Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Liberté chérie, Nicolas Berdiaev

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Nicolas Berdiaev
Liberté chérie
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1874 Fuyant le cléricalisme de l'Église orthodoxe et le « faux communisme » instauré par les boleheviks, Nicolas Berdiaev, réfugié en France, entame un parcours mystique influencé par les Pères de l'Église et Jakob Boëhme. Il pressent alors et annonce l'avènement d'une ère de l'Esprit.
1948

Cinq ans après le putsch bolchevique d'octobre 1917, la jeune Russie soviétique est déjà exsangue, ravagée par les carnages de la guerre civile ; la Guépéou[1] et son système totalitaire ont déjà remplacé la Tchéka[2] et sa terreur révolutionnaire, tandis qu'en haut lieu les intrigues vont bon train pour mettre en place la succession de Lénine malade. En cette année 1922, l'expulsion du vice-président de la Société des écrivains, Nicolas Berdiaev, passe totalement inaperçue au milieu des « charrettes » d'intellectuels anarchistes ou socialistes dissidents déclarés comme lui « adversaires idéologiques du communisme ». Lorsque Berdiaev arrive en France deux ans plus tard, il est inconnu, isolé, regardé avec suspicion à la fois par l'extrême-gauche, qui voit en lui un contre-révolutionnaire, et par le petit cercle des émigrés « blancs », qui ne lui pardonnent pas sa « trahison ».

En effet, bien qu'héritier par sa naissance de la grande aristocratie russe, Berdiaev a très tôt pris le parti du changement et du socialisme, à ses risques et périls. Arrêté et emprisonné plusieurs fois sous le régime tsariste, il a connu une brève période marxiste avant de s'engager activement aux côtés des sociaux-démocrates. Et bien qu'il ait adhéré dès 1909 à l'Église orthodoxe, il ne s'est jamais privé de critiquer avec virulence son cléricalisme et son conservatisme.

Lorsque a éclaté la Révolution, il s'est laissé élire député de l'éphémère Conseil de la République ; puis, malgré son aversion pour le régime dictatorial instauré par les bolcheviks, il a tenté d'animer, au cœur de la tourmente, un courant chrétien de renouveau social et spirituel. Professeur à l'université de Moscou, il a accepté les pénuries par amour pour la Russie, il a brûlé ses tables et ses fauteuils pour se chauffer, il a subi avec philosophie le travail manuel obligatoire et les restrictions alimentaires.
  1. Guépéou ou GPU (Gossoudarstvennoïe Polititcheskoïe Oupravienie, Administration politique d'État, police politique soviétique.
  2. Tcheka ou Vetcheka (Vserossliskaïa Tchcegvytchaïnaïa Komissia. Commission extraordinaire pan russe): police chargée de combattre la contre-révolution, la spéculation, le sabotage en Russie soviétique.
La liberté n'est ni créée ni déterminée par Dieu,
elle est originelle...
Affiche de propagande d'Ivan Simakov datant de 1922. Cette année-là Berdiaev est expulsé d'URSS comme « adversaire idéologique du communisme ».

Un engagement spirituel

Nicolas Berdiev est né dans une famille de l'aristocratie russe de sensibilité catholique.
Mais son engagement dans la révolution était au fond d'ordre spirituel, c'était celui d'un libertaire et d'un philosophe chrétien. « Je reconnus que le communisme était un rappel du devoir non accompli. écrira-t-il plus tard. C'était le vrai communisme qui aurait dû être réalisé, surtout par les chrétiens, et dans ce cas le faux communisme n'eût pu triompher. » Évidemment, ce « libre penseur croyant », comme il se définit lui-même, ne pouvait être regardé par les nouveaux maîtres de la Russie, malgré son progressisme social, que comme un ennemi du socialisme totalitaire. Le fondateur de la Libre académie de culture spirituelle n'avait pas sa place dans le système. Il en a été expulsé comme un corps étranger.
Dès lors, à l'âge de cinquante ans, Berdiaev – dont la grand-mère maternelle avait des origines françaises – adopte la France comme seconde patrie. Installé à Clamart, près de Paris, tout en donnant des conférences dans le monde entier, il participe activement aux courants qui traversent l'intelligentsia chrétienne dans les années vingt et trente. D'une grande beauté et d'une forte constitution, supérieurement intelligent, il marque de sa présence et de sa voix sonore les nombreux débats et réunions auxquels il participe. Il devient l'ami et l'interlocuteur de Jean Daniélou, Jacques Madaule, Stanislas Fumet, le père Laberthonnière..., il accompagne Emmanuel Mounier dans cette aventure intellectuelle et spirituelle que constitue la fondation du mouvement personnaliste Esprit..., il rencontre Lanza del Vasto, Jacques et Raïssa Maritain, le père Gaston Fessard, premier rédacteur des Cahiers du Témoignage chrétien durant l'Occupation, et grande figure de la résistance spirituelle au nazisme... Berdiaev, d'ailleurs, s'engagera lui-même dans le sauvetage de nombreux juifs à travers l'Action orthodoxe. Pionnier de l'œcuménisme, sans jamais renier ses origines russes et orthodoxes, il devient véritablement un homme universel. Lorsqu'il meurt en pleine activité en 1948, il laisse une œuvre philosophique considérable, et demeure, dans tous les esprits qu'il a influencés, à la fois comme un grand penseur de la liberté et comme un prophète de la rencontre entre l'Orient et l'Occident chrétiens. Surtout, Berdiaev est un visionnaire qui pressent et annonce l'avènement d'une ère de l'Esprit : pour lui, le Moyen Âge a mis l'accent sur Dieu en humiliant l'homme, la modernité a mis l'accent sur l'homme en tuant le Dieu pétrifié que lui avait légué l'époque précédente, et l'avenir appartient maintenant à la redécouverte de la divino-humanité ouverte à tous par le Christ.

La liberté

Au commencement est la liberté. Cette intuition fondamentale, qui correspond à la personnalité profondément libertaire de Berdiaev, prend dans sa philosophie une tournure particulièrement audacieuse : « La liberté n'est ni créée ni déterminée par Dieu, écrit-il, elle est originelle... Dieu créateur est tout-puissant sur l'être, il ne l'est pas sur le non-être, sur la liberté incréée qui lui demeure impénétrable. » L'homme n'est donc ni la chose d'un Dieu despote, ni le jouet de la lutte cosmique entre Dieu et Satan, il est « à la fois l'enfant de Dieu et de la liberté », d'une liberté tragique puisqu'elle implique aussi la liberté du mal, sur laquelle se fonde le processus de l'Histoire. Une telle audace théologique s'enracine dans la notion de Ungrund (sans fond) que Berdiaev a découverte chez Jakob Boëhme (1575-1624), ce grand mystique allemand dont il a traduit et préfacé le commentaire de la Genèse, Mysterium Magnum. Boëhme, autodidacte qui vécut une vie obscure de cordonnier et dont l'œuvre ne fut connue qu'un siècle après sa mort, avait eu la révélation du « mystère divin » selon lequel le bien et le mal, la lumière et les ténèbres jaillirent de l' Ungrund, du « sans fond », de l'Absolu indicible et irréductible à toute catégorie, y compris à celle de l'être. « De ce Néant divin, explique Berdiaev, naît le Dieu-Créateur, et sa création du monde constitue déjà un acte secondaire. »

C'est ainsi, en conclut-il, que Dieu n'est pas enfermé dans la sphère hermétique de sa Toute-Puissance, comme le présente souvent la théologie officielle, car Il est mouvement de toute éternité. L'immense importance de Boëhme, pour Berdiaev, est d'avoir introduit dans la notion de Dieu un principe dynamique, « d'avoir, autrement dit, vu une vie intérieure dans Dieu, un tragique, propre à toute vie » ; Dieu est depuis toujours en relation, en appel, en nostalgie de l'Homme, non par incomplétude, mais par surabondance de plénitude ; « Dieu désire son autre lui-même, son ami : il languit après lui et attend sa réponse à l'appel qu'il lui adresse, l'invitant à sa plénitude, l'exhortant à collaborer à sa création victorieuse du non-être. » Telle est ce que Berdiaev appelle « la sagesse ésotérique du christianisme », qui ne peut s'appréhender que par la voie mystique, c'est-à-dire par « l'expérience spirituelle personnelle échappant à la collectivité

Plaçant la liberté au cœur du mystère de l'homme et du mystère de Dieu – qui pour lui ne font qu'un – Berdiaev se situe délibérément dans une perspective « supra-confessionnelle ». A ses yeux aucune confession ne peut dire la Vérité essentielle qui « ne ressemble ni au monde ni à tout ce qui est au monde. L'idée religieuse efficiente ne s'exprime par aucun mot. La vérité sur la liberté est inexprimable », écrira-t-il. Cependant, profondément marqué par Dostoïevski et par des penseurs russes comme Vladimir Soloviev (1853-1900) ou Serge Boulgakov (1871-1944), il demeure attaché à la grande tradition orthodoxe.

La grande tradition orthodoxe

Portrait de Nicolas Berdiev, dessin de Véra de Lindchersky (1936)
C'est elle, en effet, qui a le plus gardé la mémoire vivante des intuitions géniales des Pères de l'Église, et notamment celle-ci : Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. La vocation ultime de la créature humaine, qui porte en elle l'Image divine, est ce que Basile Grégoire Palamas et tant d'autres nomment la Theosis, la « divinisation ». Cette vision de l'homme comme porteur d'une parcelle divine, comme déjà potentiellement divin, Berdiaev la fonde, à l'instar de Grégoire de Nysse, sur la liberté : « L'élément divin de la personne humaine, dit-il, ce sont sa liberté et son indépendance à l'égard du monde objectif. » Là réside la noblesse de l'homme, qui n'est pas une créature comme une autre, un simple fragment de l'univers, mais qui constitue en lui-même un petit univers, un microcosme. Là réside aussi sa responsabilité, car de son salut dépend la transfiguration du cosmos tout entier : lui seul, être de liberté, « est responsable du cycle entier de la nature, ce qui s'accomplit en lui s'imprime ensuite sur toute la nature ». Ainsi l'homme, s'il assume son statut d'être co-créateur de lui-même, participe pleinement à la création du monde, qui demeure encore inachevée.
L'enseignement de Berdiaev, encore trop méconnu, est prophétique en ce sens qu'il se situe au-delà des religions, et qu'il prédit la victoire de l'Esprit. Il se fait l'annonciateur d'une Révélation qui bouleversera la conscience humaine de l'intérieur : « Elle ne sera pas une voix venue d'en haut, elle s'accomplira dans l'homme et dans l'humanité, elle sera la révélation anthropologique. » En même temps, cet enseignement demeure traditionnel, profondément enraciné dans le christianisme : pour lui la révélation à venir sera « la découverte de la christologie de l'homme », la redécouverte de l'anthropologie des Pères de l'Église, selon laquelle l'homme est corps, âme et esprit. A la Trinité des Personnes divines correspond pour Berdiaev une vision ternaire de l'homme, où l'esprit, qui procède de Dieu, « appartient à une qualité d'existence différente, supérieure à celle de l'âme et du corps ». Cette conscience tridimensionnelle de l'homme est certainement ce qui a le plus manqué à la religiosité et à la psychologie occidentales, et ce que la spiritualité contemporaine est en train de redécouvrir.

Église mystique, Église de Jean

« L'Église dans son action historique universelle et son adaptation au niveau moyen de l'humanité a été pour une grande part l'Église de Pierre, d'où est issue la suprématie du clergé... L'Église catholique se reconnaît ouvertement comme l'Église de Pierre, mais l'Église orthodoxe en reçoit aussi la prééminence. Pierre a été l'apôtre du niveau moyen de l'humanité... Les saints et les mystiques ont été les vivants dépositaires de la tradition johannique... L'expérience des saints nous donne une connaissance plus profonde de la personnalité humaine que toute la métaphysique et la théologie réunies... L'Église de l'amour est l'Église de Jean, l'Église éternelle, mystique, recelant en elle la plénitude de la vérité à la fois sur le Christ et sur l'homme... »
     Le Sens de la création  

En sept dates...

1874
Naissance à
Kiev, dans une
famille non
pratiquante
appartenant à
la noblesse
militaire.
1894-1903
Jeunesse mar-
quée par son
adhésion au
socialisme, qui
lui vaut arresta-
tions et exil
intérieur dans
le nord de la
Russie.
1909
Adhésion à
l'Église
orthodoxe, mais
très vite son
sens
de la liberté
l'opposera aux
« éteigneurs
de l'Esprit » qui
constituent le
clergé.
1917-1922
Il participe à
l'expérience
socialiste, est
vice-président
de la Société
des écrivains,
mais fonde
parallèlement
l'Académie libre
de culture spiri-
tuelle, ce qui lui
vaut des empri-
sonnements et
finalement,
l'expulsion
comme « adver-
saire idéolo-
gique du com-
munisme ». !
1925
Après un
détour par
l'Allemagne,
il s'installe à
Clamart. Dès
lors, il reçoit
chez lui de
nombreux
intellectuels
français et
étrangers,
anime la revue
spirituelle Put',
donne des
conférences
dans le monde
entier, et
devient un des
pionniers de
l'œcuménisme.
1935-1945
Tout en
publiant ses
œuvres
majeures, il par-
ticipe aux
réunions du
mouvement
personnaliste
Esprit avec
Emmanuel
Mounier, et à
l'Action
orthodoxe qui
sauvera de
nombreux juifs
pendant
la guerre.
1948
Il meurt en
plein travail et
en pleine gloire.

Pour en savoir plus

De Nicolas Berdiaev :
Esprit et Liberté, essai de philosophie chrétienne, traduction révisée par Olivier Clément (DDB, 1984).
De l'esclavage et de la liberté de l'homme, traduit par S. Jankélévitch (DDB. 1990).
Essai d'autobiographie spirituelle (Buchet-Chastel, 1992).
Le Nouveau Moyen Âge (L'Âge d'homme, 1 986).
De la destination de l'homme (L'Âge d'homme, 1979).
Sur Nicolas Berdiaev :
Nicolas Berdiaev ou la révolution de l'esprit, de Marie-Madeleine Davy (Albin Michel, 1999).

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