Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Liberté chérie, Nicolas Berdiaev
Liberté chérie
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Sommaire |
| ► | 1874 | Fuyant le cléricalisme de l'Église orthodoxe et le « faux communisme » instauré par les boleheviks, Nicolas Berdiaev, réfugié en France, entame un parcours mystique influencé par les Pères de l'Église et Jakob Boëhme. Il pressent alors et annonce l'avènement d'une ère de l'Esprit. |
| 1948 |
En effet, bien qu'héritier par sa naissance de la grande aristocratie russe, Berdiaev a très tôt pris le parti du changement et du socialisme, à ses risques et périls. Arrêté et emprisonné plusieurs fois sous le régime tsariste, il a connu une brève période marxiste avant de s'engager activement aux côtés des sociaux-démocrates. Et bien qu'il ait adhéré dès 1909 à l'Église orthodoxe, il ne s'est jamais privé de critiquer avec virulence son cléricalisme et son conservatisme.
Lorsque a éclaté la Révolution, il s'est laissé élire député de l'éphémère Conseil de la République ; puis, malgré son aversion pour le régime dictatorial instauré par les bolcheviks, il a tenté d'animer, au cœur de la tourmente, un courant chrétien de renouveau social et spirituel. Professeur à l'université de Moscou, il a accepté les pénuries par amour pour la Russie, il a brûlé ses tables et ses fauteuils pour se chauffer, il a subi avec philosophie le travail manuel obligatoire et les restrictions alimentaires.- ↑ Guépéou ou GPU (Gossoudarstvennoïe Polititcheskoïe Oupravienie, Administration politique d'État, police politique soviétique.
- ↑ Tcheka ou Vetcheka (Vserossliskaïa Tchcegvytchaïnaïa Komissia. Commission extraordinaire pan russe): police chargée de combattre la contre-révolution, la spéculation, le sabotage en Russie soviétique.
elle est originelle...
Un engagement spirituel
Dès lors, à l'âge de cinquante ans, Berdiaev – dont la grand-mère maternelle avait des origines françaises – adopte la France comme seconde patrie. Installé à Clamart, près de Paris, tout en donnant des conférences dans le monde entier, il participe activement aux courants qui traversent l'intelligentsia chrétienne dans les années vingt et trente. D'une grande beauté et d'une forte constitution, supérieurement intelligent, il marque de sa présence et de sa voix sonore les nombreux débats et réunions auxquels il participe. Il devient l'ami et l'interlocuteur de Jean Daniélou, Jacques Madaule, Stanislas Fumet, le père Laberthonnière..., il accompagne Emmanuel Mounier dans cette aventure intellectuelle et spirituelle que constitue la fondation du mouvement personnaliste Esprit..., il rencontre Lanza del Vasto, Jacques et Raïssa Maritain, le père Gaston Fessard, premier rédacteur des Cahiers du Témoignage chrétien durant l'Occupation, et grande figure de la résistance spirituelle au nazisme... Berdiaev, d'ailleurs, s'engagera lui-même dans le sauvetage de nombreux juifs à travers l'Action orthodoxe. Pionnier de l'œcuménisme, sans jamais renier ses origines russes et orthodoxes, il devient véritablement un homme universel. Lorsqu'il meurt en pleine activité en 1948, il laisse une œuvre philosophique considérable, et demeure, dans tous les esprits qu'il a influencés, à la fois comme un grand penseur de la liberté et comme un prophète de la rencontre entre l'Orient et l'Occident chrétiens. Surtout, Berdiaev est un visionnaire qui pressent et annonce l'avènement d'une ère de l'Esprit : pour lui, le Moyen Âge a mis l'accent sur Dieu en humiliant l'homme, la modernité a mis l'accent sur l'homme en tuant le Dieu pétrifié que lui avait légué l'époque précédente, et l'avenir appartient maintenant à la redécouverte de la divino-humanité ouverte à tous par le Christ.
La liberté
C'est ainsi, en conclut-il, que Dieu n'est pas enfermé dans la sphère hermétique de sa Toute-Puissance, comme le présente souvent la théologie officielle, car Il est mouvement de toute éternité. L'immense importance de Boëhme, pour Berdiaev, est d'avoir introduit dans la notion de Dieu un principe dynamique, « d'avoir, autrement dit, vu une vie intérieure dans Dieu, un tragique, propre à toute vie » ; Dieu est depuis toujours en relation, en appel, en nostalgie de l'Homme, non par incomplétude, mais par surabondance de plénitude ; « Dieu désire son autre lui-même, son ami : il languit après lui et attend sa réponse à l'appel qu'il lui adresse, l'invitant à sa plénitude, l'exhortant à collaborer à sa création victorieuse du non-être. » Telle est ce que Berdiaev appelle « la sagesse ésotérique du christianisme », qui ne peut s'appréhender que par la voie mystique, c'est-à-dire par « l'expérience spirituelle personnelle échappant à la collectivité
Plaçant la liberté au cœur du mystère de l'homme et du mystère de Dieu – qui pour lui ne font qu'un – Berdiaev se situe délibérément dans une perspective « supra-confessionnelle ». A ses yeux aucune confession ne peut dire la Vérité essentielle qui « ne ressemble ni au monde ni à tout ce qui est au monde. L'idée religieuse efficiente ne s'exprime par aucun mot. La vérité sur la liberté est inexprimable », écrira-t-il. Cependant, profondément marqué par Dostoïevski et par des penseurs russes comme Vladimir Soloviev (1853-1900) ou Serge Boulgakov (1871-1944), il demeure attaché à la grande tradition orthodoxe.La grande tradition orthodoxe
L'enseignement de Berdiaev, encore trop méconnu, est prophétique en ce sens qu'il se situe au-delà des religions, et qu'il prédit la victoire de l'Esprit. Il se fait l'annonciateur d'une Révélation qui bouleversera la conscience humaine de l'intérieur : « Elle ne sera pas une voix venue d'en haut, elle s'accomplira dans l'homme et dans l'humanité, elle sera la révélation anthropologique. » En même temps, cet enseignement demeure traditionnel, profondément enraciné dans le christianisme : pour lui la révélation à venir sera « la découverte de la christologie de l'homme », la redécouverte de l'anthropologie des Pères de l'Église, selon laquelle l'homme est corps, âme et esprit. A la Trinité des Personnes divines correspond pour Berdiaev une vision ternaire de l'homme, où l'esprit, qui procède de Dieu, « appartient à une qualité d'existence différente, supérieure à celle de l'âme et du corps ». Cette conscience tridimensionnelle de l'homme est certainement ce qui a le plus manqué à la religiosité et à la psychologie occidentales, et ce que la spiritualité contemporaine est en train de redécouvrir.
Église mystique, Église de Jean
« L'Église dans son action historique universelle et son adaptation au niveau moyen de l'humanité a été pour une grande part l'Église de Pierre, d'où est issue la suprématie du clergé... L'Église catholique se reconnaît ouvertement comme l'Église de Pierre, mais l'Église orthodoxe en reçoit aussi la prééminence. Pierre a été l'apôtre du niveau moyen de l'humanité... Les saints et les mystiques ont été les vivants dépositaires de la tradition johannique... L'expérience des saints nous donne une connaissance plus profonde de la personnalité humaine que toute la métaphysique et la théologie réunies... L'Église de l'amour est l'Église de Jean, l'Église éternelle, mystique, recelant en elle la plénitude de la vérité à la fois sur le Christ et sur l'homme... »
En sept dates...
| 1874 Naissance à Kiev, dans une famille non pratiquante appartenant à la noblesse militaire. |
1894-1903 Jeunesse mar- quée par son adhésion au socialisme, qui lui vaut arresta- tions et exil intérieur dans le nord de la Russie. |
1909 Adhésion à l'Église orthodoxe, mais très vite son sens de la liberté l'opposera aux « éteigneurs de l'Esprit » qui constituent le clergé. |
1917-1922 Il participe à l'expérience socialiste, est vice-président de la Société des écrivains, mais fonde parallèlement l'Académie libre de culture spiri- tuelle, ce qui lui vaut des empri- sonnements et finalement, l'expulsion comme « adver- saire idéolo- gique du com- munisme ». ! |
1925 Après un détour par l'Allemagne, il s'installe à Clamart. Dès lors, il reçoit chez lui de nombreux intellectuels français et étrangers, anime la revue spirituelle Put', donne des conférences dans le monde entier, et devient un des pionniers de l'œcuménisme. |
1935-1945 Tout en publiant ses œuvres majeures, il par- ticipe aux réunions du mouvement personnaliste Esprit avec Emmanuel Mounier, et à l'Action orthodoxe qui sauvera de nombreux juifs pendant la guerre. |
1948 Il meurt en plein travail et en pleine gloire. |
Pour en savoir plus
- De Nicolas Berdiaev :
- ► Esprit et Liberté, essai de philosophie chrétienne, traduction révisée par Olivier Clément (DDB, 1984).
- ► De l'esclavage et de la liberté de l'homme, traduit par S. Jankélévitch (DDB. 1990).
- ► Essai d'autobiographie spirituelle (Buchet-Chastel, 1992).
- ► Le Nouveau Moyen Âge (L'Âge d'homme, 1 986).
- ► De la destination de l'homme (L'Âge d'homme, 1979).
- Sur Nicolas Berdiaev :
- ► Nicolas Berdiaev ou la révolution de l'esprit, de Marie-Madeleine Davy (Albin Michel, 1999).


