Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/La vérité africaine, Tierno Bokar

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Tierno Bokar
La vérité africaine
par Marie-Hélène Estienne
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1875 Dans cette Afrique du mil, au pied des falaises de Bandiagara, en pays Dogon, au Mali, vivait un sage soufi nommé Tierno Bokar. Il fut le maître vénéré du grand Amadou Hampaté Bâ mort en 2001. Ce dernier écrivit sur son maître des pages immortelles. Le metteur en scène Peter Brook met un coup de projecteur sur cet homme de Vérité.
1939

Qui était Tierno Bokar ? Un grand maître soufi qui vécut en Afrique, plus précisément dans la bourgade, alors florissante, de Bandiagara, située au Mali, aux pieds du pays Dogon. La spécificité de son enseignement tient au fait que, dans une modeste concession en Afrique, dans la première moitié du XXe siècle, il voua toute sa vie à la contemplation de Dieu et en fit profiter les autres d'une manière tout à fait unique tant par sa modernité que par son ouverture, et qu'il eut pour élève l'écrivain Amadou Hampaté Bâ.
« Tout ce que je suis, je lui dois. C'est lui qui m'a "ouvert les yeux ", comme on dit dans les initiations africaines, et qui m'a appris à lire le grand livre de la nature, des hommes et de la vie en ramenant toutes choses à une Unité primordiale, je lui dois ma formation, ma manière de penser et de me comporter, et cette "écoute de l'autre" qui est peut-être son plus bel héritage. »
Tierno Bokar, comme Hampaté Bâ, était, de par ses origines, relié à un ordre soufi – la Tidjanya. Il naquit en 1875 à Ségou, la ville brillante du fleuve Niger, tout juste devenue musulmane. L'avancée des Français dans le territoire africain, conquérant Ségou sur son passage, força la famille du jeune Tierno Bokar à se réfugier dans la petite concession familiale de Bandiagara. Il y passa les quarante-sept années qui lui restaient à vivre. Quand il ouvrit à l'âge de trente-trois ans sa zaouïa[1], il n'avait que quatre élèves, mais très rapidement le nombre grandit pour atteindre le chiffre de deux cent.
Ma vérité comme ta vérité ne sont que
des fractions de la Vérité.
Sotigui Kouaté (au centre) a endossé le rôle de Tierno Bokar dans la pièce montée par Peter Brook.

Un maître exceptionnel

Qu'est-ce qui faisait de Tierno Bokar un maître exceptionnel, dont l'enseignement, parvenu jusqu'à nous, semble aujourd'hui si précieux et si unique ? Tout d'abord Tierno, qui veut dire « maître » en peul et qui était le prénom que lui avaient donné ses parents, était un maître qui n'aimait pas être appelé « maître ». Un jeune homme vint un jour le trouver et lui déclara avec enthousiasme : « Tierno, j'ai entendu parler de toi et de ton enseignement, on n'en dit que du bien, je désire te choisir pour maître. » Voilà quelle fut sa réponse : « Frère en Dieu, tout flatté que je sois, j'ai un conseil à te donner, il vaudra des mois d'études fructueuses car l'homme ne correspondant jamais exactement à sa réputation, il serait bon pour toi que tu m'écoutes pendant des jours et des jours, que tu me contrôles pendant des semaines et des semaines, que tu t'approches de moi pendant des mois et des mois avant de te décider à me choisir, non comme ton maître, mais comme ton moniteur ou ton frère. »
Écoutons la description que fait de lui Hampaté Bâ dans son livre La Vie et l'Enseignement de Tierno Bokar : « Chacun des gestes de Tierno était mesuré, relié à sa volonté – il était pleinement maître de son corps, sa personne rayonnait la joie et la paix intérieure. Chacun savait qu'il suffisait de s'asseoir auprès de lui pour voir ses soucis disparaître, nous laissions nos soucis dans son vestibule. » Et encore cette description que fait de Tierno le grand poète Maabal : « Un sourire constant qui vous attire. Un front luisant comme un miroir, un miroir marqué du point noir des prosternations. »
Sa personne tout entière, sa vie elle-même, était enseignement ; les vérités les plus hautes, il les abordait au détour des événements de la vie quotidienne, et ainsi, au fil des jours, ses élèves pouvaient s'imprégner de lui à travers ses paroles, comme à travers ses silences. Il se mettait toujours à la portée de ses auditeurs. Le jour où un Dogon, qui ne savait ni lire ni écrire, se présenta chez lui pour devenir son élève, il inaugura pour lui un enseignement mnémotechnique très simple qu'il utilisa plus tard pour ceux – et ils étaient nombreux ! – qui ne connaissaient aucune langue écrite. Au fur et à mesure qu'il développait les principes de son enseignement, il traçait sur le sable avec son index une série de points qui, peu à peu, se gravaient dans la mémoire.
Cet enseignement se divisait en trois parties essentielles. Dans la première partie, qu'il nommait le – pacte primordial », il partait du verset 172 de la sourate VII où Dieu pose aux âmes des hommes la question suivante : « Ne suis-je pas votre seigneur a quoi il est répondu : « Oui, nous l'attestons. » En chaque homme de Dieu est scellée « une parcelle du secret de la Puissance divine. La vérité de cette parcelle lui permet de tirer la vérité d'entre le doute et le mensonge », disait Bokar.
Évoquant les temps troublés dans lesquels les Africains vivaient alors, il insistait sur la nécessité pour chacun de faire un choix qui serait comme l'écho du « oui » primordial. Choix entre la vie ascendante, faite d'effort et de courage, et la vie descendante, toute de facilité, qui ne peut mener qu'à la dissolution et à la perte de soi-même.

Combien de voies ?

Dans la deuxième, qu'il appelait « Maddin », il répondait à la question : « Qu'est ce que la religion ? » « La religion est une voie », répondait-il. Et quand on lui demandait combien il y avait de voie, il disait : « Soixante-treize, les soixante-douze premières sont les voies de l'erreur, la soixante-treizième seule est le sentier de la rectitude, l'unique menant à Dieu. » Il exposait les principes de base de l'islam : la soumission à Dieu, la Foi et le comportement parfait – Islam, Imân, Ishân.
La troisième concernait l'enseignement proprement dit des soufis. Elle se basait sur l'étude des trois lois fondamentales : la Loi, la Voie, la Vérité – Charia, Tariqa, Haqiqa. Lois bâties sur les trois piliers – l' Islam, l Imân et l' Ishân. Il disait que le mystère se trouvait dans ces trois piliers, que les grands prophètes et les vrais initiés de toutes les religions le savaient, et que ceux qui l'ignorent devaient se taire. Citant le prophète Mohamed il ajoutait : « A celui qui aura conscience des limites de sa science, Dieu lui facilitera l'acquisition d'une autre science, plus profonde et plus divine. »

Démontrer la tolérance

La tombe de Tierno Bokar dans le cimetière de Bandiagara.
Plus que toute autre chose, Tierno Bokar enseignait, démontrait, de par sa propre ouverture, la tolérance. Les luttes religieuses ne l'intéressaient guère, il avait en horreur l'ostentation. Il n'y avait pour lui qu'une seule et unique religion, commune à tous, revêtant diverses formes, mais toujours unique, traversant le monde.
« Nous déplorons amèrement la méprise de certains religieux sur la forme des choses divines, méprise qui les amène souvent à rejeter comme discordant l'hymne de leur voisin. Pour lutter contre cette tendance, frère en Dieu, quelle que soit la religion à laquelle tu es affilié, médite longuement sur ces versets : " La création des cieux et de la terre, la diversité de vos langues et de vos couleurs, sont autant de merveilles pour ceux qui y réfléchissent".» (XXX, 21-22).
Mais comme tout soufi il recherchait la difficulté – il voulait toujours vérifier s'il possédait lui-même la patience et l'endurance qu'il enseignait aux autres. « ]e demande à Dieu qu'au moment de ma mort j'ai plus d'ennemis, à qui je n'aurai rien fait, que d'amis. » Parole terrible quand on songe à la période où, abandonné de tous pour avoir prêté serment d'allégeance à un homme plus jeune que lui, le chérif Hamallah, il allait mourir, serein et confiant, seul avec ses deux épouses dans sa zaouïa déserte. Il considérait que sa vie tranquille et heureuse, entouré de l'amour et du respect de tous, ne lui avait pas apporté une épreuve capable de lui révéler le degré de sa propre résistance, de sa capacité suprême d'abandon à la volonté de Dieu. Il faisait attention en même temps à ce que les autres ne le suivent pas dans ce chemin trop périlleux.
Lorsqu'il put enfin se rendre à Nioro du Sahel pour y rencontrer le chérif Hamallah – cette grande figure de la Tidjanya était devenue l'ennemi juré de l'administration coloniale française, étant avant tout l'ennemi juré de la propre famille de Tierno Bokar, jalouse de l'immense rayonnement du chérif – il fut séduit par les propos de ce dernier, par l'accent qu'il mettait sur la tolérance et la soumission à Dieu, par sa tendance à se placer sur un plan spirituel et non temporel. Il fut convaincu que les exercices spirituels que recommandait le nouveau « maître de l'heure » de la Tidjanya n'avaient d'autre but que de faire accéder les disciples aux plus hauts niveaux de leur « être ». Bref, il reconnut là l'enseignement direct du cheik Ahmed Tidjani, fondateur de l'ordre, conforme à la fois à l'esprit et à la lettre de l'islam. Il savait qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait par-dessus tout : la Vérité.
« Il y a trois vérités : ma vérité, ta vérité et la Vérité. Ma vérité, comme ta vérité, ne sont que des fractions de la Vérité. Ce sont des croissants de lune situés de part et d'autre du cercle parfait de la pleine lune. La plupart du temps, quand nous discutons et que nous n'écoutons que nous-même, nos croissants de lune se tournent le dos ; plus nous discutons, plus ils s'éloignent de la pleine lune. Il nous faut d'abord nous retourner l'un vers l'autre, alors nos deux croissants de lune vont se faire face, se rapprocher peu à peu et, peut-être, finalement, se rencontrer dans le grand cercle de la Vérité. »

Qu'est-ce que Dieu ?

« Amkoullel :
Tierno, je voudrais que, d'après ta propre expérience, tu répondes à ma question : « Qu'est-ce que Dieu ? »
Tierno Bokar :
Dieu ! – Dieu ! – Dieu, c'est l'embarras des intelligences humaines.
Amkoullel :
Excuse-moi, mais je ne suis pas plus avancé. Je te demande une réponse précise et tu me déclares que Dieu est « l'embarras des intelligences humaines ». Cela ne me tire pas de mon propre embarras. Pourquoi Dieu est-il l'embarras des intelligences humaines ?
Tierno Bokar :
Je suis heureux que tu aies précisé ta question. C'est par une question bien posée que le maître est propulsé. Dieu est l'embarras des intelligences humaines parce que, d'une part, si tu affirmes son existence, tu ne peux pour autant la prouver ni matériellement, ni scientifiquement ; d'autre part, si tu nies son existence, alors tu nies ta propre existence qui n'est qu'un effet de la sienne. Or, tu existes. Et si l'on ne peut prouver Dieu matériellement, il faut se souvenir que la non-visibilité, la non-palpabilité et la non-sensibilité d'une chose ne sont pas pour autant des preuves absolues de sa non-existence. Dieu est l'embarras des intelligences parce que tout ce que tu conçois dans ta pensée et matérialise dans ta parole comme étant Dieu cesse, par là même, d'être Dieu, pour n'être plus que ta propre manière de le concevoir. Il échappe à toute définition. »
     Extrait de Tierno Bokar, une pièce de théâtre réalisée par Peter Brook et adaptée par Marie-Hélène Estienne  

En sept dates...

1869
Naissance à
Porbandar.
1893
Gandhi est
conseiller juri-
dique en
Afrique du
Sud. Il y
fonde le
Congrès
indien du
Natal et
commence
sa lutte non-vio-
lente pour les
droits de la
communauté
indienne.
Tierno Bokar
naît à Ségou
en 1875 -
son père est
un neveu du
grand
conquérant El
Hadj Omar, sa
mère la fille
d'un grand
maître soufi.
Il arrive à
Bandiagara,
avec sa mère
et sa tante, en
1893.
Il y ouvre
une zaouïa
en 1918.
En 1937
il traverse le
Mali pour aller
rencontrer le
chérif
Hamallah,
à Nioro du
Sahel, à l'autre
bout du pays.
Il lui prête
serment
d'allégeance a
et, de ce fait,
rompt avec sa
famille.
En 1938, de
retour à
Bandiagara, il
est abandonné
de tous et doit
fermer sa
zaouïa.
Il meurt en
1939. Il
repose dans le
cimetière de
Bandiagara,
aux pieds de
sa mère, sous
un arbrisseau.
Le chérif
Hamallah est
arrêté par le
gouvernement
de Vichy en
1940, il est
déporté en
France au
camp de
prisonniers
d'Evaux.
Il meurt à
l'hôpital de
Montluçon en
janvier 1943.
Il repose
là-bas au
cimetière
de l'Est.

Liens utiles :

Note

(1) La Vie et l'Enseignement de Tierno Bokar, Le Sage de Bandiagara, par Amadou Hampaté Bâ (Le Seuil, 2004. coll. Points Sagesses).

Références de bas de page

  1. Zaouïa : Littéralement « angle » ou « coin ». Désigne, à l'origine, le lieu de réunion d'un cheik et de ses disciples. On l'utilise aussi pour désigner le groupe qu'ils forment. Zaouïa est un mot arabe, les turcophones emploient également le mot tekke.
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