Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/La fiancée de Dieu, Thérèse d'Avila

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Thérèse d'Avila
La fiancée de Dieu
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1515 Thérèse de Ahumada, d'origine juive, va, contre l'avis de sa famille, rentrer au couvent et réformer en profondeur la vie religieuse. Elle déploiera toute son énergie pour que son ordre, le carmel, retrouve sa pauvreté originelle.
1582

En 1554, Teresa de Ahumada, qui devait devenir au siècle suivant, et jusqu'à nos jours, l'une des plus grandes figures de la mystique chrétienne, n'était encore qu'une moniale assez quelconque dans un couvent quelconque. Si, vingt ans auparavant, elle s'était dérobée à l'autorité paternelle pour entrer au monastère carmélitain d'Avila, c'était, bien sûr, parce qu'elle avait la foi. Mais c'était aussi parce qu'une jeune femme Espagnole de son époque, qui avait été placée au collège par son père pour couper court à une « dangereuse » amitié amoureuse avec son cousin, avait toutes les raisons de préférer la vie religieuse à celle du mariage. Elle avait vu sa mère, mariée à quinze ans, mourir très jeune après avoir mis au monde une dizaine d'enfants. Elle savait la condition virginale plus honorable, aux yeux de la société, que celle d'épouse. Et elle pouvait constater qu'il était parfois plus facile, sous le voile, de défendre sa honra – cette réputation si chère à l'Espagne catholique du XVIe siècle, obsédée par les questions de rang et de pureté de sang.
Cette hantise de la honra avait déjà miné l'existence de son père issu d'une famille de juifs convertis. Le grand-père de Teresa, un riche marchand de Tolède, avait été jadis inquiété par l'Inquisition, car les conversos[1] comme lui étaient toujours soupçonnés de pratiquer en secret leur ancienne religion. Finalement, il avait acheté un titre d' hidalgo, c'est-à-dire de noble non soumis aux taxes comme les roturiers, et surtout non juif ; puis il avait déménagé de la Nouvelle à la Vieille Castille, en s'installant à Avila. Malgré tout cela, le père de Teresa avait dû se défendre toute sa vie, y compris en justice, contre cette « tache originelle » de la judéité. Traumatisé par cette remise en cause incessante de son « honneur », il s'était ruiné en menant une vie de seigneur, de véritable hidalgo, pour ne pas perdre la face.
  1. Conversos : Convertis. Des massacres perpétrés contre eux amenèrent de nombreux Juifs à se convertir au catholicisme. Pour « surveiller » ces nouveaux chrétiens, les Rois catholiques obtinrent du pape Sixte IV, en 1478, l'autorisation de désigner des « inquisiteurs ». En 1492, les Juifs doivent choisir entre le baptême et l'exil. En 1501, la même loi est étendue aux musulmans.
Non, inutile de pousser des cris pour Lui parler, car
Il est tellement près que, si bas qu'on lui parle, Il entend.
Sainte Thérèse d'Avila couvrant de son manteau une communauté de carmélites (XVIIe siècle.

Des religieuses mondaines

La honra, donc, était toujours une valeur cruciale pour la moniale Teresa, en raison de cette origine juive cachée comme un secret de famille. Valeur essentielle aussi pour ses sœurs carmélitaines car, depuis la fondation de l'ordre du Carmel, au XIIIe siècle, par d'anciens croisés devenus ermites en Terre sainte, la règle n'était plus ce qu'elle avait été : les religieuses riches pouvaient se loger confortablement et se vêtir comme elles l'entendaient, sortir pour des visites et des séjours hors du monastère, recevoir leurs amies, et même avoir des domestiques ! La mondanité était depuis longtemps entrée dans les murs du couvent et dans le cœur des religieuses.
Teresa, pourtant, était attirée par d'autres horizons, et rejetait intérieurement cette fausse vie monacale. Sûrement la maladie qui l'avait terrassée en 1538, et qui l'avait conduite jusqu'aux frontières de la mort, était-elle une manifestation de ce conflit intime. Depuis plusieurs années, elle lisait des livres novateurs et peu recommandables – qui devaient, d'ailleurs, être mis plus tard à l' Index[1] par l'Inquisition –, des livres qui rompaient avec la bigoterie tout extérieure et ritualiste de l'époque, et qui prônaient une culture de la vie intérieure, ouverte sur l'expérience mystique. Ces ouvrages, écrits en castillan et non en latin comme il se doit, avaient convaincu Teresa que, au-delà de la prière collective encadrée par le faste liturgique de l'Église officielle, existait pour tout un chacun la possibilité d'une oraison mentale, chemin d'union personnelle avec Dieu. Ces thèses subversives, celles « d'illuminés » comme François d'Osuna ou Jean d'Avila, que l'on accusait de trop ressembler aux thèses protestantes, faisaient néanmoins leur chemin dans le cœur de la moniale. Un cœur tourmenté, écartelé entre les valeurs du monde qui la tenaient encore, et son désir d'approcher vraiment Dieu. « Je passai, dit-elle dans son autobiographie, près de vingt ans sur cette mer orageuse, en tombant, en me relevant, mais mal, puisque je retombais encore. »
Puis, un jour de 1554, vint la grande conversion. On avait remis à Teresa un exemplaire des Confessions de saint Augustin, qu'elle ne connaissait pas. Or, dit-elle, « arrivée au récit de sa conversion, où il parle de la voix qu'il entendit dans le jardin, il me sembla que le Seigneur me faisait entendre cette même voix, tant l'émotion de mon cœur était vive ». Elle fondit immédiatement en larmes, et cette expérience quasi sensitive de la Présence divine (voir encadré) devait être la première d'une longue série de « grâces mystiques », qui la rendirent familière de la « suavité de Dieu ». Malgré les réserves de plus en plus pressantes de ses confesseurs successifs, prompts à voir derrière ces étranges perceptions des manifestations démoniaques, Teresa ne put jamais se dérober à ces incursions, parfois intempestives, du Tout-Autre dans sa vie. Dès le début, d'ailleurs, la Voix qu'elle entendait ou la Présence qu'elle sentait s'affirma comme un soutien face aux résistances ecclésiales : lorsqu'en 1559 furent interdits – outre toutes les traductions de la Bible en espagnol ! – les livres qui l'avaient formée à l'oraison mentale, la Voix lui dit : « Ne t'afflige pas, moi je te donnerai un livre vivant.
  1. Index : Index librorum prohibitorum : catalogue des livres prohibés par l'Église catholique romaine. Un premier catalogue fut publié par le pape Paul IV en 1557, puis supprimé parce que jugé trop sévère. C'est le concile de Trente qui promulgua l'Index en 1564. Il n'est plus réédité depuis 1966.

Un ordre réformé

Thérèse à l'âge de 61 ans peinte par Juan de la Miseria (Couvent de Sainte Thérèse d'Avila).
Forte de cet appui divin, Teresa décida de fonder un nouveau monastère, première cellule d'un ordre carmélitain réformé, où l'on renouerait avec la pauvreté initiale des ermites du Mont-Carmel, où l'on romprait avec le confort, les inégalités, les mondanités des couvents de l'époque. Il fallait tout réinventer, pour protéger derrière les murs d'un cloître la possibilité d'une vie mystique – cette vie mystique contre laquelle l'Église multipliait les préventions, et qui pourtant permettait à tout homme, et singulièrement à toute femme, de confirmer expérimentalement la Bonne Nouvelle, à savoir que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous.
Les difficultés, évidemment, furent innombrables. Quelle idée que de vouloir fonder un couvent sans rente attitrée, donc avec l'obligation pour les religieuses de travailler ! Quelle idée de faire le choix délibéré de la pauvreté et du silence et, surtout, quelle idée d'imaginer une égalité absolue entre les moniales ! Mais l'autorisation papale fut obtenue, le premier couvent de carmélites « déchaussées » fut fondé à Avila en 1562, et seulement cinq ans plus tard, l'expérience commençait à faire tache d'huile dans toute la Castille. Teresa, devenue Thérèse de Jésus, s'occupait absolument de tout : emplacements des couvents, détails financiers et matériels, organisation de la vie spirituelle régie par les Constitutions qu'elle avait elle-même rédigées. Elle s'occupait surtout de défendre l'orthodoxie de sa démarche contre toutes sortes d'attaques dans une Espagne où se développaient les autodafés des livres interdits et les persécutions contre les conversos et les hérétiques. Or, ses auteurs favoris se trouvaient justement inquiétés, ses amis et ses nouvelles recrues étaient souvent des nouveaux chrétiens et la branche non réformée de l'ordre multipliait les embûches...

Elle rencontre Jean de la Croix

Quelques fortes amitiés, cependant, aidèrent Thérèse à affronter toutes ces adversités, ces fatigues, ces difficiles problèmes humains et matériels qui ne lui laissèrent aucun répit jusqu'à sa mort en 1582. L'un des traits principaux de son génie fut sûrement de savoir s'entourer, écouter les avis, et en écouter toujours plusieurs avant de s'engager dans les labyrinthes de son action réformatrice. Parmi ses confesseurs, certains étaient jésuites, de cette nouvelle Compagnie de Jésus qui cultivait, grâce aux Exercices spirituels d'Ignace de Loyola, le lien entre l'engagement dans le monde et la vie intérieure. Mais la rencontre la plus féconde fut sans nul doute celle d'un jeune carme de vingt-cinq ans, issu, lui aussi, d'une riche famille de commerçants de Tolède, et qui, lui non plus, ne répondait pas aux normes espagnoles de la pureté de sang puisqu'on soupçonnait sa mère d'être maure, c'est-à-dire musulmane. Ce Juan de Yepes, qui devint Jean de la Croix en religion, se lança tout entier dans l'aventure des Carmes « déchaux » – déchaussés, qui allaient nu pied –, et tissa avec Thérèse, au fil des années, une fraternité mystique à nulle autre comparable.

Une sensualité spirituelle

Dans la quatrième Demeure du Château de l'âme « tout notre intérieur se dilate et s'élargit, et on ne saurait exprimer tout le bien qui en résulte, l'âme elle-même ne peut comprendre ce qui lui est donné. Elle respire un parfum, disons-le maintenant, comme s'il y avait dans cette profondeur intérieure un brasero sur lequel on jetait des parfums embaumés ; on ne voit pas la braise, on ne sait où elle est, mais sa chaleur et la fumée odorante pénètrent l'âme tout entière, et même, comme je l'ai dit, le corps en a souvent sa part (...) Attention, comprenez-moi bien, on ne sent pas de chaleur, on ne respire pas une odeur, c'est chose plus délicate que ces choses-là, mais cela peut vous aider à comprendre, et les personnes qui n'en ont pas l'expérience doivent savoir que cela se produit vraiment ainsi, qu'on le comprend (alors) plus clairement que je ne l'exprime... »
     Le Château de l'âme, Quatrième Demeure, II, 6  

L'oraison intérieure

Outre les amis qui la soutenaient, il y avait surtout l'Ami. Celui qui n'avait cessé de se manifester à elle par des « joies », des « ravissements », des visions et d'autres phénomènes extraordinaires. Thérèse était devenue petit à petit une sorte d'experte en psychologie spirituelle, et son travail d'introspection l'amena à décrire avec une précision inouïe les différentes étapes du cheminement de l'âme vers son Fiancé. Dans le Château de l'âme, elle définit avec encore plus de clarté que dans son autobiographie ces degrés de l'oraison intérieure : les sept « demeures » qui mènent de la périphérie du château à son centre sont les métaphores des sept moments du processus qui conduit l'âme d'un questionnement sur sa propre identité jusqu'à l'ultime « mariage spirituel », en passant par la concentration intérieure, « l'oraison de quiétude », « l'union », etc. Cette « mystique nuptiale », présente depuis toujours dans la spiritualité chrétienne – et même juive, puisqu'elle prend sa source dans le Cantique des Cantiques – trouve en Thérèse l'une de ses plus hautes expressions littéraires. L'œuvre de cette descendante de conversas n'est pas seulement celle d'une grande réformatrice et d'une exceptionnelle exploratrice de l'âme humaine, elle est aussi celle d'un écrivain à part entière. Ses livres, tous posthumes, connaîtront au siècle suivant – dès lors que l'Église catholique comprendra qu'ils peuvent lui être utiles pour faire pendant à la spiritualité protestante – un immense succès. Ils demeurent, aujourd'hui encore, si l'on fait abstraction des formules convenues et des prudences dont s'entoure Thérèse pour répondre aux exigences de ses confesseurs, des joyaux du patrimoine spirituel de l'humanité.

En six dates...

1515
Teresa de
Cepeda y
Ahumada naît
à Avila, dans
une famille de
conversos,
juifs convertis
venus de
Tolède.
1535
Elle entre au
couvent des
carmélites
d'Avila, contre
la volonté de
son père, et
prononce ses
vœux deux ans
plus tard.
1556
Après des
années
d'ascèse et de
maladie, et
après sa
"conversion"
de 1554, elle
fait l'expérience
décisive de
« fiançailles
spirituelles
 »
avec Dieu.
1562
Luttant pour
une réforme
radicale de
son ordre,
basée sur un
retour à la
pauvreté, à la
solitude et à la
prière, elle
fonde le
couvent de
San José
d'Avila. C'est la
première d'une
série de plus
de trente
fondations,
qu'elle mènera
en partie avec
l'aide de son
ami spirituel
Jean de la
Croix.
1582
Thérèse de
Jésus meurt,
après une vie
où l'action se
mêle
étroitement à
la
contemplation.
Son œuvre,
entièrement
posthume,
connaîtra un
immense
retentissement,
dès lors que
l'Église, qui
l'avait d'abord
tenue en
suspicion,
l'intégrera dans
le mouvement
de renouveau
catholique de
la Contre-
Réforme.
1970
Thérèse,
béatifiée dès
1622,
est déclarée
Docteur de
l'Église par
Paul VI.

Pour en savoir plus

De Thérèse :
Œuvres complètes (DDB et Le Cerf, 1995 ; Le Seuil, 1949).
le Château de l'âme (Le Seuil, 1997).
Vie écrite par elle-même (Le Seuil, 1995).
le Chemin de perfection (Le Seuil, 1996).
Sur Thérèse :
Thérèse d'Avila, par R. Rossi (Le Cerf, 1989).
Dieu dans l'action, la mystique apostolique selon Thérèse d'Avila, par F.-R. Wilhélem (Ed. du Carmel, 1992).
L'Autre du désir et le Dieu de la foi, lire aujourd'hui Thérèse d'Avila, par D. Vasse (Le Seuil, 1991).
Le Dieu des mystiques, par C.-A. Bernard (Le Cerf, 2 vol 1994 et 1998)
Thérèse d'Avila, qui es-tu ?, par Jean Abiven (Ed. du Carmel, 1999).

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
revue.shakti.pagesperso-orange.fr (Biographie)
livres-mystiques.com
Autobiographie (écrite par elle-même)
Le chemin de la perfection – 42 chapitres. Traduction: Arnauld d'Andilly (Texte en vieux Français)
Le Château Intérieur ou Les demeures, écrit par Ste Thérèse d'Avila en 1577, traduction de Marcelle Auclair, copyright DDB.
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