Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/La joie maternelle, Mâ Ananda Moyî

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Mâ Ananda Moyî
La joie maternelle
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1896 Issue d'une famille de brahmanes vishnouistes, Nirmala Sundari Devi Mâ – est devenue très tôt un gourou respecté par les plus grands savants et une ascète estimée par les plus grands yogis. Sa compassion maternelle, qu'elle dispensait sans compter, la rendit sainte aux yeux du monde.
1982

« Ananda : le nom de Mâ Ananda Moyî résume toute sa personne et son enseignement. Cette femme extraordinaire, disparue en 1982, considérée dans toute l'Inde comme une sainte et même comme une manifestation de la déesse Kâlî, n'avait d'autre chose à apporter au monde que la Joie – ananda – divine des grands mystiques. Les surnoms qu'on lui attribua au cours de son enfance annonçaient déjà cette vocation : Hâsi – sourire – et Khushir – la joyeuse. Son vrai prénom, Nirmalâ – l'immaculée – évoque également son destin : l'enfant bengalie, dit-on, n'exprimait jamais aucun désir pour elle-même, était l'amie de tous, hindous et musulmans, obéissante et serviable au-delà de l'ordinaire, et il lui arrivait d'entrer spontanément dans des extases ou des méditations, qui firent même craindre pour sa santé mentale.
Mariée à la puberté, elle se comporta comme une femme indienne modèle, mais ne fut pas touchée par son mari qui reconnut de suite en elle un maître spirituel exceptionnel. En quelques années, sans avoir jamais lu et encore moins étudié les écritures saintes hindoues, Nirmalâ devint une ascète vénérée par les plus grands yogis, un gourou respecté par les savants les plus érudits. N'ayant pas eu elle-même de gourou, contrairement à la tradition, elle faisait partie de ces maîtres dont la connaissance est ajnâna – « déguisée en ignorance ». Ses fidèles l'appelaient Ananda, ou encore Mâ – mère –, ou Mâtaji, sur un ton plus affectif. Son attitude, en effet, se distinguait par une joie sereine et communicative, et par une compassion maternelle dispensée sans compter.
S'il y a doctrine, il ne peut y avoir
compréhension totale.

Elle disait : " Dans la méditation, "faire" et "être" sont si différents ! On tente de méditer, on "fait" de la méditation, mais le jour où la méditation émane de soi, où elle "est", quel autre monde... ».

Sans désir individuel

Cette joie qui l'habitait était issue d'un renoncement définitif vis-à-vis de toute espèce de désir individuel. Mais il était étranger à cet « esprit de sacrifice » typiquement occidental, inspiré d'une certaine morale chrétienne, qui prenait la forme, chez bon nombre de ses visiteurs américains ou européens, d'un désir de renonciation entendue comme un but en soi. La vieille idée selon laquelle le salut passe forcément par la souffrance et est en quelque sorte une rétribution du sacrifice, la laissait toute étonnée : pour elle, le progrès spirituel était au contraire ludique et libérant, et le renoncement douloureux, limitatif, coercitif, était celui que s'imposent ceux qui passent à côté de l'essentiel. Lorsqu'elle voyait ses interlocuteurs remplis d'admiration pour les sannyasi, ces « renonçants » indiens vivant comme elle une existence extraordinairement ascétique, elle leur expliquait : « Les plus grands renonçants sont en vérité ceux qui sont attachés aux objets des sens, parce qu'ils renoncent à la joie suprême pour obtenir des joies éphémères. » Et elle éclatait de rire...
Quel était donc l'enseignement de Mâ Ananda Moyî ? Les mots, au dire de tous les témoins – et ils se comptent par millions – sont impuissants à dire le pouvoir de transformation spirituelle de cette femme, qui passait souvent au-delà du langage. Elle qualifiait elle-même sa parole de «tooti phoori», bric-à-brac, car l'esprit ludique, le mouvement, la liberté totale vis-à-vis des conventions de langage étaient les caractéristiques de sa pédagogie. Ses réponses étaient souvent paradoxales, ce qui interdit de donner une synthèse théorique de cet enseignement : « Je ne vous réponds pas, disait-elle d'ailleurs. Cela vient de ma bouche. La réponse est à vous, comme vos questions sont à vous. » Aussi Mâ était-elle au-delà de tout dogmatisme et de toute prescription particulière à telle ou telle tradition. « Pour réaliser ce qui est, répétait-elle sans cesse, vous suivez tant d'injonctions, de chemins... Mais tout chemin limite. De toutes vos forces, ayez l'imagination de balayer toutes vos représentations. Au-delà de la représentation est la révélation de cela que vous êtes vraiment

L'enseignement de l'intériorité

On venait du monde entier pour la rencontrer.
Élevée dans le vishnouisme, elle enseignait indifféremment les fidèles des multiples sectes hindouistes, les musulmans, les bouddhistes ou les chrétiens. A chacun, elle transmettait l'intériorité qui permet à la fois de relativiser sa propre tradition, et de la vivre pleinement. Jamais elle ne s'autorisait à suggérer un abandon de telle ou telle religion, bien qu'elle-même se situât en ce lieu qui les comprend toutes : dans le beau livre qu'il a consacré à Mâ Ananda Moyî, Jean-Claude Marol témoigne qu'il l'a entendu dire du Christ : « Il est Lumière. Lumière qui donne lumière à tout. »
Mâ n'allait pas non plus à l'encontre des règles de la société indienne. Les visiteurs étrangers, assimilés aux hors castes, avaient parfois bien du mal à l'accepter lorsqu'ils se trouvaient obligés de manger à l'écart et empêchés d'accéder à certains lieux des ashrams que Mâ fréquentait. La sainte, quant à elle, brahmane mariée à un brahmane de grande famille, ne se sentait aucunement concernée par les normes indiennes de pureté, et le manifestait parfois de façon éclatante, en acceptant par exemple d'être nourrie par des musulmans. « Si vous écartez ces distinctions artificielles, vous comprendrez que ce corps (ainsi parlait-elle d'elle-même) est un des membres de la grande famille humaine. » Mais s'adressant à une majorité d'Indiens, elle ne voulait empêcher personne de suivre les observances rituelles. Comme tout maître authentique, Mâ n'acceptait jamais d'argent pour elle-même. Tout ce qu'elle possédait, c'était le bracelet que portent au Bengale les femmes mariées, et deux sâris. Elle menait une vie constamment itinérante, demeurant trois semaines ici, deux jours là, décidant de partir d'une heure à l'autre sans autre mobile que son kheyâla, cette voix intérieure qui lui dictait la volonté divine, et qui semblait étrangère à toute logique humaine. Aux fidèles qui se désolaient de la voir partir, elle affirmait comme une évidence qu'elle demeurait toujours avec eux : « En réalité, je suis toujours à la même place. Je ne fais que me déplacer chez moi.» Ou encore : « Je ne vais nulle part, je suis toujours ici. Il n'y a ni aller ni venir, tout est l' Annan », l'Être suprême présent derrière toute manifestation sensible. Et si l'on insistait, elle répliquait sans pitié : « Il n'y a que les mouches qui peuvent suivre ce corps partout où il va, mais elles n'en recevront pas l'illumination pour autant. »

La providence divine

Sa devise était « Jo ho jâye », une expression qui signifie que tout ce qui advient est issu de la providence divine, et donc bienvenu. Bienvenus la maladie, la fatigue, la mort, et tous les désagréments de la vie errante et collective. Bienvenus, pour elle du moins, qui ne faisait jamais aucun plan et n'était pas plus soucieuse que les oiseaux et les lys des champs ; mais elle renvoyait souvent aux médecins les malades qu'on lui présentait, et qui attendaient d'elle un miracle.
Se déplaçant continuellement dans toute l'Inde, surtout celle du Nord, Mâ Ananda Moyî avait choisi d'appartenir à tous de façon indistincte. Les plus déshérités, venus des campagnes misérables, côtoyaient dans la foule de ses admirateurs les prêtres et les sadhous, les sanskritistes et les philosophes, les plus célèbres professeurs indiens, les bourgeois des grandes villes et les visiteurs occidentaux, dont certains avaient tout abandonné pour se mettre à son écoute. Tous se pressaient pour l'approcher à chacun de ses passages. Tous voulaient lui offrir bananes, mangues, mandarines et autres présents qu'elle redistribuait ensuite intégralement. Tous tentaient d'obtenir leur darshan, cette « vision » du gourou considérée par les Indiens comme une bénédiction.

Elle dispensait sa compassion

Mâ plaçait toujours ses interlocuteurs devant leurs responsabilités.
Le Pandit Nehru lui-même, dont la fille Kamla – la sœur aînée d'Indira Gandhi – était devenue disciple de Mâ, vint souvent lui rendre hommage. Quant au Mahatma Gandhi, il avait envoyé auprès de Mâ l'un de ses proches auquel il n'était pas parvenu, au bout de trente ans d'efforts, à apporter la paix intérieure. L'apôtre de la non-violence entretenait avec celle qui se considérait comme « sa petite fille folle » une relation de profonde complicité. Mais les visiteurs les plus anonymes se trouvaient autant gratifiés et honorés par Mâ que les grands personnages. Son attention n'était même pas proportionnelle au degré de maturité ou à la foi de ses interlocuteurs. Pour elle, l'incroyance et le désespoir étaient « une phase naturelle de toute quête spirituelle », et sa compréhension des difficultés humaines et spirituelles de chacun de ses visiteurs bouleversa bien des vies. « Une mare pleine d'immondices dégage son odeur la plus agressive au moment où on la récure, disait-elle. L'étendue et l'épaisseur de la saleté se mesurent lorsqu'on nettoie. » Ainsi dispensait-elle sa compassion à quiconque la sollicitait, sans réserve ni retenue, au grand dam de ses fidèles inquiets pour sa santé. Et elle trouvait toujours le moyen efficace d'amener à l'éveil celui qui venait la voir : parfois, un regard suffisait à faire basculer sa vie ; d'autres fois, l'indifférence apparemment totale de Mâ pendant plusieurs jours lui donnait une bonne leçon d'humilité ; à tel alcoolique, elle demandait seulement de ne pas boire en sa présence... mais partout où il allait il ressentait à ce point sa présence qu'il finissait par s'arrêter de boire ! Face à telle femme éplorée par la mort de son enfant, Mâ se mettait à pleurer elle aussi, tant et si bien que la mère en arrivait à s'inquiéter pour elle, et à en oublier son chagrin...

Petite fille

une assimilation de sa personne à la grande déesse mère indienne, était pour beaucoup une façon de la tenir à distance. Ainsi met-on souvent sur un piédestal les êtres lumineux que l'on qualifie de saints, en passant à côté de la lumière que l'on porte en soi, et qu'ils tentent de nous faire découvrir. Ces hommes et ces femmes extraordinaires nous permettent de justifier nos faiblesses en nous cantonnant dans l'ordinaire. Aussi Mâ Ananda Moyî voulait-elle renverser ce rapport, en acceptant d'être totalement maternelle, mais en refusant de devenir maternante. Se qualifiant elle-même de « petite fille », elle demandait que le respect qu'on lui portait soit purifié de toute régression et devienne le symbole d'un élan et d'un devenir : « Ma prière est que vous me regardiez comme votre fille et me teniez de toutes vos forces embrassée », disait-elle à ceux qui auraient préféré se laisser bercer dans le giron de sa compassion.
Telle est la marque distinctive des maîtres authentiques, qui placent toujours leurs interlocuteurs devant leurs responsabilités et les amènent à découvrir et cultiver leur liberté intérieure. Aussi l'enseignement de cette femme, qui n'a jamais rien écrit de sa main, continue aujourd'hui de rayonner bien au-delà des limites du sous-continent indien.

Mâtaji, la Bonne Mère

« Une des formes les plus frappantes de son enseignement – comme c'est le cas pour tous les maîtres authentiques – est que sont toujours réunies pour tous autour d'elle les conditions qui permettent le mieux à chacun de s'éveiller. Pour qui a vécu près d'elle, Il apparaît que cet aspect de son rôle échappe à toutes les mesures habituelles... Chacun a l'impression que, pendant les semaines qui viennent de s'écouler, Mâtaji lui a consacré tout son intérêt et a organisé tous les événements de la vie de l'ashram en fonction de lui et de ce qui pouvait le mieux l'enseigner. Aucune compétence, si hors de pair soit-elle, aucun génie de l'organisation, aucune efficacité même prodigieuse ne pourrait obtenir ce résultat. On est obligé de conclure que Mâ Anandamayî enseigne comme le feu chauffe ou comme la lumière éclaire. Les conditions d'ascèse et d'éveil exceptionnelles qui existent toujours autour d'elle tiennent non à une capacité de faire, si supérieure soit-elle, mais à son Être. Et l'Être peut faire en elle ce miracle que Victor Hugo attribue si bien à toute mère : de l'Amour de Mâ Anandamayî, chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier.  »
     in Ashrams, par Arnaud Desjardins (Albin Michel)  

En sept dates...

1896
Naissance,
à Kheora,
petit village
situé dans
l'actuel
Bangladesh,
de Nirmalâ
Sundari Devî.
Au milieu
d'une commu-
nauté musul-
mane, ses
parents, de
caste brahma-
ne, sont
adorateurs de
Vishnou.
1909
Mariage,
selon la cou-
tume, à l'âge
de treize ans.
Bholanâth,
son époux, la
considérera
très vite
comme son
gourou.
1918
Mâ s'exerce à
toutes sortes
de pratiques
ascétiques
tradition-
nelles, qu'elle
parcourt par
pure intuition,
sans l'aide
d'un gourou ni
connaissance
des Écritures.
1925
Après trois
ans de
silence, alors
que les
fidèles com-
mencent à
affluer, Mâ
entreprend un
jeûne presque
total de
plusieurs
mois, puis
abandonne
la vie
sédentaire.
1929
Le premier
d'une
vingtaine
d'ashrams est
fondé par son
disciple
Bhaiji. Ces
centres ne se-
ront pour Mâ
que des
stations
ponctuant ses
incessants
déplacements
dans toute
l'Inde.
1932
Ses visites au
Bengale
s'espacent, et
cesseront
naturellement
après la
partition.
1982
Mâ s'éteint,
vénérée par
des dizaines
de millions
d'Indiens et
des milliers
d'Occiden-
taux.

Pour en savoir plus

De Mâ Ananda Moyî :
Perles de Lumière (coll les Petits livres de la Sagesse, La Table Ronde, 1995).
Vie en jeu (textes réunis et traduits par Jean-Claude Marol, Accarias/L'Originel, 1995).
Présence de Mâ Anandamayî, pages de journal 1947-1963 (traduit par Josette Herbert, Les Deux Océans, 1 985).
L'Enseignement de Mâ Ananda Moyî , par Jean Herbert (Albin Michel, 1989).
Sur Mâ Ananda Moyî :
Ashrams. Grands maîtres de l'Inde, par Arnaud Desjardins (Albin Michel, 1989).
Une cassette vidéo du film d'Arnaud Desjardins Ashrams (Terre du Ciel, 1959), est disponible à Terre du Ciel, BP 2050,13, rue Henri IV, 69 227 Lyon Cedex 02.

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