islam.
1150
La famille
Maïmon est
chassée
d'Andalousie
par l'arrivée
des
Almohades,
musulmans
fanatiques.
1160
Après dix ans
d'errance, elle
s'installe à
Fès, au
Maroc.
Maïmonide,
qui a déjà
beaucoup
travaillé sur le
Talmud, publie
son Épître sur
la
persécution
,
avant de partir
pour la Terre
sainte et de
s'installer au
Caire, où il
devient vite
une autorité
du judaïsme.
1173
A la mort de
son frère
David, qui
subvenait à
ses besoins,
le rabbin se
tourne vers
l'exercice de
la médecine
à la cour du
sultan
Saladin.
1185
A l'apogée de
sa notoriété,
il publie le
Guide des
égarés
. Son
engagement
en faveur de
la philosophie
fait naître une
terrible
controverse
qui divisera le
judaïsme bien
après sa mort
en 1204.

Pour en savoir plus

De Maïmonide :
Le Guide des égarés (Verdier, 1999).
Epitres (Gallimard, 1 983).
Le Traité de logique (DDB, 1 996).
Sur Maïmonide :
Maïmonide, par Gérard Haddad (Belles Lettres, 1998)
Maïmonide et la mystique juive, par Moshe Idel (Le Cerf, 1991)
la Foi de Maïmonide, par Yeshayahou Leibowitz (Le Cerf, 1992)
la Liberté de philosopher, de Maïmonide à Spinoza, par Shlomo Pines (DDB, 1997).
Maïmonide, par Ami Bouganim (Éditions du Nadir, 1998).

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
www.medarus.org Biographie et actions remarquables de la vie de Maimonide (Rabbi Moshé ben Maimon, Rambam), médecin, théologien, philosophe espagnol, la plus grande figure ...
www.cosmovisions.com (Biographie)
graal.over-blog.com (Biographie)
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