Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/L'ascète vêtu de coton, Milarepa
L'ascète vêtu de coton
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Sommaire |
| ► | 1040 | Avant de méditer neuf ans dans la montagne et de devenir le moine errant le plus célèbre du Tibet, Milarepa mena une vie marquée par l'esprit de vengeance, qu'il dut ensuite purifier auprès de son maître Marpa... |
| 1123 |
les oiseaux et les mulots ; je n'ai pas besoin d'un champ.
Un oncle très indélicat...
Au comble du désespoir, la mère va alors intimer à son fils l'ordre de préparer la vengeance future. Elle l'envoie auprès d'un maître réputé qui est adepte du tantrisme[1]. cette voie spirituelle censée procurer des pouvoirs exceptionnels. Et elle lui fait jurer de revenir un jour pour anéantir leurs ennemis – l'oncle, sa femme et leurs alliés – à l'aide de ces techniques magiques. « Si tu revenais sans avoir manifesté ta puissance, lui dit-elle, moi, ta vieille mère, je me tuerais et mourrais devant toi. » Thopaga s'exécute. Vingt ans plus tard, devenu adulte, il a acquis une telle maîtrise de la magie noire – celle qui sert aux malédictions et aux destructions – qu'il est devenu capable d'assumer sa terrible charge. Alors, sans même retourner au pays, il choisit le jour où l'oncle marie son fils aîné pour provoquer à distance l'écroulement soudain de sa maison. Le bilan est terrible : trente-cinq morts. Il reste insuffisant aux yeux de la mère vengeresse, qui lui demande, par une lettre secrète, d'anéantir aussi les récoltes du clan honni. Un orage inouï, accompagné de grêle, s'abat alors sur la vallée, qui achève de terroriser les partisans de l'oncle.
A ce stade du récit, le héros tibétain, bien qu'il soit capable de dominer les énergies de la nature comme celles de son corps, n'est encore qu'une sorte de Rambo du Pays des Neiges. Il n'a agi que sous la pulsion extérieure de la rage maternelle, qui lui a imposé le poids de sa vindicte. Thopaga ne mérite pas encore le nom de Milarepa, « l'ascète vêtu de coton » qu'il deviendra plus tard. Il lui faut d'abord passer par le remords : écœuré par le résultat sanglant de sa victoire, il sombre dans une profonde crise morale. « Si je bougeais, j'aspirais à l'immobilité. Assis, je voulais marcher. La nuit, le repentir et le dégoût m'empêchaient de dormir », dira-t-il plus tard en évoquant cette dépression. Cessant de s'alimenter, il est rongé par la pensée qu'il vient d'accomplir de terribles actions, si criminelles qu'il devra les payer dans cette vie et dans plusieurs autres, selon la loi du karma[2]. En même temps qu'il acquérait ses pouvoirs extraordinaires, il s'est lié de façon indéfectible à la doctrine bouddhiste – laquelle, en ce XIe siècle, est encore une idée neuve au Tibet – et ne peut ignorer à quel point elle réprouve ce qu'il vient de commettre. Le lama qui l'a instruit lui conseille alors d'aller se purifier en se faisant le disciple de Marpa, un grand maître qui a passé de nombreuses années au-delà de l'Himalaya pour recueillir l'enseignement des bouddhistes indiens.Sept ans d'épreuves
Marpa change d'attitude
Marpa et Milarepa deviendront les deux personnages tutélaires de l'une des quatre écoles tibétaines[3], celle des kagyupa, la « lignée de la transmission orale », qui attache une importance particulière à la relation directe entre maître et disciple. L'histoire tumultueuse du rapport entre ces deux grandes figures indique bien que le tantrisme ne peut être donné comme un savoir accessible par tout un chacun, quel que soit son degré sur le chemin spirituel : Milarepa, qui a fait don à son maître de « son corps, de sa parole et de son esprit », doit aller jusqu'au bout de ce renoncement radical pour être en mesure d'atteindre le Mabamudra, le Grand Seau, qui équivaut à une libération intérieure totale. De maître à disciple, de personne à personne, se transmettent ainsi des méthodes, des pratiques du yoga, une doctrine qui remontent aux grands ascètes indiens.
A son tour, Milarepa transmettra à un groupe de disciples, qui recueilleront ses incomparables poèmes, les Cent Mille Chants – ce chiffre n'étant, bien sûr, que le symbole d'une infinie richesse. Sa biographie, rédigée par un disciple au XVe siècle, deviendra l'un des mythes fondateurs du Tibet, et ses chants continuent aujourd'hui d'alimenter les traditions religieuses et populaires toujours vivantes sur le Toit du Monde.Le renoncement du yogi errant
« Je me priverai et chercherai ma nourriture comme les oiseaux et les mulots, je n'ai pas besoin d'un champ. Je vivrai dans les grottes des lieux déserts, je n'ai pas besoin de maison. Si je possédais tout notre continent, il me faudrait bien le laisser au moment de mourir. Renonçant dès aujourd'hui, j'en aurai de la joie pour cette vie et pour les suivantes. C'est pourquoi mon comportement sera désormais contraire à celui des hommes (...)
Les autres (religieux) ont des intentions qui restent souvent dans le cadre des honneurs mondains. Alors, ils apprennent à commenter quelques phrases sorties d'ouvrages simples et se réjouissent du triomphe de leur propre opinion sur celle d'autrui. Ils se donnent le nom de "religieux" et s'essoufflent à entasser des richesses, à devenir célèbres. Je m'oppose aux gens de cette sorte qui se contentent de porter l'habit jaune (des moines), et j'agirai tout à l'inverse. »
En cinq dates...
| 1040 Thopaga naît au Tibet dans une famille riche. Mais il est encore enfant lorsque meurt son père. Mila Sherab Gyaltsen. L'oncle paternel et sa femme s'approprient alors les richesses familiales, et réduisent en esclavage la veuve du défunt et ses deux enfants. |
1055 Thopaga est envoyé par sa mère étudier la magie noire, dans le but de venger le forfait de l'oncle usurpateur. |
1078 L'adolescent devenu adulte répond aux vœux de sa mère au-delà de ses espérances, en provoquant la mort de trente-cinq personnes. Mais, terriblement choqué par l'horreur de sa vengeance, il cherche un maître qui lui apporte le salut plutôt que les pouvoirs. Il le trouve en la personne de Marpa, grand traducteur des textes du bouddhisme tantrique au Tibet. |
1085 Après presque sept ans à subir les terrifiantes épreuves que lui impose son maître, il reçoit enfin son enseignement. Dès lors celui qui est devenu Milarepa, « l'ascète vêtu de coton », se plonge neuf ans dans la méditation solitaire, puis, jusqu'à sa mort en 1123, mène une vie de yogi errant. |
Pour en savoir plus
- De Milarepa :
- ► Les Cent Mille Chants, traduits et présentés par Marie-Thérèse Lamothe (Fayard, trois volumes, 1986, 1989, 1993)
- Sur Milarepa :
- ► Dans les pas de Milarepa, de Marie-José Lamothe (Albin Michel, 1998)
- ► La Vie de Milarepa composée au XIVe siècle par Tsang Nyon Heruka, traduction de Marie-Thérèse Lamothe (Le Seuil, 1995)
Liens utiles :
- Voir : Catégorie : Personnalités
- Liens externes :
- fr.wikipedia.org
- www.sentezvousbien.com Extraits de : Les Cent Mille Chants de Milarepa (ed. Fayard)
- revue.shakti.pagesperso-orange.fr
Références de bas de page
- ↑ Tantrisme : Dans l'hindouisme, c'est une tradition ésotérique – transmise à peu d'adeptes en raison de ses dangers potentiels – fondée sur des pratiques ascétiques visant à la maîtrise de l'énergie divine. Le bouddhisme tibétain, lui, a intégré une partie de cet enseignement en l'attribuant au Bouddha Shakyamuni, le Bouddha historique (vie siècle avant Jésus-Christ).
- ↑ Karma : Loi de causalité universelle selon laquelle tout acte engendre des effets positifs ou négatifs qui influeront sur le cycle des vies futures de celui qui l'a commis.
- ↑ Quatre écoles tibétaines : L'école Nyingmapa remonte au VIIIe siècle, époque de la première introduction du bouddhisme au Tibet ; les écoles Kagyupa (qui se réfère à Marpa et à Milarepa) et Sakyapa émergèrent lors de la renaissance du bouddhisme au XIe siècle ; l'école Gelugpa (dont le dalaï-lama en est un hiérarque) apparut au XVe siècle.

