De nous-les-dieux.org.
Ibn Arabî
Soufi universel
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
| ►
|
1165
|
Né dans cette Andalousie mythique du XIIe siècle, Ibn Arabî représente la tradition soufie dans toute sa pureté et son universalité. Ce grand mystique pense que la moindre chose du monde est le lieu d'une manifestation divine.
|
| 1240
|
En l'an 595 de l'Hégire (1200 de l'ère chrétienne), un grand soufi, c'est-à-dire un mystique musulman, quittait définitivement
Al Andalus, l'Espagne musulmane du Moyen Âge, pour voguer vers l'Orient. Ce mystique et poète exceptionnel allait parcourir des milliers de kilomètres, jusqu'à La Mecque et l'Anatolie, et produire dans le même temps une œuvre spirituelle aux dimensions colossales, qui devait marquer en profondeur l'islam universel.
Lorsqu'il s'embarque après avoir passé des mois à visiter ses amis de Cordoue, de Séville et de Murcie, sa ville natale, Mohammed b. Ali al-Arabî al-Hâtimî al-Tâ'î, connu aujourd'hui sous le nom d' ibn Arabî, n'est âgé que de trente-cinq ans. Mais cet Andalou de bonne famille, qui a très tôt renoncé à tout pour suivre la Voie soufie, est déjà riche d'une vingtaine d'années de vie spirituelle marquée par des visions extatiques bouleversantes. Il s'est mis à l'école des maîtres soufis, parcourant toute l'Andalousie, puis le Maghreb, pour recueillir leur enseignement. La leçon de vie de ces paysans analphabètes, de ces saints aux apparences d'esclaves, lui importe plus que toutes les longues études classiques qui ont nourri sa jeunesse. Elle lui importe plus que la sagesse du grand savant et philosophe Averroès, qu'il a connu dans son adolescence et qui, en 1198, vient de s'éteindre. Ibn Arabî est devenu lui-même un sage, et c'est en tant que tel qu'il sera reçu dans toutes les stations de son pèlerinage perpétuel, jusqu'à Damas où il mourra quarante ans plus tard.
Un sage musulman, mais qui s'est fait disciple de Jésus. Ibn Arabî, en effet, dit que celui-ci est son premier maître dans la Voie et, dans son œuvre, il amplifie considérablement le rôle traditionnellement dévolu à Jésus dans la tradition de l'islam. Ayant centré toute sa pensée sur la notion de « sainteté » – walâya –, il voit dans le Fils de Marie le Sceau de la sainteté universelle, de même que Mohamed représente le Sceau de la prophétie. Lui-même, Ibn Arabî, a reçu en extase la révélation qu'il est le Sceau de la sainteté mohamédienne, c'est-à-dire qu'il doit assumer, bien en dessous de Jésus et de Mohamed, l'accomplissement de la
walâya dans l'héritage particulier du Prophète de l'islam.
Dieu reste toujours inconnu
à l'intuition comme à la contemplation,
car l'éphémère n'a pas de prise sur l'éternel.
Illustration par Hassan Massoudy d'un poème d'Ibn Arabî : « Je crois en la religion de l'amour, ou que se dirigent ses caravanes, car l'amour est ma religion et ma foi. ».
Un saint universel
Sa relation privilégiée à Jésus, et son exaltation de l'Amour, n'empêchent pas le musulman Ibn Arabî de critiquer de façon très classique le discours chrétien, ni de rester fidèle, durant sa vie marquée par les croisades, à sa religion et à sa communauté. Mais sa vision mystique de Dieu en fait un des saints les plus universels qui soient. D'où vient donc cette universalité ? De sa doctrine de « l'unicité de l'être » – wabdat al-wujûd – selon laquelle, à proprement parler, il n'est rien en dehors de Dieu. Dans cette perspective, tout l'univers n'est qu'illusion et, en même temps, dans tout l'univers il n'est rien d'autre que Lui. Pour Ibn Arabî, il faut prendre à la lettre le verset coranique (2, 115) qui affirme : « Où que vous vous tourniez, là est la Face de Dieu. » Il en résulte non pas que l'univers est Dieu – ce qui relèverait du panthéisme – mais que la moindre chose du monde est le lieu d'une théophanie, d'une manifestation divine.
Un don divin
Il en résulte aussi que même lorsque les infidèles se trompent de Dieu, ils ne se trompent pas tant que cela ! Car l'idole elle-même, au-delà des erreurs de l'idolâtre, est en quelque sorte signe du vrai Dieu ! Ainsi le mystique ose-t-il affirmer qu'«
en tout adoré, Dieu possède une face », ou que «
Dieu est l'adoré en tout adoré », quelle que soit la religion concernée. Lorsque le Coran (17, 23) annonce : «
Ton Seigneur a décrété que vous n'adorerez que Lui », il faut aller au-delà de l'interprétation courante qui fait de cette phrase un ordre, un impératif, et la prendre comme un don divin : quel que soit l'objet de votre foi, c'est Moi que vous priez, car «
Ma Miséricorde embrasse toute chose » (7, 18). Peut-on imaginer vision religieuse plus universaliste ? Lorsque Ibn Arabî rappelle, dans
la Sagesse des prophètes, la parole de celui que l'on nomme le « seigneur des soufis », Junayd de Bagdad – «
la couleur de l'eau, c'est la couleur de son récipient » – il signifie que les traditions religieuses fonctionnent comme des réceptacles de l'Essence divine (
voir encadré). Par nature, celle-ci est sans couleur, c'est-à-dire sans attribut ni qualité, et les noms que nous donnons à Dieu ne sont que des vocables humains. Conclusion : au regard de l'Absolu, les religions ne peuvent être hiérarchisées, car toutes, autant qu'elles sont, ne peuvent prétendre qu'au titre de médiations. Cela dit, la métaphore de Junayd implique une autre conséquence : l'Essence divine ne peut être approchée que par la voie nécessaire d'une tradition, quelle qu'elle soit – essayez donc de vous désaltérer d'un quelconque fluide sans l'aide d'aucun récipient ! Ibn Arabî se réfère à dessein à ce symbole du réceptacle : il sait que sans l'aide d'un récipient quelconque, le liquide s'échappe et se perd à jamais sans le support d'une religion, la substance spirituelle, une et universelle, demeure inaccessible. Aussi, s'il est conscient que «
les religions sont les fleuves d'une même source », son adhésion à l'islam reste pleine et entière. Nulle trace chez lui d'un quelconque indifférentisme ou d'un quelconque relativisme : l'islam est la vraie religion, au sens où il ouvre la voie à la plénitude de la vraie foi, et ses obligations sont justifiées par le soufi sans la moindre ambiguïté – son livre,
la Profession de foi, et sa pratique personnelle sont, à cet égard, des contre-preuves indubitables vis-à-vis de toutes les accusations d'hétérodoxie dont il a fait l'objet. A noter, d'ailleurs, que l'islam lui-même ne se définit pas comme une nouvelle religion, mais comme le simple rappel de la foi primordiale incarnée par Abraham, et qui remonte en réalité à Adam, premier homme et premier prophète.
Le djihad
Un caravansérail sur la route de La Mecque. Manuscrit ottoman du XVe siècle. Musée de Topkapi. Istanbul.
On pourra toutefois remarquer que le vocabulaire de l'islam est empreint d'une histoire où la guerre, dès le début, a eu sa place. Précisément, Ibn Arabî est l'un des premiers à reconvertir, à retourner chacun des termes « guerriers » de l'islam des premiers siècles pour les réinvestir d'un sens profond en rapport avec le cheminement du mystique : chez lui, le djihad n'est pas la guerre sainte, mais le dépassement de soi-même propre à l'homme intérieur, le mujâhidin n'est pas le soldat, mais celui qui s'est engagé dans le combat spirituel. Le titre même de son chef-d'œuvre, composé de trente-sept volumes, et auquel il travailla quarante ans de sa vie, Al-Futûhat al-Makkiyya, reflète cette réinterprétation soufie des mots de la culture arabe. On a pu traduire ce titre par les Illuminations de La Mecque ou les Révélations mecquoises, mais le sens premier peut être rendu par les « conquêtes mecquoises ». Conquêtes spirituelles, bien sûr, mais le maître soufi reprend là un terme qui signifie étymologiquement « ouvertures », et qui a été utilisé durant des siècles pour désigner les conquêtes de l'empire arabe, comprises comme ouvertures des frontières. Ainsi use-t-il d'un terme guerrier pour dire le fond de sa démarche, centrée sur l'amour ! Dans ce même livre, d'ailleurs, il va jusqu'à reprendre à son compte la fameuse phrase qu'aurait dite le Prophète avant la bataille de Badr : « Faites ce que vous voulez, je vous ai déjà pardonné. » Une phrase qui, vraisemblablement, avait pour but de dédouaner les combattants de toute culpabilité vis-à-vis des transgressions morales et religieuses qu'ils seraient amenés à commettre dans la première grande bataille de l'islam. Une phrase qui se retrouve transfigurée, sous la plume d'Ibn Arabî, pour devenir un équivalent du « Aime et fais ce que tu veux » de saint Augustin ! L'Amant de Dieu, explique-t-il, se trouve propulsé dans une dimension supérieure à celle des règles établies, il devient libre à l'égard de toutes les normes, y compris religieuses.
Une spiritualité universelle
« Celui qui est fixé sur telle adoration particulière ignore nécessairement (la vérité intrinsèque d'autres croyances), par cela même que sa croyance en Dieu implique la négation d'autres formes de croyance. S'il connaissait le sens de la parole de Junayd – « la couleur de l'eau, c'est la couleur de son récipient » – il admettrait la validité de toute croyance, et il reconnaîtrait Dieu en toute forme et en tout objet de foi. C'est qu'il n'a pas la connaissance (de Dieu), mais se fonde uniquement sur l'opinion dont parle la parole divine : « Je Me conforme à l'opinion que Mon serviteur se fait de Moi. » (...) La divinité (qui se) conforme à la croyance (du fidèle) est celle qui peut être définie, et c'est Elle, le Dieu que le cœur peut contenir (selon la parole divine : « Ni Mes cieux, ni Ma terre ne peut Me contenir, mais le cœur de Mon serviteur fidèle Me contient »). La divinité absolue, quant à elle, ne peut être contenue par aucune chose, puisqu'Elle est l'essence même des choses et Sa propre essence. »
La Sagesse des prophètes (Albin Michel).
Une œuvre considérable
Lorsque celui que l'on surnommera plus tard
Muhyî al-din, le « vivificateur de la religion », meurt le 8 novembre 1240, il ne laisse à sa postérité aucun bien matériel, mais une œuvre de plusieurs centaines d'ouvrages – du simple opuscule à des sommes de dizaines de volumes. Dès le siècle suivant, cette œuvre sera l'objet des plus violentes attaques et, jusqu'à aujourd'hui, ses adversaires tenteront de démontrer son caractère hérétique : il y a vingt ans encore, les
Futûhât furent officiellement – mais heureusement provisoirement – retirées du commerce en Egypte, et Ibn Arabî reste anathématisé par le fondamentalisme wahhabite – celui de la famille régnante d'Arabîe Saoudite. On accuse en général l'Andalou de panthéisme, d'ésotérisme ou, comme Maître Eckhart, on lui reproche de s'être exprimé avec des formules trop paradoxales propres à perturber la foi de la « masse » des croyants. Certains de ses disciples ont peut-être alimenté involontairement ce genre de critique par leurs synthèses trop rapides d'un enseignement subtil. Aujourd'hui encore, une certaine mode spiritualiste occidentale voudrait opposer l'universalisme d'Ibn Arabî au « dogmatisme » de l'islam. D'autres auteurs, au contraire, ont su montrer la parfaite orthodoxie, en même temps que l'ampleur et la profondeur inouïes de la pensée « akbarienne » – un adjectif dérivé de l'expression
Shaykh al-Akbar- « le plus grand des maîtres » – par laquelle on désigne Ibn Arabî dans le soufisme. Parmi ces continuateurs, l'émir
Abd el-Kader (voir page 38) fut le plus célèbre du XIX
e siècle. Plus près de nous, en France, le philosophe et islamologue Henri Corbin et, surtout, Michel Chodkiewicz – qui dirigea dix ans les éditions du Seuil –, contribuèrent à mieux faire connaître l'œuvre du grand andalou. La renaissance akbarienne d'aujourd'hui, comme celle de Maître Eckhart, est sûrement un signe des temps, le signe d'une époque en quête d'une spiritualité à la fois dans et au-delà des religions.
En sept dates...
1165 Il naît à Murcie, où il restera jusqu'à l'âge de huit ans, avant que sa famille ne s'installe à Séville.
|
1190 Il a déjà fait ses études coraniques, rencontré Averroès, été initié à la Voie soufie, lors- qu'il se trouve un jour investit par une vision mystique de tous les prophètes.
|
1193 Début d'une série de voyages en Afrique du Nord et rédaction de ses premiers livres après des expé- riences mystiques.
|
1201 Il part pour l'Orient, où il ne cessera de voyager durant plus de vingt ans, avec des stations en Egypte, à La Mecque, en Anatolie. Ses produc- tions poé- tiques et théo- logiques sont innombrables, et ses dis- ciples se mul- tiplient.
|
1223 Il s'installe définitivement à Damas, où il travaille encore quinze ans à la somme qu'il avait commen- cé de rédiger en 1203, les Illuminations de La Mecque.
|
1240 Il meurt à Damas. Son œuvre sera l'objet de polémiques, et son tom- beau aban- donné, jusqu'à ce que le père de Soliman le Magnifique lui construise un mausolée en 1516
|
Pour en savoir plus
- D'Ibn Arabî :
- ► La Sagesse des prophètes (Albin Michel, 1989)
- ► Les Illuminations de La Mecque (Albin Michel,1997)
- ► Traité de l'amour (Albin Michel, 1989)
- ► Les Soufis d'Andalousie (Albin Michel, 1995)
- ► L'Interprète des désirs (Albin Michel, 1996)
- ► Le Maître d'amour, poèmes d'Ibn Arabî et texte de Rodrigo de Zayas, calligraphies de Nja Mahdaoui (Albin Michel, 2004).
- Sur Ibn Arabî :
- ► Ibn Arabî et le voyage sans retour, par Claude Addas (Le Seuil, 1996)
- ► Ibn Arabî ou la Quête du soufre rouge, par Claude Addas (Gallimard, 1989).
Liens utiles :