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Catherine de Sienne
Ambassadrice d'Amour
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
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1347
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Alors que l'Europe chrétienne est à feu et à sang – guerre de Cent Ans, peste noire, papauté vautrée dans le luxe – une jeune Italienne, joignant action et mysticisme, tente de faire retrouver aux grands de ce monde « l'honneur de Dieu »
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| 1380
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En l'an de grâce 1347, lorsque Catherine Benincasa naît dans une famille aisée de la cité de Sienne, on peut se demander si la grâce divine, précisément, n'a pas définitivement abandonné l'Europe très chrétienne. En cette même année la peste noire fait son apparition – et son œuvre de mort va s'étendre sur plusieurs décennies –, la guerre de Cent Ans, entre les deux nouvelles nations française et anglaise, continue ses ravages, tandis que les cités italiennes ne cessent de s'entre-déchirer : guelfes, fidèles au pape, contre gibelins, fidèles à l'empereur, aristocrates contre bourgeois, factions contre factions... Les grands seigneurs n'en finissent pas de guerroyer, les mercenaires de piller et le petit peuple de souffrir. L'Église, quant à elle, s'enfonce dans le vice, l'amour de l'argent et la quête des pouvoirs temporels. Il y a quarante ans, déjà, que la papauté s'est établie loin de Rome, en Avignon, où elle entretient une cour pléthorique vautrée dans un luxe éhonté. Dans cette ambiance de fin du monde, la naissance de Catherine elle-même est marquée du sceau de la mort : dans une famille qui comptait déjà vingt-deux enfants, elle est arrivée avec une sœur jumelle, qui n'a vécu que quelques jours. Un autre sceau – de lumière celui-là – vient cependant illuminer son enfance : une vision du Christ, à l'âge de sept ans, au cours de laquelle elle se sent bénie et appelée à la vie spirituelle. Aussi, lorsqu'une autre mort s'abat sur la famille – celle de sa sœur bien-aimée Bonaventura –, Catherine décide de rompre avec les mondanités auxquelles ses parents tentaient de l'intéresser. L'adolescente coupe ses beaux et longs cheveux, et exprime son désir d'entrer dans la vie religieuse.
Le bien des pauvres se dépense en soldats
qui dévorent le sang et la vie des hommes
Le tiers ordre dominicain
Portrait de Catherine de Sienne par Giovanni di Paolo di Grazia (1403-1483) (Université de Harvard, Fog Art Museum).
Le lys symbolise la virginité, la norme idéale de la sainteté à la fin du Moyen-Âge.
Malgré l'opposition acharnée de sa mère, elle réussit à entrer l'année suivante dans le tiers ordre dominicain : il s'agit pour elle de suivre une vie consacrée, conforme aux exigences de saint Dominique (fondateur de l'ordre des Prêcheurs au siècle précédent), mais de garder cependant contact avec le monde, notamment par le service des pauvres. Catherine participe ainsi d'un mouvement important qui, vers la fin du Moyen Âge, permit à de nombreuses femmes laïques d'échapper à la fois au cloître et au mariage, loin de l'emprise des pères, des maris, ou des prêtres. Or, de cette indépendance relative, Catherine va faire le creuset d'une vie d'authentique prophète. Très vite, elle devient la mamma d'une famiglia, un groupe de fidèles qui l'aide dans ses tâches d'accueil et de don aux miséreux, qui la suit dans ses pérégrinations de village en village, qui la soutient lorsqu'elle est ébranlée par des visions. La jeune mystique, en effet, a commencé à entretenir un dialogue direct avec le Christ, et puisqu'elle a décidé de ne pas rester enfermée dans une cellule, elle a pris l'habitude, au cœur même de son activité inlassable, de demeurer dans une « cellule intérieure », celle de l'introspection : « La connaissance de soi, dit-elle, est la vraie cellule, et nous l'emportons avec nous en tous lieux. Sans cette cellule intérieure, la cellule extérieure ne sert de rien, et si nous demeurons dans la première, l'autre nous devient inutile. » Cette intuition d'un monachisme au cœur de la vie séculière, d'une contemplation continue compatible avec l'action concrète, fait de Catherine une maîtresse de spiritualité, qui provoque le respect même chez ses adversaires. Ainsi, un grand théologien de Sienne, qui l'avait mise à l'épreuve et cherchait à la discréditer, en vient à lui avouer un jour : « jusqu'ici, je ne connaissais que l'écorce du christianisme, toi tu en possèdes la moelle ! »
Au service des hommes
Forte de ce charisme, Catherine réagit à chaque malheur par un engagement plus poussé au service de la cité des hommes : elle a juste vingt et un ans lorsque son père meurt, alors que la ville de Sienne est à feu et à sang ; un peu plus tard, après avoir vécu une expérience de mort mystique, elle se lance sur les routes d'Italie, enseignant et prêchant la réconciliation. Dès lors, son ministère prophétique ne connaît pas de répit : de Bologne à Florence, de Pise à Sienne, elle mène de multiples missions de paix, dont l'issue est plus ou moins heureuse et toujours très précaire ; dans le même temps, elle soigne les victimes de la peste noire qui sévit toujours ; elle prêche partout l'union des chrétiens autour d'une croisade pour la conversion des musulmans, dont elle pense qu'ils pourraient à leur tour convertir les chrétiens au vrai christianisme (
voir encadré) ; elle apprend à écrire pour témoigner elle-même de sa relation amoureuse avec le Christ – ce sera son unique Livre, également appelé le
Dialogue ; elle écrit aussi un courrier abondant pour appeler les prélats et les princes à la paix...
Mais son combat le plus grand pape est celui qu'elle engage pour le retour du pape à Rome, en vue d'une réforme de l'Église. On ne sait au juste si sa visite à Grégoire XI, en Avignon, fut déterminante dans la décision de celui-ci de revenir dans la Ville éternelle en 1378. Mais il ne fait pas de doute que Catherine a influé sur l'histoire de l'Église : par ses lettres à Grégoire, puis à Urbain VI qui lui succède la même année ; par les missions qu'elle assuma au risque de sa vie auprès des Florentins qui s'opposaient au pape, puis par ses tentatives désespérées pour éviter le Grand Schisme, c'est-à-dire le partage de la Chrétienté entre partisans de papes rivaux. Surtout, elle invite ses interlocuteurs à s'engager dans la voie d'une renovatio – mais en cela ses efforts se révéleront vains.
Ce n'est pas faute d'avoir été claire : elle dénonce sans faiblesse les «
mauvais gouverneurs qui se conduisent de manière à faire dépouiller l'Église de Dieu », et exhorte celle-ci à revenir « à sont premier état de pauvreté, d'humilité et de douceur, lorsque ses ministres ne songeaient qu'à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, s'appliquant aux choses spirituelles, et non pas aux choses temporelles ».
Un diagnostic alarmant
Catherine de Sienne devant le pape Grégoire XI, tableau de Giovanni di Paolo... 1403-1482. (Lugano, collection Thyssen-Bornemiza).
Si elle invite les tenants du pouvoir civil et religieux à se réconcilier, ce n'est pas dans un esprit diplomatique en quête de demi-mesures. C'est plutôt qu'elle porte sur le monde et l'Église un diagnostic alarmant, qui requiert une urgente et nécessaire révolution des mentalités : « La paix, la paix, s'exclame-t-elle, pour l'amour de Jésus crucifié, et non pas la guerre ! C'est là notre unique remède. » Alors que papes et cardinaux se déchirent en conflits sanglants portant sur leur légitimité respective, sur leur lien avec l'empereur ou, plus prosaïquement, sur la possession de biens terrestres, elle appelle à une révision déchirante de la situation : « Le bien des pauvres se dépense en soldats qui dévorent le sang et la vie des hommes (...) Les deux choses qui ont fait perdre à l'Église ses biens temporels sont la guerre et le défaut de vertu. Si donc vous voulez recouvrer ce que vous avez perdu, le seul remède est le contraire de ce qui vous a fait perdre : il faut le reconquérir avec la paix et la vertu. ».
Mais sur ce point, le combat est perdu d'avance. Lorsque Catherine meurt à l'âge de trente-trois ans, en 1380, l'Église est plus divisée et corrompue que jamais. Le Grand Schisme se résorbera en 1417, mais la réforme se fera attendre indéfiniment... jusqu'à ce que les réformateurs Luther et Calvin rompent, un siècle plus tard, avec Rome. La jeune mystique sera déclarée sainte en 1461, puis patronne de l'Italie – avec saint François d'Assise qui avait été l'un de ses modèles.
Une Église à convertir
Oh ! Quel bonheur si nous voyons le peuple chrétien donner le trésor de la foi aux infidèles, qui, après avoir reçu la lumière, s'avanceraient vers la perfection ! Semblables à une plante nouvelle (...) ils produiraient des fleurs et des fruits dans le corps mystique de la Sainte Église, et le parfum de leurs vertus aiderait à étouffer les vices, les péchés, l'orgueil et l'impureté qui règnent tant à cette époque parmi les chrétiens, et surtout parmi les prélats, les pasteurs et les chefs de Sa Sainte Église, qui perdent et dévorent les âmes. Oui, ils ne les convertissent pas, ils les dévorent. »
Lettre à Grégoire XI
Dieu veut absolument réformer son Épouse (l'Église) ; il ne veut plus qu'elle soit couverte de lèpre ; et si vous ne faites pas ce que vous pouvez faire et ce pourquoi vous avez été élevé à une si haute dignité, il le fera lui-même au moyen de grandes tribulations ; il enlèvera tout le bois tordu et il le redressera à sa manière.
Lettre à Urbain VI
Docteur de l'Église
Enfin Paul VI la proclama docteur de l'Église en 1970. Sa vie, en effet, malgré tous ses échecs apparents, est propre à inspirer une spiritualité contemporaine, où l'action se marie à la contemplation, où la connaissance de soi se marie à la démarche de la foi. « Si tu ne connaissais que toi-même, disait-elle, tu tomberais dans le découragement ; si tu ne connaissais que la bonté divine, tu tomberais dans la présomption. Il faut donc que les deux connaissances soient unies l'une à l'autre et ne fassent qu'une même chose. » Dans cette perspective annonciatrice d'une certaine modernité, la foi au Christ « Réconciliateur, Réformateur et Rédempteur » n'a rien d'un abandon facile de tout esprit critique. Elle est au contraire « une prunelle dans l'œil de l'intelligence ». Elle n'a rien non plus d'une fuite dans les sphères fumeuses d'une spiritualité éthérée. Elle est au contraire « politique », au sens noble du terme, et engage à lutter contre toutes les iniquités : « Ne dormons plus, écrit-elle à une amie, mais secouons le sommeil, car il est temps de se lever. » Cette voix, qui en son temps criait dans un désert, a sûrement encore quelque chose à nous dire.
En cinq dates...
1347 Catherine Benincasa naît à Sienne. Son père est teinturier, sa mère est issue de la petite noblesse.
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1362 Ayant déjà connu des visions mystiques dans son enfance, Catherine rompt avec la vie mondaine et se lie, l'année suivante, à l'ordre dominicain.
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1367 Au cours d'une vision, elle se sent mandatée par le Christ pour quitter sa cellule, afin de poursuivre un ministère prophétique. Dès lors, elle se dépense sans compter pour prêcher la réconciliation entre les cités italiennes. Un groupe de fidèles (la famiglia) s'établit autour d'elle, et la suivra dans toutes ses pérégrinations
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1376 Elle rencontre le pape Grégoire XI en Avignon et le convainc de revenir à Rome. Elle est ensuite investie de multiples missions officieuses de réconciliation au service de la papauté. Parallèlement, elle milite pour une réforme de l'Église, et met par écrit son dialogue avec Dieu.
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1380 Épuisée par ses missions et par les rigueurs qu'elle s'impose, Catherine meurt à l'âge de trente-trois ans.
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Pour en savoir plus
- De Catherine de Sienne :
- ► Le Dialogue (Le Cerf, 1992).
- ► Les Oraisons (Le Cerf, 1 992).
- ► Lettres (deux volumes, Tequi, 1976).
- Sur Catherine de Sienne :
- ► Ne dormons plus, il est temps de se lever : Catherine de Sienne, sous la direction d'Elisabeth J. Lacelle (Le Cerf/Fides, 1998).
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