Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Solitaire solidaire, Thomas Merton

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Thomas Merton
Solitaire solidaire
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1915 Devenu trappiste après une jeunesse agitée, Thomas Merton se fait connaître par son autobiographie « Nuit privée d'étoiles », un succès planétaire. Il ne se contentera pas d'être un religieux nourri de silence : il sera de tous les combats de son époque, en particulier contre la guerre au Vietnam, et militera pour un dialogue interreligieux.
1968

Né en 1915 à Prades, dans les Pyrénées, d'une mère américaine et d'un père néo-zélandais, Thomas Merton a trois ans seulement lorsqu'il franchit l'Atlantique avec ses parents. Toute son enfance et son adolescence seront marquées par des mouvements incessants entre le Nouveau Monde, l'Angleterre et la France. La culture religieuse n'est pas son fort, mais la perte prématurée de sa mère, qui meurt d'un cancer alors qu'il a six ans, puis celle de son père, qui succombe à une tumeur lors de sa quinzième année, enfin celle de son grand-père un peu plus tard, le rapprochent d'une dimension mystique de la vie.
Cependant le jeune Merton a bien d'autres préoccupations que la religion : étudiant à Cambridge, il se dépense sans compter avec « une bande de gaillards aux écharpes multicolores » et de jolies jeunes filles, pour « obtenir de la vie tout ce qu'on croit pouvoir y trouver à dix-huit ans ». Puis, à l'université de Columbia, il se fait caricaturiste, chroniqueur littéraire et familier des boîtes de jazz où l'on boit et l'on fume beaucoup. C'est à Columbia, toutefois, qu'il découvre la tradition mystique du christianisme par le biais de l'Esprit de la philosophie médiévale, de Etienne Gilson. Grand lecteur, il s'initie aux maîtres orientaux dont parle Aldous Huxley. Et, surtout, Merton fait la rencontre en 1938 d'un moine hindou qui s'était rendu aux États-Unis cinq ans auparavant pour la commémoration, à Chicago, du cinquantenaire du Parlement mondial des religions et y était resté. Étonnant de sérénité dans un monde soumis à l'angoisse et au tourbillon activiste de la modernité, ce moine invite le jeune homme turbulent à lire deux livres importants pour comprendre la mystique : les Confessions, de saint Augustin, et l'Imitation de Jésus-Christ, célèbre anonyme du XV siècle inspiré par la spiritualité de la devotio moderna (la dévotion moderne). Toutes ces lectures, et le dégoût d'une vie faite d'aventures aussi passionnées qu'éphémères, l'amènent un dimanche matin – « la première fois que j'étais sobre, un dimanche à New York » – à entrer dans une église de la 121e rue. Dès lors, l'évidence de la vocation commence à poindre. Elle ne s'épanouira, cependant, qu'après d'autres épreuves et déceptions, le jour où Thomas Merton frappera définitivement aux portes de l'ordre des Cisterciens réformés de la stricte observance, et deviendra trappiste de l'abbaye de Gethsemani, dans le Kentucky.
J'ai à comprendre d'une manière contemplative
les mouvements sociaux, politiques, intellectuels,
artistiques de ce monde.

Frère Louis Thomas Merton en 1959, à l'abbaye de Gethsemani, dans le Kentucky.

Un livre planétaire

Le chemin tortueux qui l'a mené de l'activisme effréné d'un étudiant turbulent à la paix monastique, Merton l'a raconté dans la Nuit privée d'étoiles, un livre qui le rendra célèbre dans le monde entier. Mais la dernière phrase de cette autobiographie, qui se termine sur cette entrée en religion, dit bien l'esprit dans lequel Thomas Merton l'a rédigée : « Sit finis libri, non finis quaerendi » – « Ici finit le livre, mais non la quête ». Les portes du monastère qui se referment sur lui ne seront pas, en réalité, une clôture. Certes, frère Louis – tel est son nom religieux – vit avec intensité la règle du silence, et demandera même, à partir de 1965, l'autorisation de mener une vie semi-érémitique en habitant à l'écart de la communauté. Mais à ses yeux, la transfiguration de soi-même est indissociable de celle du monde. Le moine cherche à changer sa vie, seul face à lui-même, mais à partir d'un certain degré de conscience, il sait qu'il a aussi comme vocation de « changer la vie », ainsi que le demandait Rimbaud. On a trop oublié que la solitude monastique possède une utilité sociale, dit Merton, elle doit accomplir « un travail qui lui est propre : la compréhension de plus en plus approfondie de ce dont le monde a besoin, la lutte contre l'aliénation ». Aussi, du fond de sa cellule, déconcertant les innombrables admirateurs de la Nuit privée d'étoiles, se heurtant parfois à la censure de ses supérieurs, prenant le contre-pied d'un christianisme bien-pensant et d'une spiritualité petite-bourgeoise qui s'accommodent des injustices d'ici-bas au nom des « réalités d'en haut », le trappiste va entraîner toute une génération dans un combat à la fois spirituel et social. Détruisant délibérément son image de « supermoine catholique romantique », selon sa propre expression, il se lie à des militants que tout le monde taxe de communisme – et, dans l'Amérique des années cinquante marquée par l'esprit du maccarthysme, l'accusation est grave – comme Dorothy Day, fondatrice des Catholic Workers, mouvement non-violent contre l'exclusion sociale. Il soutient le jésuite Daniel Berrigan, qui prêche la désobéissance civile contre la guerre du Vietnam et sera jeté en prison. Il prend parti pour les actions de Martin Luther King contre la ségrégation raciale. Il s'élève, en pleine guerre froide, contre la bombe atomique, et ses écrits en faveur de la paix annoncent l'encyclique Pacem in terris du pape Jean XXIII – celui-ci, d'ailleurs, lui offre en signe d'amitié l'étole qu'il avait portée le jour de son intronisation. Militant acharné de la paix, il réfute toutefois « l'identification banale du pacifisme avec la passivité et la non résistance quiétiste ». La paix, selon lui, est l'exact contraire du statu quo, elle se fonde sur une vision de l'homme capable, par la transcendance qui l'habite, de changer le monde.

L'homme inquiet

Donc, Thomas Merton est un moine engagé. Mais il y aurait erreur à s'imaginer cet engagement comme juxtaposé à sa vie religieuse. Dans une lettre au pape Jean XXIII, il résume en une phrase toute sa démarche : « j'ai à comprendre d'une manière contemplative les mouvements sociaux, politiques, intellectuels, artistiques de ce monde. » A l'heure où, dans toutes les religions, le retour du religieux n'est souvent que le masque d'une tendance à la restauration de l'ordre moral, le message de Merton résonne comme celui d'un prophète : « La mission de la religion, dit-il, n'est pas de rassurer l'homme dans sa bonne conscience, mais au contraire de l'inquiéter dans les profondeurs de sa conscience. »
Enraciné dans la tradition monastique chrétienne, qu'il a fait découvrir à un public nombreux grâce à ses nombreux livres, Merton, a priori, n'a pas besoin de se ressourcer à la mystique orientale pour combler un vide dans sa propre religion. Mais ce solitaire est fondamentalement un solidaire, parce qu'il sait qu'aucun homme ne se suffit à lui-même. C'est cette conscience du manque intrinsèque à la condition humaine qui le pousse à s'intéresser à la religion des autres, notamment à celles de l'Orient, au sein desquelles ont éclos des formes extraordinairement riches de monachisme. Comme son ami Daisetz Suzuki (1870-1966), le grand maître du zen qui préfacera l'un de ses livres, Merton est persuadé que « si quelque chose doit naître dans le domaine des valeurs humaines, cela jaillira de la tasse de thé que partageront deux moines ».

Un vrai sens du discernement

Le 4 novembre 1968 Thomas Merton rencontre le Dalaï-Lama à Dharamsala, en Inde.
Son enthousiasme pour le zen et le taoïsme n'a d'égal que son sens du discernement. Merton ne sacrifie aucunement à la mode zen qui commence à sévir en Amérique dans les années soixante : selon lui, cette « attitude pseudo-zen... n'est qu'une autre des formes de l'illusion bourgeoise ». Dans la tradition des autres, il sait reconnaître les zones d'ombre autant que dans la sienne : « Comme la liturgie catholique, la pratique du zen a besoin d'un aggiornamento », écrit-il, et il remarque avec intérêt la « critique vigoureuse du bouddhisme traditionnel et conservateur » que fait un moine vietnamien, alors inconnu et aujourd'hui très célèbre en France et en Europe, Thich Nhat Hanh. C'est donc sans angélisme aucun que Thomas Merton étudie les spiritualités orientales, reçoit la visite de leurs maîtres, écrit de nombreux livres pour tenter, non pas de comparer ce qui est incomparable, mais de faire partager ce qui permet au monachisme, au-delà des différences culturelles, « d'approfondir l'expérience humaine fondamentale ».

Finalement, en 1968, le trappiste sort de sa cellule pour participer en Asie à plusieurs rencontres intermonastiques. Il rencontre en Inde le Dalai-Lama dont on parle peu à l'époque – et de nombreuses autres personnalités, et laissera un journal d'Asie particulièrement riche en réflexions sur le dialogue interreligieux. En octobre, il prononce à Calcutta une conférence sur l'apport du monachisme dans les relations entre l'Orient et l'Occident. Ce discours (voir encadré) constitue le testament spirituel de ce moine hors du commun, qui devait mourir accidentellement peu de temps après, au cours d'un autre rassemblement interreligieux à Bangkok. Il pourrait servir, aussi, de programme de travail non seulement pour les artisans du dialogue interreligieux, mais également pour tous les chercheurs concernés par l'évolution spirituelle de l'humanité. Les notes que le conférencier avait préparées pour cette allocution se terminent ainsi : « Nous observons la croissance d'une véritable conscience universelle dans le monde moderne. Cette conscience universelle peut être une conscience de liberté et de perspective transcendante, ou elle peut n'être qu'un vaste fatras dérisoire de banalité mécanique et de lieux communs éthiques. Le choix entre ces deux options est assez important, je crois, pour que toutes les religions, et même les philosophies humanistes qui ne se réclament d'aucune religion, commencent à s'en préoccuper. »

Le dialogue interreligieux, et notamment celui de l'Occident chrétien avec l'Orient pluriel, n'était pas pour Thomas Merton une occasion de contentement facile. Ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de conserver son humour légendaire et de s'attribuer, par exemple, avec un sourire moqueur vis-à-vis de lui-même, le nom fantaisiste de Rabbi Vedanta... La faculté de rire était, pour cet homme de combat, une vertu spirituelle liée à l'humilité. La joie, à ses yeux, faisait partie des ingrédients nécessaires d'un dialogue réussi. La joie et la patience : « Je suis convaincu, disait-il juste avant de mourir à Bangkok, qu'une atmosphère de patience "orientale" doit prendre le pas sur la passion occidentale impatiente d'obtenir des résultats immédiats et visibles. »

Conditions d'un dialogue

« Tout d'abord, l'effort de communion intermonastique ne doit pas ressembler aux interminables discours creux, aux discussions sans fin, inutiles et insignifiantes sur tout et n'importe quoi, au bavardage inépuisable grâce auquel l'homme moderne essaie de se persuader qu'il entretient des rapports avec ses semblables et la réalité (...) En deuxième lieu, il ne peut être question de s'abandonner à un syncrétisme facile, à un salmigondis de pratiques dévotionnelles qui accepteraient tout et n'importe quoi et ne prendraient rien avec le sérieux nécessaire. Troisièmement, il faut qu'il y ait un respect scrupuleux des divergences... Il existe des différences dont on ne peut discuter, et c'est une tentation inutile et insensée que d'essayer d'en débattre. Quatrièmement, l'attention doit se porter sur ce qui est essentiel dans la quête monastique, (et) pas sur l'acquisition de pouvoirs extraordinaires, sur les événements miraculeux, sur les dons charismatiques spéciaux, visions, lévitations, etc., qui doivent être considérés comme des phénomènes d'un ordre différent. En dernier lieu, toutes les questions de structure institutionnelle, de règle monastique, de formes de culte et d'observances traditionnelles doivent être tenues à une place relativement secondaire, (et) comprises à la lumière de leur relation par rapport à l'illumination elle-même. »
Conférence de Calcutta, octobre 1968

En sept dates...

1915
Naissance à
Prades
(Pyrénées-
Orientales)
d'une mère
Américaine et
d'un père
Néo-
Zélandais.
1934
Après de nom-
breux séjours
aux USA, en
Angleterre
(Cambridge)
et en France
(Montauban),
le jeune
Merton, orphe-
lin, s'installe
définitivement
en Amérique,
et mène une
vie d'étudiant
turbulent à
l'université de
Columbia
(New York).
1941
Il entre au
monastère
trappiste de
Gethsemani
(Kentucky).
1948
Parution de
son autobio-
graphie, la
Nuit privée
d'étoiles. Dès
lors, lui qui
avait été un
journaliste et
un critique de
grand talent
avant de deve-
nir moine,
devient un
auteur catho-
lique prolifique
et mondiale-
ment connu.
1958
Le moine écri-
vain sort de
son isolement,
en s'enga-
geant, par des
lettres, des
livres et des
articles dans
les combats
de son
époque : paci-
fisme, lutte
contre l'injus-
tice sociale
aux USA et la
guerre du
Vietnam...
1965
Après avoir
été longtemps
maître des
étudiants puis
maître des
novices, il
s'installe dans
un ermitage à
l'écart de la
communauté.
1968
Il part en Asie
pour participer
à des ren-
contres inter-
religieuses et
donner des
conférences.
Il meurt,
élec-
trocuté acci-
dentellement.

Pour en savoir plus

De Thomas Merton :
La Nuit privée d'étoiles (Albin Michel, 1994).
La Sagesse du désert (Albin Michel, 1987).
La Paix monastique (Albin Michel, 1990).
Mystique et zen, suivi de Journal d'Asie (Albin Michel, 1995).
Nul n'est une île (Le Seuil, 1993).
Zen, Tao et Nirvana (Fayard, 1970).
Sur Thomas Merton :
Thomas Merton, moine et écrivain, par Bruno Ronfard (DDB, 1992).
Thomas Merton, un trappiste face à l'Orient, par Gilles Farcet (Albin Michel, 1990).

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
www.mertoncenter.org
www.gita.be/merton.htm
books.google.fr
Thomas Merton: la voie spirituelle d'un hérétique, Par Michael W. Higgins, Geneviève Roquet.
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