Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Un fou de Dieu, Râmakrishna
De nous-les-dieux.org.
Un fou de Dieu
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Sommaire |
| ► | 1836 | C'est toujours « excessivement » que Râmakrishna explorera d'autres religions que la sienne, mais sans jamais tomber dans le syncrétisme. Par sa puissance de concentration il pénétrait immédiatement le sens profond d'une tradition. Considéré par certains comme « dérangé », son message universel attirera pourtant de nombreux disciples. |
| 1886 |
Chicago, septembre 1893. Les presbytériens et les responsables catholiques qui, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, ont décidé d'organiser un Parlement mondial des religions peuvent être satisfaits : l'entreprise est une réussite totale. Des milliers d'auditeurs sont venus écouter les dizaines d'exposés présentés par des intervenants issus de seize confessions différentes. Mais, au-delà de ce succès, l'événement fera date pour une autre raison que n'avait pas prévue – ni sûrement souhaitée – les puissances invitantes : avec le véritable triomphe qu'a connu le moine indien Swami Vivekânanda, c'est l'Inde mystique qui a eu la vedette de ce rassemblement mondial, et dès lors, elle ne cessera de fasciner un nombre croissant d'Américains et d'Européens. Vivekânanda, âgé d'à peine trente ans, a séduit par son absence totale de dogmatisme, associée à une intériorité et à un enthousiasme de prophète. Le jeune hindouiste, interrogé par le public, a bien volontiers livré sa source : son maître, disparu sept ans plus tôt, s'appelait Râmakrishna.
mais les chemins ne sont pas Dieu.
Une famille de brahmanes
Ce nom était totalement inconnu des Occidentaux alors présents, et même de ceux qui avaient commencé d'introduire à l'Université l'histoire et l'étude des religions, comme Friedrich Max Mûller – lequel écrira plus tard le premier livre consacré à Râmakrishna. Celui que l'on considère aujourd'hui comme le plus grand saint indien de son siècle n'était alors vénéré que par un cercle, grandissant certes, mais somme toute restreint de disciples bengalis. Gadâdhar Cattopâdhyây – tel était son vrai nom – était né dans une famille relativement aisée de brahmanes vishnouïtes, dans un village du Bengale. Dès l'âge de six ans, le petit Gadâdhar avait connu des extases, des « absences », des manifestations troublantes. Comme la région était parcourue par toutes sortes de moines itinérants, d'ascètes mendiants et aussi de Baùls, ces « fous de Dieu » qui, hors de toute confession, passaient leur temps à danser et chanter à la gloire du Divin – le jeune brahmane se mit à les fréquenter, à les imiter parfois, au point que ses comportements bizarres amenèrent sa famille à consulter des médecins. On eut beau lui trouver un travail en l'installant, dans sa vingtième année, comme pûjâri, célébrant d'un temple dédié à la déesse Kâlî, rien n'y fit : sa façon d'entrer en présence de Mâ, la Mère Kâlî, était tellement « excessive » qu'elle le faisait toujours passer pour dérangé. On eut beau le marier, selon la coutume, à une enfant de cinq ans, il continua à vivre son chemin comme si de rien n'était, ne réservant sa dévotion (bhakti) qu'à la Mère aux mille visages devant laquelle il se prenait véritablement pour un petit enfant. D'autres fois, il entrait dans des états de conscience (bhâva) qui le faisaient littéralement agir comme une femme prise de passion pour l'Amant divin Krishna. Dans ces conditions, son épouse, Sarada Devi, deviendra sa plus fidèle compagne spirituelle, sans que le mariage soit jamais consommé...
Aucune catégorie
Impossible, donc, de faire entrer Râmakrishna dans aucun moule social ou spirituel. Par exemple, brahmane issu d'une famille très pieuse, il lui arrive de se défaire – indécence pire que la nudité – du cordon sacré de sa caste. Aussi n'est-il pas surprenant qu'un jour, en 1861, ce célébrant un peu spécial décide de se mettre à l'école d'une maîtresse de yoga qui le fait entrer dans les arcanes du tantrisme. Lui, adepte du dieu Vishnou, va étudier cette pratique obéissant à une tout autre symbolique et placée sous l'égide d'un autre dieu, Shiva. Le type particulier de yoga que l'on appelle « tantrique », extrêmement subtil et même potentiellement dangereux, se manifeste en certaines occasions par des transgressions d'ordre alimentaire et sexuel qui lui ont toujours valu une réputation sulfureuse. Râmakrishna n'en a cure, poursuit jusqu'au bout son initiation au tantrisme, et découvre les techniques qui permettent d'atteindre et de maîtriser les formes d'extase qu'il avait auparavant vécues spontanément. Fort de cette expérience, il se met alors à suivre un autre enseignement, celui d'un de ces ascètes nus qui sillonnent la région, et qui se réclament du Vedânta. Ce moine itinérant, du nom de Totâ Puri, l'introduit dans la spiritualité de l'école védantine inspirée par les Upanishad, les textes sacrés qui closent l'énorme corpus que l'on appelle les Veda. Râmakrishna apprend ainsi à s'élever jusqu'à la non-dualité (advaïta), dans laquelle le pratiquant découvre qu'il n'existe rien d'autre que la Conscience une, absolue, illimitée. Lui qui s'est toujours dévoué à la déesse Kâlî, donc à la divinité sous une forme personnelle – avec laquelle il entretient même un contact presque charnel – entre dans l'ascèse extrême de ceux pour qui l'Absolu est impersonnel.
Ayant fait l'expérience des diverses écoles hindouistes – ou plutôt de quelques unes des dizaines d'écoles de ce système complexe et pluriel que l'on appelle l'hindouisme –, notre saint se laisse ensuite tenter, au fil de ses rencontres, par l'exploration de différences encore plus radicales : l'islam et le christianisme. Auprès d'un hindou converti au soufisme, tout d'abord, puis auprès de plusieurs amis chrétiens, il s'initie à ces deux traditions qui, en ce qui concerne la doctrine, se situent à mille lieues de sa propre pratique. Il va de soi qu'il ne s'agit là que d'initiation et que Râmakrishna n'entrera pas dans les subtilités des professions de foi et des théologies. En tant qu'hindouiste non plus, d'ailleurs, il ne sera jamais un grand érudit. Mais par une aptitude extraordinaire à l'ouverture, il connaît des visions lumineuses par le biais de différentes voies spirituelles – et de différentes symboliques, par ailleurs incompatibles entre elles. La personne de Jésus, en particulier, semble l'inspirer : il en parle, lui parle, le voit... Lorsqu'on lui demande de s'expliquer sur ce sujet, il emploie le terme d'« avatar », que l'on a pris l'habitude de traduire imparfaitement par « incarnation divine ». Que signifie avatar dans ce cas précis ? Comme l'eau de l'océan peut se congeler et prendre forme solide en certains endroits, le Dieu unique peut se cristalliser, en quelque sorte, en certains points de l'espace-temps. Les hommes appellent Râma, Krishna, Jésus... ces « manifestations localisées de la Puissance divine qui pénètre tout », mais, en fait, « l'avatar est toujours le même ».
Des accents universels
Riche de cette vision universelle et de cette expérience plurielle, l'obscur célébrant du temple de Kâlî, considéré comme un peu fou par ses pairs, va attirer à lui une part importante de l'intelligentsia bengalie. Râmakrishna reçoit la visite de toute la jeunesse de Calcutta – une ville alors en pleine ébullition culturelle et qui est encore la capitale de l'Inde anglaise. Les forces vives du Brahmosamaj – un mouvement à la fois théiste et critique sur le plan social et religieux, que l'on peut comparer à nos Lumières du XVIIIe siècle – se retrouvent à écouter le mystique aux accents universels. Et ce n'est pas le moindre paradoxe de cette vie hors du commun que de voir les jeunes loups contestataires de l'Inde moderne se faire les disciples d'un « fou de Dieu » adepte d'une tradition, la bhakti, fondée sur l'amour et la dévotion. Le plus rationaliste et le plus cultivé d'entre eux, Narendra Natt Datta, ira plus tard transmettre le message du maître jusqu'au bout du monde, sous le nom de Vivekânanda.
L'un des points essentiels de ce message, c'est sarva-dharma-saman-vaya, la « convergence de toutes les religions ». Dieu est à la fois Un et multiple, sans forme et aux formes personnelles innombrables. Il est donc inutile de défendre sa religion contre celle des autres, car « tous les chemins mènent à Dieu, mais les chemins ne sont pas Dieu ». Râmakrishna ne se lasse pas de présenter ce thème à travers diverses images. La plus célèbre de ces métaphores participe de plusieurs traditions. – on la retrouve, par exemple, dans le Mathnawî, du grand maître soufi Rûmî – et nul ne saurait dire si son origine est bouddhiste, musulmane ou hindouiste. Dans la version de Râmakrishna, cela donne : « Quelques aveugles rencontrèrent un éléphant. Quelqu'un leur dit : "Cet animal s'appelle éléphant." Alors les aveugles se posèrent des questions sur la forme de l'éléphant et commencèrent à le palper. L'un deux dit : " L'éléphant est comme un pilier ! ", car il n'avait tâté que la patte de l'animal. Un autre dit : " L'éléphant est comme un éventail ! ", car il n'avait touché que l'oreille de l'animal. De la même manière s'exprimèrent ceux qui avaient touché sa trompe ou son ventre. C'est ainsi qu'il en est avec Dieu : chacun s'imagine que Dieu n'est que le peu qu'il en a compris, et rien d'autre. »
Une autre fois, Râmakrishna emploiera l'image du caméléon, que des observateurs ont aperçu arborant telle ou telle couleur, et dont ils ne peuvent imaginer qu'il puisse en prendre d'autres. Souvent, aussi, lui viennent à l'esprit des métaphores qui assimilent la réalité divine à une matière première qui peut prendre différentes formes : l'or du bijoutier, le sucre avec lequel on modèle des figurines, ou encore l'argile du potier. Mais dans l'esprit de Râmakrishna, cette relativisation des différentes voies spirituelles n'est en rien dévalorisante. Il n'est jamais question chez lui de syncrétisme, et s'il s'est essayé à pratiquer d'autres religions que la sienne, c'était à titre expérimental, confiant en cette puissance exceptionnelle de concentration qui lui permettait de pénétrer immédiatement le sens profond d'une tradition. En toute autre occasion, il se montre opposé au nomadisme spirituel, dont l'origine est à ses yeux un manque de confiance, d'amour et de persévérance : « Un homme voulut creuser un puits. Ne trouvant pas trace d'eau après avoir creusé environ vingt coudées, il s'arrêta et chercha un autre endroit. Il se remit à creuser et alla plus profond encore, mais ne trouva toujours rien. Il choisit alors une troisième place et creusa plus profondément, mais sans obtenir aucun résultat. Complètement découragé, il abandonna son travail. La profondeur totale des trois trous atteignait à peu près cent coudées. S'il avait eu la patience de faire seulement la moitié de ce travail au même endroit, sans changer d'emplacement, il aurait sûrement trouvé de l'eau. »
A l'heure où devient de plus en plus à la mode une religiosité en habit d'Arlequin, le message non simpliste d'un Râmakrishna, mystique authentiquement universel – et en même temps très indien – demeure à méditer.
Dialogue et contemplation
« Dieu est le "Guide intérieur". Pensant à lui avec simplicité, prie-le avec un mental pur. Il te fera tout comprendre. Renonce à ton ego, prends refuge en lui. Tu obtiendras tout... Ce que tu convoites, tu le trouveras en toi-même, ce que tu cherches, dans l'intimité de ta demeure... Quand tu te mêles à des gens du dehors (des adeptes d'autres religions), il faut que tu les aimes tous et que tu deviennes comme l'un d'eux. Aucun sentiment de rejet ! Telle personne croit en un Dieu personnel (sâkâra) et ne croit pas â l'impersonnel (nirâkâra), telle autre croit à l'Impersonnel et ne croit pas en un Dieu personnel. Ici un hindouiste, là un musulman, là encore un chrétien – n'affiche pas un nez méprisant et haineux ! Dieu comprend chacun tel qu'il est. Connais donc la nature particulière de tout un chacun et, la connaissant, fraie avec eux tous – fais-le autant que tu le peux, et aime-les. Ensuite, entre dans ta chambre et jouis là de la paix et de la félicité.. C'est dans ta chambre qu'il te sera donné de contempler ta propre nature profonde. »
Paroles de Râmakrishna, 19 octobre 1884
En sept dates...
| 1836 Naissance de Gadadhar Chattopadhya ya dans un village du Bengale, de parents brahmanes. |
1855 Pour gagner sa vie, il devient célébrant d'un temple consacré à la déesse Kâlî. Il le demeurera jusqu'à sa mort. |
1859 On lui fait épouser une fillette de cinq ans. Il ne la prendra auprès de lui qu'en 1874, comme une « sœur » qui deviendra sa plus fidèle disciple. |
1861-1874 Il multiplie les initiations et les explorations dans les différentes confessions hindouistes, ainsi que dans le christianisme et dans l'islam. A chaque fois, ces « chemins » le mènent à l'extase mystique. |
1879 Des disciples commencent à se grouper autour de lui. Ils vont vite devenir très nombreux. |
1886 A sa mort, les fidèles fondent un ordre monastique. Vivekânanda fait connaître son maître à l'Occident lors du Parlement des religions de 1893. |
Pour en savoir plus
- Sur Râmakrishna :
- ► Râmakrishna et la voie de l'amour, de Carla. Keller. Un brillant essai qui situe bien la place de Râmakrishna dans le contexte religieux très complexe de l'Inde (Bayard / Le Centurion, 1997).
- ► La Vie de Râmakrishna, de Romain Rolland. Le livre qui a révélé Râmakrishna en Europe (Stock, 1 993)
- De Râmakrishna :
- ► L'Enseignement de Râmakrishna, de Jean Herbert. Une anthologie annotée et thématique des paroles de Râmakrishna (Albin Michel, réédition avril 2005, coll Spiritualités Vivantes).
- ► Les Entretiens de Râmakrishna, recueillis par son disciple M. Le journal d'un hindou anglicisé et citadin séduit par ce maître insolite (Le Cerf, 1996).
- ► Centre védantique. Mission Râmakrishna, 64, bd Victor Hugo 77220 Gretz. centre.vedantique@wanadoo.fr
Liens utiles :
- Voir : Catégorie : Personnalités
- Liens externes :
- fr.wikipedia.org
- www.ramakrishna.eu (Centre védantique Raamakrishna – Paris)
- Biographie (livre)
- stehly.chez-alice.fr
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