Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/L'ascète vêtu de coton, Milarepa

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Milarepa
L'ascète vêtu de coton
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr

Sommaire


1040 Avant de méditer neuf ans dans la montagne et de devenir le moine errant le plus célèbre du Tibet, Milarepa mena une vie marquée par l'esprit de vengeance, qu'il dut ensuite purifier auprès de son maître Marpa...
1123

La première partie de la vie de Milarepa ressemble étrangement au scénario d'un de ces nombreux films qui, de nos jours, reprennent inlassablement la même histoire, celle du vengeur ou du justicier implacable. Des années après son expérience d'humiliation, l'homme en question, regard de glace, habité d'une silencieuse colère, solitaire oublié depuis longtemps par ses spoliateurs, vient se rappeler à leur bon souvenir et les éliminer un à un. Logique de la revanche d'autant plus terrible qu'elle vient punir un crime commis naguère dans un parfait mépris des règles sacrées de la morale la plus élémentaire. Logique de la rétribution qui continue à régir le cinéma d'Hollywood comme elle a présidé jadis à tant de contes populaires.
Je me priverai et chercherai ma nourriture comme
les oiseaux et les mulots ; je n'ai pas besoin d'un champ.
Thangka, peinture tibétaine sur tissu dont on dit qu'elle « libère par la vue » à l'effigie de Milarepa. Une scène de la vie du poète.

Un oncle très indélicat...

Le crime originel, dans l'histoire du personnage le plus vénéré du Tibet, c'est la trahison de l'oncle paternel : à la mort de Mila Sherab Gyaltsen, le père de Milarepa, cet oncle indélicat s'est approprié sans vergogne les biens de son frère, sous prétexte de les prendre en tutelle, et a réduit en esclavage la veuve et les deux orphelins laissés par le défunt. Thopaga – tel est encore le nom de l'enfant, qui signifie « bonne nouvelle » – a vécu ses premières années dans le bonheur et la richesse. Le voilà maintenant traité, avec sa mère et sa sœur, comme moins qu'un domestique, par celui-là même qui aurait dû les protéger. « Nous trimions comme des ânes pour une nourriture à jeter aux chiens, racontera plus tard Milarepa. Sur les épaules, nous portions des guenilles, à la ceinture une corde de chanvre. Comme il nous fallait peiner sans relâche, nos membres se couvrirent de crevasses et notre chair, desséchée par ces mauvais traitements, devint grise... » Lorsque l'adolescent atteint l'âge de quinze ans, sa mère demande à l'oncle de mettre fin à la tutelle, conformément aux dernières volontés du père défunt. Pour toute réponse, elle reçoit des coups et se retrouve chassée avec ses deux enfants.

Au comble du désespoir, la mère va alors intimer à son fils l'ordre de préparer la vengeance future. Elle l'envoie auprès d'un maître réputé qui est adepte du tantrisme[1]. cette voie spirituelle censée procurer des pouvoirs exceptionnels. Et elle lui fait jurer de revenir un jour pour anéantir leurs ennemis – l'oncle, sa femme et leurs alliés – à l'aide de ces techniques magiques. « Si tu revenais sans avoir manifesté ta puissance, lui dit-elle, moi, ta vieille mère, je me tuerais et mourrais devant toi. » Thopaga s'exécute. Vingt ans plus tard, devenu adulte, il a acquis une telle maîtrise de la magie noire – celle qui sert aux malédictions et aux destructions – qu'il est devenu capable d'assumer sa terrible charge. Alors, sans même retourner au pays, il choisit le jour où l'oncle marie son fils aîné pour provoquer à distance l'écroulement soudain de sa maison. Le bilan est terrible : trente-cinq morts. Il reste insuffisant aux yeux de la mère vengeresse, qui lui demande, par une lettre secrète, d'anéantir aussi les récoltes du clan honni. Un orage inouï, accompagné de grêle, s'abat alors sur la vallée, qui achève de terroriser les partisans de l'oncle.

A ce stade du récit, le héros tibétain, bien qu'il soit capable de dominer les énergies de la nature comme celles de son corps, n'est encore qu'une sorte de Rambo du Pays des Neiges. Il n'a agi que sous la pulsion extérieure de la rage maternelle, qui lui a imposé le poids de sa vindicte. Thopaga ne mérite pas encore le nom de Milarepa, « l'ascète vêtu de coton » qu'il deviendra plus tard. Il lui faut d'abord passer par le remords : écœuré par le résultat sanglant de sa victoire, il sombre dans une profonde crise morale. « Si je bougeais, j'aspirais à l'immobilité. Assis, je voulais marcher. La nuit, le repentir et le dégoût m'empêchaient de dormir », dira-t-il plus tard en évoquant cette dépression. Cessant de s'alimenter, il est rongé par la pensée qu'il vient d'accomplir de terribles actions, si criminelles qu'il devra les payer dans cette vie et dans plusieurs autres, selon la loi du karma[2]. En même temps qu'il acquérait ses pouvoirs extraordinaires, il s'est lié de façon indéfectible à la doctrine bouddhiste – laquelle, en ce XIe siècle, est encore une idée neuve au Tibet – et ne peut ignorer à quel point elle réprouve ce qu'il vient de commettre. Le lama qui l'a instruit lui conseille alors d'aller se purifier en se faisant le disciple de Marpa, un grand maître qui a passé de nombreuses années au-delà de l'Himalaya pour recueillir l'enseignement des bouddhistes indiens.

Sept ans d'épreuves

Les chants de Milarepa alimentent encore aujourd'hui les traditions religieuses du Tibet.
Purification : le mot est bien choisi, qui rappelle les affres de ce que l'on nomme en Occident chrétien le « purgatoire ». Milarepa, en effet, se met au service de ce « moine de haute taille, corpulent, aux larges yeux, à l'air terrible », et durant presque sept ans celui-ci va lui faire subir les pires épreuves, comme s'il s'efforçait de le décourager. Non seulement il le traite comme un domestique corvéable à merci, mais il se montre irascible, continuellement déconcertant et, pour tout dire, odieux. Au point que n'importe quel disciple autre que Milarepa aurait renoncé, et même traité Marpa d'usurpateur : repoussant sans cesse le moment où il devra dispenser l'enseignement promis et tant espéré, le maître demande des offrandes onéreuses, fait bonne chère, multiplie les vexations à l'égard de Milarepa, le frappe, fait mine de le chasser... En outre, il se sert de ses dons magiques pour lui faire construire des tours dans toute la région, comme s'il s'intéressait plus aux questions temporelles qu'à la transmission de la pratique bouddhique. Heureusement, la femme de Marpa vient quelquefois consoler le disciple désespéré en l'invitant à tenir bon : « Le lama m'a dit : " Ces enseignements reçus en Inde, je les ai rapportés dans l'espoir d'aider toutes les créatures vivantes. " Même si un chien se présentait à lui, il lui exposerait la doctrine... Je ne sais pourquoi il te tient ainsi à distance. Cependant, ne te révolte pas. » Milarepa ne se révolte pas, mais touche le fond de la désespérance, pensant qu'il ne pourra jamais se départir du poids des crimes qu'il a commis.

Marpa change d'attitude

Il a plusieurs fois songé au suicide. Mais c'est précisément au moment où il est près de passer à l'acte que Marpa change d'attitude et accepte enfin de le traiter comme son fils : « Bien que ma colère s'exprime souvent par un flot d'arguments de mauvaise foi, explique-t-il, elle ne ressemble nullement à celle des êtres mondains. Tous les aspects que je manifeste sont un véhicule vers la doctrine bouddhique. » En réalité, il avait compris dès le début que Milarepa serait son vrai grand disciple, mais il devait, à contrecœur, agir comme un odieux despote afin de purifier en une seule vie, par la souffrance, la charge karmique qui pesait sur lui. Marpa Lotsa, Marpa le Traducteur, qui a traduit une cinquantaine d'ouvrages indiens (Tantra) sur les pratiques traditionnelles qui permettent d'atteindre l'Eveil « en un seul corps et en une seule vie », transmet dès lors à son disciple l'essentiel de son savoir et de son expérience. Il l'envoie revoir son pays où Milarepa ne trouvera que désolation dans la maison familiale, sa mère étant morte entre-temps -, et il le met en condition pour vivre neuf années dans le froid glacial de l'Himalaya, avec le seul appui du « yoga de la chaleur », cette pratique ultra secrète qui permet d'augmenter l'énergie thermique du corps.

Marpa et Milarepa deviendront les deux personnages tutélaires de l'une des quatre écoles tibétaines[3], celle des kagyupa, la « lignée de la transmission orale », qui attache une importance particulière à la relation directe entre maître et disciple. L'histoire tumultueuse du rapport entre ces deux grandes figures indique bien que le tantrisme ne peut être donné comme un savoir accessible par tout un chacun, quel que soit son degré sur le chemin spirituel : Milarepa, qui a fait don à son maître de « son corps, de sa parole et de son esprit », doit aller jusqu'au bout de ce renoncement radical pour être en mesure d'atteindre le Mabamudra, le Grand Seau, qui équivaut à une libération intérieure totale. De maître à disciple, de personne à personne, se transmettent ainsi des méthodes, des pratiques du yoga, une doctrine qui remontent aux grands ascètes indiens.

A son tour, Milarepa transmettra à un groupe de disciples, qui recueilleront ses incomparables poèmes, les Cent Mille Chants – ce chiffre n'étant, bien sûr, que le symbole d'une infinie richesse. Sa biographie, rédigée par un disciple au XVe siècle, deviendra l'un des mythes fondateurs du Tibet, et ses chants continuent aujourd'hui d'alimenter les traditions religieuses et populaires toujours vivantes sur le Toit du Monde.

Le renoncement du yogi errant

« Je me priverai et chercherai ma nourriture comme les oiseaux et les mulots, je n'ai pas besoin d'un champ. Je vivrai dans les grottes des lieux déserts, je n'ai pas besoin de maison. Si je possédais tout notre continent, il me faudrait bien le laisser au moment de mourir. Renonçant dès aujourd'hui, j'en aurai de la joie pour cette vie et pour les suivantes. C'est pourquoi mon comportement sera désormais contraire à celui des hommes (...)
Les autres (religieux) ont des intentions qui restent souvent dans le cadre des honneurs mondains. Alors, ils apprennent à commenter quelques phrases sorties d'ouvrages simples et se réjouissent du triomphe de leur propre opinion sur celle d'autrui. Ils se donnent le nom de "religieux" et s'essoufflent à entasser des richesses, à devenir célèbres. Je m'oppose aux gens de cette sorte qui se contentent de porter l'habit jaune (des moines), et j'agirai tout à l'inverse. »
Paroles de Milarepa avant son départ pour neuf ans dans la montagne.  

En cinq dates...

1040
Thopaga naît
au Tibet dans
une famille
riche. Mais il
est encore
enfant lorsque
meurt son
père. Mila
Sherab
Gyaltsen.
L'oncle
paternel et sa
femme
s'approprient
alors les
richesses
familiales, et
réduisent en
esclavage la
veuve du
défunt et ses
deux enfants.
1055
Thopaga est
envoyé par sa
mère étudier la
magie noire,
dans le but de
venger le
forfait de
l'oncle
usurpateur.
1078
L'adolescent
devenu adulte
répond aux
vœux de sa
mère
au-delà de ses
espérances,
en provoquant
la mort de
trente-cinq
personnes.
Mais,
terriblement
choqué par
l'horreur de sa
vengeance, il
cherche un
maître qui lui
apporte le
salut plutôt
que les
pouvoirs. Il le
trouve en la
personne de
Marpa, grand
traducteur des
textes du
bouddhisme
tantrique au
Tibet.
1085
Après presque
sept ans à
subir les
terrifiantes
épreuves que
lui impose son
maître, il reçoit
enfin son
enseignement.
Dès lors celui
qui est devenu
Milarepa,
« l'ascète vêtu
de coton
 »,
se plonge neuf
ans dans la
méditation
solitaire, puis,
jusqu'à sa
mort
en 1123,
mène une vie
de yogi errant.

Pour en savoir plus

De Milarepa :
Les Cent Mille Chants, traduits et présentés par Marie-Thérèse Lamothe (Fayard, trois volumes, 1986, 1989, 1993)
Sur Milarepa :
Dans les pas de Milarepa, de Marie-José Lamothe (Albin Michel, 1998)
La Vie de Milarepa composée au XIVe siècle par Tsang Nyon Heruka, traduction de Marie-Thérèse Lamothe (Le Seuil, 1995)

Liens utiles :

fr.wikipedia.org
www.sentezvousbien.com Extraits de : Les Cent Mille Chants de Milarepa (ed. Fayard)
revue.shakti.pagesperso-orange.fr

Références de bas de page


  1. Tantrisme : Dans l'hindouisme, c'est une tradition ésotérique – transmise à peu d'adeptes en raison de ses dangers potentiels – fondée sur des pratiques ascétiques visant à la maîtrise de l'énergie divine. Le bouddhisme tibétain, lui, a intégré une partie de cet enseignement en l'attribuant au Bouddha Shakyamuni, le Bouddha historique (vie siècle avant Jésus-Christ).
  2. Karma : Loi de causalité universelle selon laquelle tout acte engendre des effets positifs ou négatifs qui influeront sur le cycle des vies futures de celui qui l'a commis.
  3. Quatre écoles tibétaines : L'école Nyingmapa remonte au VIIIe siècle, époque de la première introduction du bouddhisme au Tibet ; les écoles Kagyupa (qui se réfère à Marpa et à Milarepa) et Sakyapa émergèrent lors de la renaissance du bouddhisme au XIe siècle ; l'école Gelugpa (dont le dalaï-lama en est un hiérarque) apparut au XVe siècle.
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