Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Le zen d'Amérique, Shunryû Suzuki
Le zen d'Amérique
par Jacques Brosse
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Sommaire |
| ► | 1905 | Maître zen japonais, la vie publique de Suzuki Roshi a commencé en 1959, à cinquante-quatre ans, a son arrivée à San Francisco. Son influence fut rapidement considérable dans cette Californie imprégnée alors du « flower power ». Un succès non éphémère puisqu'aujourd'hui encore le Zen City Center et le Mountain Center de Tassajara qu'il a créé drainent de nombreux disciples. |
| 1971 |
Suzuki était le trente-huitième descendant de Dôgen Zenji (1200-1253), qui avait introduit le Zen Sôtô au Japon après avoir reçu l'investiture d'un grand maître chinois du chan.
Le chan-zen, rappelons-le, avait été implanté en Chine au VIe siècle par le maître indien Bodhidharma, héritier de l'école du Dhyâna, la « méditation », fondée par Mahâkâshyapa, disciple direct du Bouddha Shâkyamuni. Le Dhyâna donne la priorité absolue à la méditation assise dans la posture du lotus (en japonais zazen). Dhyâna est devenu en chinois chan-na, puis chan, et en japonais zen-na, puis zen.
Bodhidharma, lui, était le vingt-huitième patriarche du Dhyâna ; en Chine, il devint le premier patriarche chinois, mais le chan ne prit toute son extension qu'avec le sixième patriarche, Huineng (638-713).
Au IXe siècle, le chan s'était divisé en deux branches : l'école Caodong (en japonais Sôtô, ou zen de l'Eveil silencieux) et l'école Linji (en japonais Rinzai, ou zen de la Parole). La différence essentielle entre les deux étant que, dans le Rinzai, l'éducation des moines se fait à travers la résolution d'une série de koan, phrases énigmatiques tirées de l'enseignement des anciens maîtres. Au Japon, le Rinzai fut très vite adopté par les shoguns, les chefs militaires qui gouvernaient le pays au nom des empereurs et, à leur suite, par les guerriers et les nobles, dans les deux capitales, Kamakura et Kyoto. Le zen Sôtô, lui, s'isolait loin des villes, au fond des montagnes, avant de se répandre plus tard dans tout le pays.
C'est dans son austère simplicité, le zen Sôtô, tel que l'avait enseigné au XIIIe siècle maître Dôgen, que Suzuki introduisit cette tradition aux États-Unis. Dans son œuvre magistrale, le Shôbôgenzô, Dôgen définit le zazen comme shikantaza, « être assis sans rien faire », c'est-à-dire sans rien attendre ni espérer, et surtout pas l'Eveil. Suzuki remarque : « Si votre esprit est calme et constant, vous restez hors du monde bruyant, même en y étant plongé. Plongé dans le bruit et le changement, votre esprit sera stable et tranquille... car, lorsque votre pratique est calme et habituelle, la vie quotidienne elle-même est Eveil. »
Si le zazen vise à la lucidité envers soi-même et à la compréhension de la destinée humaine, il est d'abord, pour Dôgen, l'exercice de la compassion pour tous les êtres.
S'adressant à des auditeurs occidentaux, Suzuki les met particulièrement en garde contre le dualisme qui leur semble naturel. La lumière et l'ombre, le bien et le mal qui paraissent s'opposer, sont en fait complémentaires : ils ne peuvent aller l'un sans l'autre. L'ombre peut devenir lumière, d'un grand mal peut sortir un grand bien. Tel est l'esprit du non-dualisme, celui du bouddhisme.
Si la carrière américaine de Shunryû Suzuki fut brève – douze ans à peine –, elle a été fulgurante, entraînant l'adhésion enthousiaste de ses disciples qui continuent aujourd'hui sa tâche, en modifiant en profondeur leur mentalité et leur comportement. Peu à peu se mit en place une organisation capable de répondre aux besoins diversifiés de chacun. Tandis que le Zen City Center reçoit les débutants qui travaillent en ville, le Zen Mountain Center de Tassajara, en Californie également, héberge les enseignants avancés pour des retraites très strictes de pratique d'enseignement de trois mois.
Enfin, en 1972, peu après la mort du Suzuki, fut inauguré un troisième centre, au nord de San Francisco, Green Gulch Farm, ferme-abbaye où le travail manuel, celui de la terre, en agriculture biologique respectueuse de l'environnement, contribue à la formation des disciples. Dans la communauté, la parité entre hommes et femmes est respectée, ces dernières exerçant souvent les fonctions d'éducation et de direction.- ↑ Il importe de ne pas confondre Shunryû Suzuki avec Daisetsu Suzuki (1870-1966), auteur des célèbres Essais sur le bouddhisme zen. Disciple laïc d'un maître zen, il fit plusieurs séjours aux États-Unis.
la vie quotidienne elle-même est Eveil.
Le teishô ou l'indicible
« Le teishô (l'enseignement d'un maître zen), c'est donner un encouragement. Ce n'est pas seulement un discours à propos de quelque chose, c'est aussi donner des suggestions et aider les gens à avoir une bonne compréhension de la pratique... Le teishô, c'est l'expérience authentique de la réalité. Ce ne doit pas être des mots sans vie, quelque chose que l'on étudie ou qu'on lit dans les livres... Le teishô, c'est pousser les gens vers la vraie pratique. C'est quelque chose qui vient de l'intérieur, du fond du cœur. Parfois, cela ne passe pas par les mots. Alors, c'est le teishô. Le teishô, c'est parler de quelque chose dont il est impossible de parler. »
La voie du zen
« Le zen, qu'il soit Sôtô ou Rinzai, ne saurait se pratiquer sans préparation préalable, dans un zendô et sous la direction d'un maître qualifié, lui-même longtemps disciple avant d'être mandaté par son maître pour enseigner à son tour. Ainsi se trouve assurée une transmission, vieille de deux mille cinq cents ans, qui remonte directement au Bouddha Shâkyamuni.
Bien qu'il s'agisse d'une expérience personnelle intime, le zazen solitaire comporte certains dangers : le débutant peut s'égarer, fantasmer, surévaluer sa démarche et en tirer orgueil. Il a de ce fait besoin de l'assistance d'un maître, qui a connu lui-même les difficultés que rencontre tout pratiquant, les obstacles qu'il lui faut surmonter.
Un maître zen n'est pas un gourou ni un professeur ni un psychothérapeute. Il apprend moins qu'il ne désapprend, montrant au disciple la vanité de ses pseudo connaissances, l'aidant à se débarrasser de ses préjugés et des idées toutes faites qui lui ont été inculquées depuis l'enfance. Il le met en garde contre ses interprétations personnelles et lui recommande de s'abstenir de tout jugement.
L'enseignement d'un maître est la transmission du Dharma du Bouddha, c'est-à-dire de l'enseignement originel et fondamental, à travers sa propre compréhension, et adapté aux besoins présents de ses disciples. Son enseignement, le maître le dispense collectivement au moyen de teishô, ou exposés de la doctrine, à travers ses réponses aux questions des disciples en mondò (question-réponse), enfin en dokusan (littéralement, « aller seul vers un supérieur »), rencontre face à face du disciple et du maître, considéré alors comme le représentant présent du Bouddha. Cet entretien privé, secret et intime (I shin den shin, « de cœur à cœur ») permet au disciple d'exposer ses difficultés personnelles et au maître de se rendre compte du stade de l'évolution de la pratique du disciple et de le guider en conséquence.
Toutefois, le maître n'impose rien, il suggère. Il écoute le disciple et l'oriente vers une compréhension toujours plus profonde et plus efficace, qui ne peut être que personnelle.
En sept dates...
| 1905 Naissance de Shunryû, fils d'un chef de temple (Rôshi) zen sôtô au Japon. Dès son enfance, Shunryû reçoit une éducation de Gyoku-jun so-on, « le meilleur disciple » de son père. |
Vers 1938 Suzuki devient chef de temple Rinso-in, à Yasu, et sa renommée s'étend au Japon. |
1959 Suzuki s'installe à San Francisco, aux États- Unis, pour diriger la communauté zen japo- naise. Des Américains viennent le trouver et forment autour de lui un petit groupe. |
1967 Cette communauté acquiert le domaine de Tassajara, dans les montagnes de Californie, qui devien- dra le Tassajara Zen moun- tain Center, le premier monastère zen en Amérique. |
1969 Installation du San Francisco Zen Center, qui sera l'un des plus importants foyers du zen aux États- Unis. |
1970 Suzuki donne sa transmission à son dis- ciple améri- cain, Richard Baker. |
1971 Le 4 décembre, mort de Shunryû Suzuki Rôshi. |
Pour en savoir plus
- De Shunryû Suzuki :
- ► Esprit zen, esprit neuf (Points sagesse, Le Seuil, 1 977).
- ► La Source brille dans la lumière. Commentaires du Shodoka du maître chinois Shih-t'ou (Éditions Sully, 2001).
- Sur Shunryû Suzuki :
- ► Les Maîtres zen, par Jacques Brosse (Spiritualités vivantes, Albin Michel, 2001, p.322-325).
Liens utiles :
- Voir : Catégorie : Personnalités
- Liens externes :
- fr.wikipedia.org
- www.zen.wikibis.com
- www.deshimaru Zen – lignée de Deshimaru
- www.a-azi.org Association Zen Mondiale
- www.sotozen-suisse Site officiel de l'école soto zen suisse
- Site du Prieuré soto zen de Genève
- [en] San Francisco Zen Center
- [en] Zen Mountain Center
