Le Monde des Religions HS N°4/Maîtres Spirituels/L'amant ivre de Dieu, al-Hallaj
L'amant ivre de Dieu
par Jean Mouttapa
Article paru dans le hors-série n°4 (2005) de la revue : www.le-monde-des-religions.fr
Sommaire |
| ► | 858 | Dans la Bagdad du Xe siècle, qui était alors la plus grande métropole du monde musulman, Hallaj apparaît, avec ses chants mystiques enflammés et ses provocations – qui le menèrent à la limite de l'hérésie – comme un homme trop dérangeant. Il fut jugé et exécuté... |
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Pourtant, celui que le peuple appelle aujourd'hui al-hallaj, le cardeur – en référence au métier de son père, mais aussi pour signifier qu'on le prend pour un directeur de conscience, pour un « cardeur des coeurs » – avait tous les atouts pour demeurer un musulman respectable. Marié et père de quatre enfants – il a voulu rester monogame, ce qui était une originalité –; il a toujours assuré la subsistance de sa famille, la confiant aux soins de son beau-frère durant les longues périodes où il partait en voyage. Au moment de son mariage, à l'âge de vingt ans, il était devenu soufi, se mettant à l'école de maîtres respectés, comme le grand sage Junayd. Connu pour sa modération, Junayd n'a jamais enseigné, comme l'affirment d'autres soufis plus subversifs, que l'entrée du mystique dans la haqiqa, la « vérité profonde », lui permet de se placer au-dessus de la charia, la loi musulmane, avec tous ses interdits. Junayd disait aussi que « la couleur de l'eau, c'est la couleur de son récipient ».
Il mettait ainsi en évidence la distinction entre l'Essence divine, absolument inaccessible à l'intelligence humaine, et toutes les dénominations, toutes les « couleurs » que nous Lui attribuons. Mais, ce faisant, il n'entendait pas du tout relativiser la vérité de l'islam !cœur sur des montagnes, elles fondraient.
Le pèlerinage est intérieur
Toutes ces audaces mettent décidément trop en danger l'unité de la communauté. Elles vaudront au grand mystique d'être exécuté en place publique en l'an 309 de l'Hégire (calendrier musulman), après plus de huit années de prison à Bagdad durant lesquelles ses partisans et ses ennemis s'affrontèrent sans merci.
Cette condamnation a-t-elle été l'une des erreurs judiciaires les plus graves des gardiens de la Loi musulmane ? Aujourd'hui encore, la question est controversée. Le prétexte de son arrestation fut son exclamation « Ana al-Haqq » – « Je suis la Vérité absolue » ! On lui reprochait de se prendre pour l'Absolu incarné – sacrilège des sacrilèges pour un musulman –; et d'être influencé par la notion d'Incarnation chère aux chrétiens, dont il était effectivement très proche. Mais à ses yeux cette exclamation signifiait plutôt que l'union mystique à Dieu permet à l'homme de comprendre l'essentiel, à savoir que la nature divine, lahut, contient en elle-même la nature humaine, nasut. Il est vrai que sa formule était trop paradoxale pour ne pas créer de malentendus...Au-delà du monde musulman
Hallaj, en effet, semblait considérer que le sacrifice de soi constituait l'aboutissement inévitable et lumineux de la quête spirituelle. Comparant le destin du mystique à celui de la phalène, cet insecte qui s'approche de la flamme et finalement s'y brûle, il entretenait une étrange relation avec la mort. Un de ses poèmes contient même cette mystérieuse supplique : « Tuez-moi, ô mes fidèles amis, car c'est dans le fait d'être tué que consiste ma vie ! » Qu'est-ce à dire ? Qu'il désirait vraiment la mort, ou qu'il désignait là l'essentiel de l'initiation mystique, la « mort de l'ego » dont parlent tous les grands spirituels ? Devant les poèmes d'Hallaj très imprégnés d'esprit sacrificiel, on ne peut parfois s'empêcher de penser que cette âme brûlée, prise dans la guerre inextricable des califes, des vizirs et des hiérarchies religieuses, et habitée elle-même d'une guerre intérieure, devait tôt ou tard périr de son propre feu...
Le 24 mars 922, devant une foule immense, Hallaj fut flagellé et exhibé, encore vivant, sur un gibet. Lorsque les gens commencèrent à lui jeter des pierres, il aperçut son ami Shibli parmi eux, celui-là même qui lui avait prêté son tapis pour qu'il fasse sa dernière prière. S'associant aux assassins, Shibli lui lança une rose. Hallaj soupira de tristesse, et la légende lui prête ces paroles : « Ils ne savent pas ce qu'ils font, mais lui, il aurait dû le savoir. » Depuis ce jour, un proverbe turc dit que « la rose jetée par un ami fait plus mal que n'importe quelle pierre ». Le 26 mars, Hallaj mourut finalement décapité. Il fut arrosé de pétrole, incinéré, et on jeta ses cendres, du haut d'un minaret, dans le Tigre, le fleuve qui longe Bagdad.Un homme trop dérangeant
Dieu, au-delà des religions
« Si la science s'exprime en phrases pour guider, la langue de l'au-delà n'a pas besoin de phrases. Tu (Dieu) es apparu pour certains, Tu T'es voilé pour d'autres, qui se sont égarés et perdus, et Tu T'es dérobé à Ta création. Mais Tu surgis pour les cœurs à l'Occident, quelquefois, et alors, pour les cœurs Tu disparais à l'Orient (...)
J'ai réfléchi sur les dénominations confessionnelles, faisant effort pour les comprendre, et je les considère comme un Principe unique à ramifications nombreuses. Ne demande donc pas à un homme d'adopter telle dénomination confessionnelle, car cela l'écarterait du Principe fondamental. C'est le Principe lui-même qui doit venir Le chercher, Lui en qui s'élucident toutes les grandeurs et toutes les significations. Et l'homme, alors, comprendra. »
En sept dates...
| 858 Hussaïn ibn Mansoural- Hallaj naît dans la province de Fars, en Iran du Sud, dans une famille de cardeurs de coton. |
Vers 870 Hallaj se marie, et se met dans le même temps à l'école de maîtres du soufisme, dont il demeurera le disciple pendant plus de vingt ans. |
895 Au retour de son pèlerinage à La Mecque, il s'installe à Bagdad, mais sa prédication lui attire l'hostilité des soufis et des puissances politiques. |
905 Après un deuxième pèlerinage à La Mecque, il s'embarque pour l'Inde dans un but missionnaire. Son voyage jusqu'aux confins de l'Orient reste un mystère, et nourrit plus tard les calomnies de ses détracteurs musulmans. |
908 Après un troisième séjour à La Mecque, il retourne à Bagdad. Mais ses liens avec les membres d'une conjuration réformiste rendent sa situation précaire. |
912 Hallaj est arrêté. Son sort provoque de longues polémiques politiques et religieuses. Finalement, il est mis à mort dix ans plus tard, le 26 mars 922. |
Pour en savoir plus
- De Hallaj :
- ► Diwan, traduit et présenté par Louis Massignon (coll Points Sagesse, Le Seuil, 1 992).
- ► Poèmes mystiques (coll Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1998).
- Sur Hallaj :
- ► La Passion de Hallaj, martyr mystique de l'islam, de Louis Massignon (Gallimard, 1975).
- ► Le Soufisme ou les dimensions mystiques de l'islam, de Annemarie Schimmel (Le Cerf, 1996).

