Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Le maître archétypal

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Le maître archétypal
Interview de Michel Mesclin
Propos recueillis par Djénane Kareh Tager
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Qu'est-ce qu'un maître spirituel ? Un sage ? Un mystique ? Un directeur de conscience ? Un père ou une mère ? Mous avons posé la question à Michel Meslin, professeur d'histoire comparée et d'anthropologie religieuse.

Sommaire

C'est à un exercice périlleux que nous avons soumis Michel Meslin, un homme qui a consacré toute sa carrière à explorer l'histoire des religions : dresser le portrait d'un archétype, celui du maître spirituel.

Un personnage que l'on retrouve dans toutes les traditions, aussi bien religieuses que spirituelles ou philosophiques, mais auquel aucune tradition n'apporte une définition précise. Un personnage qui ne se définit d'ailleurs pas par une fonction hiérarchique ni par un quelconque diplôme, qui ne peut être imposé comme tel par une autorité tutélaire, qui ne peut non plus s'autoproclamer « maître » sans commettre le péché d'orgueil inconciliable avec ce rôle-là.

C'est par petites touches, à la manière d'un portrait impressionniste, que Michel Meslin a choisi de procéder. Comment devient-on maître spirituel ? Pourquoi Thérèse d'Avila ou Tierno Bokar ont-ils été retenus comme tels, « élus » maîtres par ceux qui ont choisi de les suivre, alors que d'autres parmi leurs contemporains, qui avaient pourtant les mêmes connaissances et des capacités intellectuelles parfois supérieures, n'ont pas été « choisis » ?

Le charisme. Tel est le secret qui entoure le maître. Un charisme qui se palpe mais ne se décortique pas. Explications...

Interview de Michel Mesclin. Propos recueillis par Djénane Kareh Tager

Michel Mesclin : Professeur émérite d'histoire comparée et d'anthropologie religieuse, il est le fondateur et le directeur honoraire de l'Institut de recherches pour l'étude des religions, à la Sorbonne (Paris-IV). Il a dirigé ou co-dirigé plusieurs sommes, notamment Quand les hommes parlent aux dieux, histoire de la prière dans les civilisations (Bayard/Centurion, 2003) et Les Religions, la Médecine et l'Origine de la vie (Odile Jacob, 2001).
Au fond, qu'est-ce qu'un maître spirituel ? Un sage ? Un mystique ? Un directeur de conscience ?

Le maître spirituel est, tout d'abord, le dépositaire d'un héritage philosophique, religieux ou de sagesse, il est aussi le garant d'une tradition qu'il va transmettre. Telle pourrait être, en un sens, la définition du professeur ou de l'enseignant, mais cela ne suffit pas à définir le maître spirituel. Un autre élément essentiel intervient : le charisme personnel qui émane de lui, et cela dans tous les systèmes, dans toutes les cultures, dans toutes les traditions où l'on retrouve des maîtres spirituels.

C'est ce charisme qui fonde son autorité ?

Son autorité – parce qu'il a évidemment une autorité pour être considéré comme un maître –, est aussi fondée sur le fait qu'il s'insère dans une succession : il est le dépositaire d'un héritage qu'il va transmettre. Il est ce que les Grecs appelaient un diadoque, littéralement un « successeur ». « Je ne puis vous dire ce que je pense que parce que je l'ai reçu de mon maître qui me l'a appris, et qui le tenait lui-même de son maître », pour reprendre une expression grecque. Les Grecs avaient « inventé » cette notion de transmission dans les écoles philosophiques, mais elle vaut aussi pour les systèmes religieux. Dans le christianisme, on parle de « succession apostolique ». Les maîtres bouddhistes font remonter leur lignée de transmission au Bouddha, et les cheiks des confréries musulmanes au Prophète de l'islam : ces derniers parlent d'ailleurs d'une silsila, littéralement une « chaîne ». Et dans le judaïsme hassidique, le tsaddiq, le juste, n'a d'autorité que parce qu'il a été lui-même formé par un tsaddiq, qui était le disciple d'un premier tsaddiq... Tout en s'insérant dans la succession, le maître apporte aussi une sagesse qu'il tire de sa propre expérience spirituelle

Au fond, le charisme du maître est-il d'abord lié à sa personnalité ou à son message ?

Comment savoir si les disciples viennent à lui, attirés d'abord par la réputation de l'homme, ou parce qu'ils considèrent qu'il est le meilleur connaisseur de telle voie ou telle tradition ? Je crois que ces deux éléments sont intimement mêlés.

Parlons donc des disciples. On suppose qu'il existe une relation très étroite entre eux. De quoi est-elle faite ?

C'est vrai, le maître est un homme vivant qui s'adresse à des disciples, eux aussi vivants. Des relations assez particulières se nouent entre eux. A ce sujet, il est intéressant de se pencher sur la manière dont on désigne le maître dans les différentes cultures, le nom qu'on lui donne. Dans le taoïsme, où le maître spirituel tient un rôle capital, on l'appelle « homme véritable » ou « homme de recettes », considérant qu'il délivre à ses disciples des recettes à la fois de comportement, d'ascèse et d'élévation. En Afrique, le maître est un « être lourd » ou un « être plein », parce qu'il porte en lui son disciple. Curieusement, on retrouve cette même notion d'engendrement en Inde où il est dit que le maître est « enceint » de son disciple qu'il fait advenir à une nouvelle vie. Et si l'on se penche sur les écrits apostoliques de Pierre et de Paul, on voit émerger cette idée avec des expressions comme « Vous êtes des nouveau-nés » ; « Je vous ai portés » ; voire « Je vous ai enfantés ». De là naîtra l'appellation de « père » fréquemment donnée au maître, un père qui engendre son disciple à une nouvelle existence, à une nouvelle forme de vie.

Ce père est-il autoritaire ?

C'est un maître de vie, qui enseigne et impose à ses disciples l'ascèse et la discipline. Selon un enseignement hindou, « le disciple est entre les mains du maître comme un mort est entre celles du laveur de morts ». Ce qui signifie une soumission totale. Mais je pourrais aussi vous citer Ignace de Loyola qui dit au disciple : « Tu es comme un cadavre. » Ce père est autoritaire, c'est vrai, mais il ne doit pas se transformer en Père Fouettard : le grand danger pour lui est d'être tenté d'abuser de son autorité. Le « vrai » maître spirituel respecte la liberté intérieure de son disciple. Il n'est pas un tyran, mais sa vie doit être un exemple, un modèle, une aspiration pour celui qui le suit. Exactement comme un père qui élève ses enfants et les guide tout en les respectant. N'oubliez pas que le maître spirituel est avant tout un homme de prières, de compassion, et le détenteur d'une sagesse qui lui interdit de franchir certaines limites. Il est celui qui sait ce dont il parle et que les autres ne savent pas.

Ces notions de paternité, d'expérience, de sagesse, impliquent-elles obligatoirement une différence d'âge entre le maître et le disciple?

On a tous en tête l'idée d'un vieux maître de sagesse, forgé par sa longue expérience et des années de méditation et de solitude. Ce n'est pas toujours vrai : la notion de paternité spirituelle ne découle pas forcément d'une différence d'âge. Saint François d'Assise était jeune quand ses disciples l'ont suivi, et il n'est pas le seul dans son cas. Par contre, ceux qui suivent les enseignements du maître et obéissent à son autorité sont comme des nouveau-nés, quel que soit leur âge, et même s'ils sont plus âgés que le maître.

Que transmet le maître pour faire naître ses élèves à une nouvelle vie ? Le savoir qu'il a lui-même appris de son maître ?

Il ne s'agit pas uniquement d'un savoir livresque, dont les institutions sont également dépositaires. Le maître enseigne bien sûr la lecture et la compréhension des textes sacrés, voire un mode spécifique de compréhension de ces textes : la kabbale, par exemple, qui ne se réduit pas aux enseignements talmudiques. Mais il enseigne en même temps une discipline de vie et des techniques d'ascèse : tout ce qui peut, physiquement, psychologiquement, spirituellement, amener son disciple à une existence autre. C'est pourquoi la relation maître-disciple se situe dans l'oralité plus que dans la lecture ou l'enseignement d'un savoir au sens strict du terme. Prenez l'exemple, frappant, des Pères du Désert des premiers siècles du christianisme. Ils recherchaient avant tout le silence. Leurs enseignements, tels qu'ils nous ont été transmis, sont connus sous le nom d'« apophtegmes », c'est-à-dire de courtes paroles, à la manière des koan des maîtres zen, parfois presque choquantes. « Père, dis-moi une parole, un mot, comment je serai sauvé », dit un disciple à un Père du Désert. Et le Père lui répond : « Je n'ai rien à te dire. Regarde-moi et vit comme moi. »

Un maître spirituel est-il, par définition, entouré de disciples ?

Le gourou dans son ashram, le staretz dans un monastère orthodoxe, le tsaddiq dans le judaïsme, le cheik soufi, ont toujours, autour d'eux, un petit groupe de disciples. Leur présence n'est cependant pas indispensable : ce fut à la fois l'échec et la grandeur du père Charles de Foucault d'être tout seul ; il n'en est pas moins un authentique maître spirituel. Je reconnais cependant qu'il fait presque figure d'exception : par définition, le maître est un homme vivant qui s'adresse à d'autres hommes vivants. Et il survit par sa succession, parce qu'il a formé d'autres personnes à son image. Son enseignement perdure à travers et grâce à ses disciples, ceux qui se reconnaissent en lui. J'en reviens à la diadokhè des Grecs : qu'est-ce qu'un maître sinon le maillon d'une chaîne, celui qui a reçu un héritage et qui, à son tour, le transmet ?

Vous insistez sur l'idée d'ascèse : est-elle absolument indispensable ? N'y a-t-il pas des maîtres spirituels qui soient gourmands des plaisirs de la vie ?

Ceux-là ne sont pas de vrais maîtres spirituels. Dans une vie de maître, l'ascèse existe toujours, sous des formes différentes. C'est elle qui marque la rupture avec la vie habituelle, et donc la possibilité d'advenir à une nouvelle vie.

Comment, et à quel moment, reconnaît-on que tel enseignant ou tel ascète est un maître spirituel ? Qui décerne ce « label » ?

Personne n'a ce privilège, pas même l'institution à laquelle ce personnage appartient ou se réfère. J'aurais envie de vous dire que le label vient du maître lui-même, de ce qu'il représente, de ce qu'il est, de la tradition dans laquelle il s'insère et des maîtres auxquels il succède. Mais je crois qu'il est presque impossible de répondre à votre question de manière catégorique, même si l'on sait ce qui définit un maître spirituel et ce qui le différencie d'un directeur spirituel. Ignace de Loyola, le fondateur des jésuites, qui est un maître, exprime très bien dans les Exercices Spirituels où il fournit les instruments de la formation pour les débutants dans la vie spirituelle. Ces exercices sont un moyen que propose un directeur qui suit le fidèle ; ils n'impliquent pas l'existence d'un maître spirituel. Mais c'est leur efficacité qui forme le chrétien.

Ne connaît-on pas le cas de maîtres spirituels qui ont été contraints de rompre les attaches, de casser l'héritage, pour s'épanouir dans leurs enseignements ? Le maître entretient-il toujours des relations harmonieuses avec l'institution à laquelle il se réfère ?

C'est une question qui peut se poser surtout pour les religions dotées d'institutions très encadrantes, en particulier le catholicisme et, dans une moindre mesure, l'orthodoxie. L'hindouisme ignore l'existence d'une institution centralisatrice : il est formé d'une multitude d'écoles, on pourrait même dire d'autant d'écoles, c'est-à-dire de possibilités d'interprétation des Veda et des Upanishad, que de temples et d'ashrams. De même, dans le judaïsme, on parlera de courants qui se réfèrent aux mêmes textes, mais avec une grande liberté d'interprétation. Et dans l'islam, qu'est-ce que l'orthodoxie ? Dans ces traditions, les problèmes institutionnels ne se posent pas avec la même acuité que dans le catholicisme. Là, c'est vrai, l'institution a tendance à affirmer, quand le maître rompt avec elle, qu'il s'est transformé en chef de secte. Et on voit aujourd'hui les efforts déployés par l'Église pour « intégrer » et encadrer les groupes charismatiques et leurs « bergers », afin de mieux les canaliser.

Y a-t-il des traditions réfractaires à l'idée de maître ?

Non. Le concept de maître spirituel est une sorte d'archétype présent dans toutes les cultures, toutes les ères et toutes les traditions. Il est un guide pour les chercheurs d'Absolu qui, eux aussi, ne sont spécifiques d'aucune tradition.

On suppose pourtant que la voie ésotérique est plus ouverte à cette idée...

L'ésotérisme n'est pas la gnose, entendue comme une doctrine cachée, secrète, réservée à une poignée d'élus ou d'initiés. Certes, l'ésotérisme est un enseignement réservé à un petit nombre et, en ce sens, le maître spirituel n'est ni un missionnaire des campagnes, ni un pilier des télévisions. Le soufisme, la kabbale, la mystique chrétienne, sont des ésotérismes, et c'est vrai que ce sont ces traditions qui sécrètent plus volontiers des maîtres.
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