Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/Le poète des petits, Kabir

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Kabir
Le poète des petits
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1440 Dans l'Inde du XVe siècle, où s'opposent hindouistes et musulmans, un pauvre tisserand de Bénarès, habité par une ardente mystique d'amour, Proclame l'unité d'Allah, le Dieu de l'islam, et de Ram, le Dieu de l'hindouisme, et fustige avec audace l'hypocrisie des religieux.
1518

L'importance de Kabir est telle dans la genèse de la littérature hindie, qu'on pourrait la comparer à celle d'un Dante, pour la langue italienne, d'un Shakespeare, pour l'anglais, ou d'un Goethe, pour l'allemand. Mais la comparaison s'arrêterait là, car face à ces grands poètes érudits, l'Indien Kabir n'est qu'un pauvre tisserand, sûrement analphabète, s'adressant en priorité aux petites gens, au peuple innombrable et anonyme de l'Inde du XVe siècle, dont la langue quotidienne se trouve soudain transfigurée à travers ses poèmes. Des poèmes chantés – Kabir n'ayant jamais écrit une ligne de sa vie – qui sont demeurés vivants dans la culture populaire de l'Inde du Nord, aussi bien chez les hindouistes que chez les musulmans. Kabir est un homme du chant et de l'oralité, et même si son œuvre a été plus tard transcrite en plusieurs dizaines de livres – l'authenticité de beaucoup étant d'ailleurs douteuse –, il nous reste de lui une tonalité plus qu'un enseignement, le timbre singulier d'une voix humaine en quête de Dieu, plutôt que la description précise d'une voie spirituelle.
Qui était donc cet homme de très modeste condition, qui prétendit un jour inaugurer une vraie révolution des mentalités religieuses ? L'histoire se mêle ici à la légende, et très peu d'éléments biographiques concernant Kabir peuvent être tenus pour certains. On ne connaît même pas la date exacte de sa naissance, et si sa caste comme son nom tendent à faire de lui un musulman indien, il est sûrement issu d'une famille dont la conversion à l'islam était toute récente. Il tient une petite boutique de tisserand dans la cité de Bénarès, où il passe une grande partie de sa vie. Marié, père de famille, rien ne le distingue des mille autres artisans de la ville sainte... Jusqu'au jour où s'opère en lui une indicible conversion, une révélation soudaine que rien ne laissait prévoir. Aurait-il rencontré un guru, un guide spirituel, en la personne d'un ascète anonyme comme il en circule des milliers en Inde ? A-t-il connu les disciples du grand réformateur vishnouite Ramananda, lequel, à la génération précédente, avait initié un mouvement de renouveau spirituel en réaction à la domination musulmane ? Ou bien, au contraire, s'est-il mis à l'école d'un maître soufi, comme le célèbre cheik Taqqi que les musulmans indiens lui attribuent comme gourou ? Nul n'a percé le mystère de cette conversion intérieure, qui fait soudain de Kabir un être « réalisé ». D'ailleurs, le petit tisserand, nouvellement habité de Dieu, ne change ni de vêtement, ni de mode de vie. Simplement commencent à se réunir dans son atelier une foule de travailleurs manuels, de pauvres comme lui, qui écoutent ses paroles inspirées et ses chants d'amour à l'Unique. Qui écoutent aussi ses invectives contre les professionnels de la religion, qu'ils soient musulmans ou hindouistes. Petit à petit, son entourage en vient à s'émouvoir de l'esprit subversif dont fait preuve cet artisan inculte. Kabir – il l'avoue lui-même – a perdu la tête !
N'accuse pas de mensonge le Veda ou le Coran
le menteur est celui qui ne réfléchit pas !
Miniature moghole du XVIIIe siècle. Kabir, simple tisserand, mais poète important dans la littérature hindie.

Chantre du Dieu unique

Son caractère de plus en plus / exalté lui fait délaisser l'atelier pour / exercer le rôle d'un poète du peuple, / d'un chantre du Dieu unique et / indicible offert à tous les hommes / (comme à toutes les femmes) dans / l'intimité de leur cœur. Ce Dieu sans nom, Kabir ose l'appeler indifféremment Allah et Khudâ, comme / les musulmans, ou Ram et Hari, comme les hindouistes. Puisqu'il est innommable, pourquoi Lui donner un nom plutôt qu'un autre ? « Allah, dit Kabir, demeure invisiblement en chaque corps, comprends cela en ton âme. Il est le même dans l'Hindou ou le Turc (c'est-à-dire le musulman). » Il n'est qu'un seul Chemin, proclame-t-il, et même les Écritures saintes, le Veda des uns comme le Coran des autres, doivent être relativisées par rapport au Chemin qu'elles annoncent. De toute façon, poursuit-il, on lit trop de livres, et l'érudition religieuse n'a jamais rapproché quiconque de Dieu, bien au contraire : « A force de lire des livres, le monde est mort, et nul n'est devenu savant ! Celui qui sait déchiffrer le seul Nom du Bien-Aimé, celui-là est le vrai savant. »
Évidemment, un tel discours n'est pas fait pour plaire à tout le monde. Les mollahs musulmans, les pandits hindouistes, et même les yogis qui s'isolent pour vivre dans le plus pur ascétisme, chacun en prend pour son grade dans la rhétorique virulente de Kabir. « Les faiseurs de discours pieux, déclare-t-il, chaque jour se lèvent de bon matin pour dire des mensonges : mensonges le matin et mensonges le soir, le seul mensonge fait sa demeure en leur cœur / Ils n'ont rien compris au mystère de Ram... » Ce que Kabir reproche aux religieux, c'est de confondre les formes de la religion avec l'Expérience suprême qu'elles sont censées préparer dans le cœur de l'homme.

Une religion de l'esprit

L'Adi Granth, le livre saint des sikhs, compilé au début du XVIe siècle, contient un grand nombre de poèmes de Kabir. Les sikhs considèrent Kabir comme un grand saint.
Si le cœur a perdu sa simplicité et sa pureté, il demeure incapable d'une rencontre vraie avec le Sans-Nom, et toutes les Écritures, tous les rituels ne pourront rien y faire. Ainsi en va-t-il de la répétition des noms sacrés de Dieu : « Vivant avec les hommes, le perroquet lui aussi dit "Hari", mais que sait-il de sa gloire ? » Ainsi des bains rituels : « Si par des plongeons, on peut atteindre au salut, les grenouilles, elles aussi, plongent et replongent ! » Ainsi encore de toutes les méthodes de concentration si chères à l'Inde traditionnelle : « Celui-là est le vrai Yogi, qui porte son anneau (signe distinctif de l'ascète) en esprit / Nuit et jour il reste éveillé / En esprit, sa posture, en esprit, ses pratiques / En esprit ses litanies et son ascétisme, en esprit ses paroles... / Allègrement, il joue sur sa flûte la musique silencieuse... »
Kabir, en effet, ne prône aucunement un syncrétisme entre l'islam et l'hindouisme, mais il se veut le prophète d'une religion de l'esprit, par laquelle l'homme quitterait la folie des clivages religieux pour accéder à une dimension au-delà des formes, au-delà des petites idolâtries qui nous enferment dans le dualisme : « Là où il n'est ni jour, ni nuit, ni Veda, ni Écritures, là demeure le Seigneur sans formes. » Pour lui, « la vraie prière, c'est la justice, la vraie profession de foi, c'est la sagesse », et celui qui ne se laisse pas pénétrer par ces deux vertus théologales ne peut imaginer qu'il existe une vraie religion qui dépasse toutes les religions -comme le disait Pascal de la vraie morale. « Le mystère de l'esprit, nul ne le comprend / Et dans leur égarement, ils parlent de deux religions ! » Le monde, en effet, est atteint de folie, d'une folie destructrice qui divise les hommes et les sépare de l'Unique. Kabir, lui aussi, est en proie à une ardente déraison, mais il s'agit là d'une ivresse d'amour, du délire amoureux d'une âme en quête de son Bien-Aimé. Dans ses poèmes résonne comme un écho oriental de la mystique nuptiale qui traverse la littérature spirituelle d'Occident : « L'éclat de l'Éternel est comme le lever de toute une succession de soleils / Auprès de l'Époux, l'épouse s'est éveillée, un merveilleux spectacle lui est apparu... » Le désir brûlant d'une ultime Union avec l'Aimé désole parfois cette âme et lui fait vivre les souffrances de l'exil. D'autres fois, elle témoigne au contraire d'une expérience de noces mystiques qui lui fait s'écrier : « Celui que j'allais chercher est venu à ma rencontre / Et Celui-là est devenu moi, que j'appelais Autre... / je ne sais plus distinguer l'âme de l'Aimé, pour dire si c'est l'âme ou si c'est l'Aimé qui vit en moi... »

Cherche-Le dans ton cœur

Si Allah demeure dans une mosquée,
à qui appartient le reste du monde ?
Les hindous disent qu'il demeure
dans l'idole :
les uns et les autres se trompent !
Ô Allah-Ram, c'est pour Toi que je vis,
Ô Maître, aie pitié de moi !

On dit que Hari (Vishnou) demeure
au Sud,
et qu'Allah réside à l'Ouest :
Cherche-Le dans ton cœur, cherche-Le dans tous les cœurs :
là est sa demeure et sa résidence !
(...)
Tous les êtres, hommes et femmes, sont tes créatures,
ils sont tous des formes de Toi-même,
Kabir est le disciple de Ram et d'Allah,
tous les êtres sont mes guru
et mes pîr[1]
Dit Kabir : écoutez, hommes et femmes, prenez refuge dans l'Unique,
Invoquez seulement
le Nom de l'Unique, ô créatures,
et vous êtes assurés du salut !
     Extraits de Au Cabaret de l'amour. Paroles de Kabîr – Gallimard / Unesco  
  1. Guru et pîr : guide spirituel, respectivement dans l'hindouisme et l'islam oriental.

Religieusement incorrect

De telles audaces religieusement incorrectes ne peuvent être lancées impunément dans l'Inde du XVe siècle. Accusé, comme le mystique soufi Hallaj quelques siècles plus tôt, de se prendre pour Dieu, Kabir doit quitter Bénarès pour échapper à la peine capitale, et passe toute la fin de sa vie à cheminer avec ses disciples de village en village. Aujourd'hui, hindouistes et musulmans se renvoient mutuellement la responsabilité de cette persécution, mais le fait est que Kabir, pourtant vénéré par tous dans l'Inde du Nord, n'a pas fait école et est demeuré incompris. Le sachant, il se permet le luxe, au moment de mourir, d'une ultime provocation : au lieu de se rendre à Bénarès comme il est de coutume, il demande à vivre ses derniers instants en un lieu mal famé, Magahâr, dont il est dit que ceux qui y meurent renaissent dans un corps d'âne ! Ironie de l'histoire, ses disciples, qui n'ont rien compris à ce dernier message, se disputeront violemment sur les lieux de sa mort ! Et aujourd'hui, à Magahâr, deux monuments opposés, l'un hindouiste, l'autre musulman, rendent à Kabir un hommage que lui-même aurait sûrement renié.

Quatre repères...

1440
Kabir naît à
Bénarès dans
une famille
de la caste
des Julâhâ,
tisserands
indiens
convertis à
l'islam.
A une date
indéter-
minée

alors qu'il est
déjà marié et
père de
famille,
Kabir fait
l'expérience
d'une illumi-
nation inté-
rieure qui va
changer sa
vie. Sa
« vision »
immédiate du
divin attire
autour de son
atelier un
public de
petites gens,
hindouistes
ou musul-
mans,
émerveillés
par l'audace
avec laquelle
il fustige les
fausses
sagesses.
Plus tard
il est accusé
de se divini-
ser
lui-même et
échappe de
peu aux per-
sécutions. Il
devient
un saint
itinérant,
proclamant
l'identité
du Dieu de
l'hindouisme
et de l'islam,
contre les
représentants
de ces deux
religions.
1518
Au moment
de mourir,
Kabir se fait
transporter,
par défi,
à Magahâr,
lieu de
mauvaise
réputation.
Hindous et
musulmans,
qui se
réclament,
pour des
raisons
contradic-
toires, de lui,
honorent à
Magahâr
deux
sanctuaires
distincts.

Pour en savoir plus

Au Cabaret de l'amour. Paroles de Kabir, traduit du hindi médiéval par Charlotte Vaudeville (coll. Connaissance de l'Orient, Gallimard/Unesco).
► Pour d'autres interprétations : Kabir, fils de Ram et d'Allah, et Cent huit perles, anthologie de poèmes, tous deux traduits par Yves Moatty aux éditions Les Deux Océans.

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